mardi 17 septembre 2019

Sois toi-même, tous les autres sont déjà pris

David Zaoui. – Sois toi-même, les autres sont déjà pris. – Paris : JCLattès, 2019. 301 pages.


Roman


Résumé : Dans une HLM de banlieue, vivant sur le même palier que ses parents juifs italiens, Alfredo Scali est un loser au grand cœur qui se rêve artiste. Mais pas n’importe lequel ! Alfredo peint «  l’inconscient des animaux à travers leurs rêves » : celui des ours bipolaires et des crabes kleptomanes, entre autres...

Entouré d’un père soigneur dans un zoo et d’une mère qui prépare inlassablement des pâtisseries, d’une grand-mère foldingue atteinte d’Alzheimer, d’une touriste italienne aussi ensorcelante qu’inaccessible et d’un conseiller Pôle Emploi spécialisé dans les jobs neurasthéniques, sa vie d’artiste pleine de doutes et d’espoirs paraît sans issue. Tout va changer lorsque Alfredo va hériter… de Schmidt, le singe chargé d’assister sa grand-mère. Ce capucin malicieux, dressé pour aider les personnes dépendantes, va bouleverser la vie du héros, ainsi que sa peinture...

De Pantin à Montmartre, d’une friterie belge tenue par un drôle de rabbin aux plages paradisiaques de Saint-Domingue, ce roman tendre et déjanté vous entraînera sur les traces d'un artiste prêt à surmonter tous les obstacles pour atteindre son idéal.

Commentaires : David Zaoui a d’abord été un réalisateur de clips et multiplié les emplois avant de devenir écrivain. Il a réalisé ses premiers courts métrages à l’âge de 13 ans, dans la Cité du 93, un des quartiers les plus chauds de l’Île-de-France, où il a vécu et a grandi. Son expérience de vie, ses études en mise en scène et en théâtre et ses nombreux voyages l’ont naturellement préparé à devenir un écrivain… un écrivain humaniste.

Lauréat en 2017 du festival du premier roman de Chambéry avec Je suis un tueur humaniste (que j’avais beaucoup aimé) David Zaoui récidive avec cette fiction inspirée d’une citation d’Oscar Wilde : « Sois toi-même, toutes les autres personnalités sont déjà prises ». Une thématique reposant sur le principe que la singularité est une force qu'il est bon d'exploiter. C’est dans ce contexte que l’auteur a campé son protagoniste attachant qui aspire à devenir un célèbre artiste peintre de renommée internationale confronté à son manque maladif de confiance en soi. Avec un humour rafraîchissant, des personnages truculents (sans oublier Schmidt le singe capucin qui tient un rôle marquant dans l’intrigue et le souffre-douleur Bertrand Bubard, conseiller Pôle Emploi définitivement pas à l’écoute de sa clientèle) et une sensibilité au mal à l’âme, David Zaoui, pour qui l’humanisme réside dans « l’inquiétude de l’autre », nous transporte dans un univers à la fois fantaisiste, émouvant, attendrissant. Alfredo Scali, le juif non pratiquant et généreux, avec le cœur sur la main, trouve dans sa communauté et auprès de sa famille à la fois le réconfort et la honte de devoir avouer sa tricherie pour finalement ne pas devenir un autre, mais se révéler, être lui-même. 

Sois toi-même, les autres sont déjà pris véhicule des valeurs éthiques et humaines. Une histoire originale et drôle, une écriture poétique. Un livre déjanté qui transpire l’optimisme.

Je vous le recommande avec enthousiasme en attendant un prochain roman qui saura certainement nous surprendre.

Ce que j’ai aimé : Le sujet, les qualités et les travers du personnage principal, la qualité de l’écriture, la retenue de l’auteur qui aurait pu sombrer dans l’opus pontifiant sur la recherche du bonheur.

Ce que j’ai moins aimé : -

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lundi 8 avril 2019

L'automne à Cuba (Leonardo Padura)

Leonardo Padura. – L’automne à Cuba. – Paris : Métaillé, 1999. 283 p.

 

Roman noir


 

 

Résumé : En cet automne 1989, le cyclone qui menace La Havane perturbe l’inspecteur Mario Conde au moins autant que la découverte de la corruption qui régnait parmi ses collègues du commissariat et la mise à la retraite de son chef. Il pense à démissionner, mais accepte de mener une dernière enquête sur un assassinat: le meurtre horrible et quasi rituel d’un ancien responsable de l’économie cubaine exilé et de retour avec un passeport américain. Il fouille le passé et plonge dans l’époque des confiscations, nationalisations et magouilles que la situation a permises. Désabusé, il dévoile surtout le malaise d’une génération de trentenaires qui n’a connu que le revers de la médaille révolutionnaire.

Commentaires : Mario Conde veut devenir enfin un écrivain. C’était son rêve de jeunesse. Dans la dernière enquête de son héros désabusé au sein de la police cubaine, Leonardo Padura poursuit sa description humaniste de la société cubaine toujours sous le joug de son Fidel dictateur. En dénonçant cette fois-ci comment une certaine élite a tiré profit, après la révolution, des expropriations des biens des Cubains qui avaient choisi de s'exiler et qui en ont profité pour s’accaparer les plus belles résidences et mettre la main, pour une bouchée de pain, sur des œuvres d'art. L’auteur y décrit un peuple confronté à la corruption, aux magouilles politiques, qui manque de tout, si ce n’est de rhum pour tenter de panser les plaies. Et si ce cyclone annoncé pouvait faire table rase et redonner aux Cubains une vie meilleure :

