Graham Greene. – Le Ministère de la Peur. – Montréal : Flammarion Québec, 2025. – 380 pages.
Thriller
Résumé :
Lorsque Arthur Rowe gagne un gâteau lors
d’une étrange tombola, il est loin de se douter que sa vie est désormais
menacée. On est à Londres, pendant le Blitz, et survivre n’est pas de tout
repos, surtout quand vous ignorez qui veut votre peau et pourquoi.
Commentaires
Dans « Le Ministère de la Peur », Graham Greene excelle pour mettre
en évidence la noirceur de l’âme humaine. Publié en 1943, pendant la Deuxième
Guerre mondiale, ce roman raconte le quotidien d’un citoyen britannique qui bascule
dans l’angoisse, où la culpabilité personnelle se confond avec la paranoïa dans
une ville bombardée. Un récit à la fois moderne par sa thématique et son
caractère dramatique :
«
Il est impossible de traverser la vie
sans confiance ; c’est être enfermé dans la pire des prisons, soi-même. »
Cette phrase, soulignée par Gustave Claro qui
livre une traduction sans artifices, résume bien le confinement psychologique
d’Arthur Rowe, le héros accablé de ce roman déroutant tant pas son contenu que
par le style de son auteur.
Arthur Rowe vit seul dans une Londres en
ruine. Il porte un lourd fardeau : celui d’avoir abrégé les souffrances de sa
femme malade, un geste qu’il considère à la fois comme un crime et une preuve
d’amour. Cherchant un peu de distraction, il se rend à une fête de charité. Là,
un simple concours pour gagner un gâteau l’entraîne dans une spirale
vertigineuse de menaces, de complots et de faux-semblants. La guerre, déjà
omniprésente dans le ciel, s’infiltre désormais dans chaque geste du quotidien.
Graham Greene met en scène un personnage
hanté par ses choix passés, confronté à ses démons intérieurs, l’oubli apparaissant
moins comme un réconfort que comme une trahison de soi-même. Le roman propose
une vision singulière des relations humaines : l’attachement naît moins de la
joie partagée que de la douleur commune :
«
Ce n’est pas être heureux ensemble qui
fait qu’on aime, mais être malheureux ensemble. »
Londres est une ville sous surveillance, où
la frontière entre alliés et ennemis demeure floue. Chaque geste banal semble
piégé, chaque rencontre peut dissimuler une menace. Claro, dans sa postface,
exprime magnifiquement cette ambiance crépusculaire :
«
Si la guerre a changé le monde en limbes
dangereux, alors ses habitants sont des morts-vivants condamnés à errer dans un
dédale de faux-semblants. Être coupable est terrible, mais ne pas savoir si on
l’est vraiment dans un monde livré au carnage est pire encore. »
Le récit oscille entre un suspense et un
drame psychologique : pas de héros flamboyant, mais un homme ordinaire,
accablé par sa conscience et par la réalité historique. Certains
rebondissements paraissent invraisemblables dans un mélange d’absurde et de
tragédie qui caractérise Graham Greene.
À première vue, « Le Ministère de la peur » pourrait être considéré comme un roman d’espionnage. À partir d’une anecdote
banale autour d’un gâteau « hanté » comme le qualifie Claro dont il
faut deviner le poids, d’une fête foraine, d’une voyante, d’une valise piégée, d’une
clinique inquiétante..., l’auteur nous entraîne dans une aventure
abracadabrante sur la culpabilité, la peur et la fragilité humaine dans un
contexte de guerre.
J’ai noté au passage certains extraits
révélateurs du style de l’auteur et de quelques éléments de réflexions soulevés
par le récit à propos...
... d’un personnage secondaire :
« C'était un homme grand, mince et voûté aux
cheveux noirs déjà grisonnants, avec un visage étroit aux traits saillants, un
nez légèrement tordu et des lèvres trop délicates. Ses habits étaient de
qualité, mais donnaient une impression de négligé ; on l'aurait pris pour un
célibataire s'il n'avait eu l'air indéfinissable d'un homme marié... »
... des rêves :
« Dans les rêves, on ne peut pas s'enfuir; les
pieds sont comme plombés ; impossible de s'éloigner de la porte menaçante qui
s'entrouvre imperceptiblement. Il en va de même dans la vie ; parfois, il est
plus difficile de faire un esclandre que de mourir. »
... de la culpabilité et des remords :
« Nous
oublions très facilement ce qui nous fait souffrir. »
... des assassins :
« En général, un assassin est considéré comme
quelqu'un de quasi monstrueux, mais celui qui s'assassine lui-même reste un homme
ordinaire - un homme qui prend du thé ou du café au petit déjeuner, un homme
qui aime lire et préfère les biographies aux romans, un homme qui se couche
toujours à la même heure, qui essaie de se maintenir en forme, mais souffre
éventuellement de constipation, qui préfère soit les chiens, soit les chats, et
a des opinions politiques.
C'est seulement quand
l'assassin est quelqu'un de bien qu'on le considère comme monstrueux. »
... du bonheur (dernière phrase du
roman) :
« ... on accorde peut-être trop d’importance
au bonheur... »
J’ai entre autres bien aimé la scène, dans le
chapitre 7 intitulé « Un lot de
livres » au cours de laquelle dans sa fuite, Arthur Rowe croise un
libraire qui prétend devoir porter une valise de livres à un client dans une
chambre d’hôtel. La valise étant très lourde, le libraire lui demande son aide,
et Rowe se rend à l’hôtel Coral où loge son client. J’y ai relevé ces deux
extraits à propos du poids des livres :
« ...
monter les marches de l'hôtel n'était pas une mince affaire. On sentait que
l'escalier avait été conçu pour des femmes en robes de soirée qui les
descendraient lentement ; l'architecte avait été trop romantique - il n'avait
jamais vu un homme avec une barbe de deux jours trimballer une tonne de livres.
Rowe compta cinquante marches. »
« Il n’y a rien de plus lourd que les livres -
hormis les briques. »
Avant d’aborder la lecture du roman, je vous
suggère de prendre connaissance de la postface de Christophe Claro dans
laquelle, en première partie, il décode le scénario imaginé par Greene pour
ensuite nous sensibiliser au le travail de traducteur, comparant les
traductions anciennes qui « vieillissent
pour des tas de raisons » à la sienne qu’il considère plus juste et
moderne en fournissant des exemples éloquents.
La version française s’intitule « Espions sur la Tamise ».
Quatre étoiles selon les critiques
d’une trentaine de spectateurs.
* * * * *
Graham Greene (1904-1991) est considéré comme l’un des plus grands romanciers de son siècle. Son premier roman, « Deux Hommes en un », est paru en 1929 ; mais c’est avec « Rocher de Brighton » (1938) et « La Puissance et la Gloire » (1940) qu’il a conquis la notoriété. Son œuvre, considérable, est marquée par un certain nombre de fictions qualifiées de chefs-d’œuvre : « Le Troisième Homme » (1949), « La Fin d’une liaison » (1951), « Un Américain bien tranquille » (1955), « Notre agent à La Havane » (1958), « Un voyage avec ma tante » (1969)...
Je tiens à remercier les éditions Flammarion Québec pour l’envoi du
service de presse.
Au Québec, vous pouvez commander votre
exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérer dans
une librairie indépendante.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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