« Depuis son toit, Mario Conde avait scruté le firmament nettoyé de vent et de nuages, comme la vigie d’un navire égaré, avec l’espoir malsain que du haut de son élévation il pourrait enfin voir, dans le dernier pli de l’horizon, cette agressive croix de Saint-André dont il avait suivi plusieurs jours durant le trajet sur les cartes météorologiques, tandis qu’elle se rapprochait du destin qui lui était assigné : la ville, le quartier et ce toit même d’où il l’appelait. »

Grâce à l’intuition qui le caractérise et malgré un contexte professionnel déficient (un commissariat affaibli par des enquêtes internes et l’absence de son ancien chef) Conde mènera rapidement sa quête de la vérité afin que sa démission soit finalement acceptée. Juste à temps avant la frappe de l’ouragan rédempteur :

« Que survivrait-il de ce quartier dont il ne pouvait ni ne voulait s'échapper, le seul endroit au monde où il avait une possibilité d'avoir une toute petite place pour mourir- ou alors pour continuer à vivre ? Peut-être rien : en réalité, la dévastation avait commencé longtemps auparavant, et l'ouragan n’était que le bourreau féroce envoyé pour appliquer les condamnations déjà prononcées... Il resterait, peut-être la mémoire, oui, la mémoire, se dit le Conde, et la certitude de cette possibilité salvatrice le poussa à abandonner son lit, à se diriger vers la table de la cuisine et à installer sur le plateau taché de brûlures de cigarettes, de traces de citron acide et de rhum renversé, sa vieille Underwood. Oui, il était temps de commencer. Il disposa alors contre le rouleau cette feuille d'une blancheur prometteuse et se mit à la tacher de lettres, de syllabes, de mots, de phrases, de paragraphes grâce auxquels il se proposait de raconter l'histoire d’un homme et de ses amis avant et après tous les désastres physiques, moraux, spirituels, professionnels, religieux, sentimentaux et familiaux, auxquels échappaient uniquement la cellule originale de l'amitié, aussi timide mais tenace que la vie. »

L’automne à Cuba est un roman noir, un genre littéraire idéal pour amener le lecteur à réfléchir sur « ce pays si chaud et hétérodoxe où il n'y a jamais rien eu de pur », comme le dit si bien Mario Conde. En tout état de fait et encore de nos jours, la vitrine touristique de ce pays aux plages idylliques et aux hôtels de luxe tout inclus est l’antithèse de la vie quotidienne de la très grande majorité des insulaires. Il suffit de visiter La Havane, de parcourir à pieds ses quartiers chics et pauvres, de traverser les campagnes en autocar pour s’en rendre compte.

À lire avant ou après un séjour dans cette ancienne colonie espagnole.

Ce que j’ai aimé : Le prétexte de l’enquête pour mettre en lumière la détresse de la société cubaine.

Ce que j’ai moins aimé : -

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dimanche 7 avril 2019

Encore raté ! Trois aventures de John Dortmunder (Donald Westlake)

Donald Westlake. – Encore raté ! Trois aventures de John Dortmunder. – Paris : Rivages/Noir, 2018. 1261 p.

 

Polar

 
 
 

Résumé : Vous ne connaissez pas encore John Dortmunder, le cambrioleur le plus drôle du polar? Il n'est pas trop tard. Ce manuel peut vous aider.

Depuis toujours, Dortmunder vole, cambriole, perce, force, braque. C'est en commettant un vol dans un supermarché qu'il a rencontré May, sa fidèle compagne. Dortmunder est un cambrioleur professionnel, qui prend son activité très au sérieux. Il établit avec soin (et avec ses habituels complices, Andy, Stan, Tiny ou Arnie) des plans grandioses qui ne peuvent pas rater. Enfin ... qui n'auraient pas dû rater. Que s'est-il donc passé ? C'est ce que raconte Donald Westlake dans des romans cocasses, décalés, inventifs, délirants, où le mot de la fin est toujours « humour ».

Commentaires : Une belle découverte : Donald Westlake (1933-2008) est un auteur unique dans l’univers du polar : il a publié plus d’une centaine de romans sous une dizaine de pseudonymes mettant en vedette deux personnages principaux, cambrioleurs professionnels, dont John Dortmunder : un brigand extrêmement intelligent, entreprenant et inventif qui planifie ses actions avec minutie, qui n’a pas de chance et qui a le don de se mettre dans des situations impossibles, aussi absurdes et cocasses les unes que les autres.

Ce recueil intitulé Encore raté publié à l’occasion du 10e anniversaire de la mort de Westlake regroupe trois intrigues déjantées, toutes aussi cocasses les unes que les autres.  

Dans Pierre qui roule, John Dortmunder, tout juste sorti de prison et sans le sou a pour mission de dérober cinq fois, avec son équipe, la fabuleuse émeraude Balabomo.

Dans Personne n’est parfait, Dortmunder est censé voler un tableau baptisé La folie conduisant l’homme à la ruine, pour lequel son propriétaire compte toucher une alléchante prime d’assurance. Mais pour Dortmunder, rien n’est jamais facile.

Enfin, dans Dégât des eaux, le plus long récit des trois, le héros est confronté à une vieille connaissance prête à faire exploser un barrage pour récupérer un trésor de 750 000 $ enfoui dans le réservoir d’eau potable de la ville. Dortmunder veut éviter la catastrophe tout en récupérant le magot. Connaissant le personnage, vous pouvez deviner la suite.

J’ai rigolé à maintes reprises en découvrant, de chapitre en chapitre,  chacune de ces aventures farfelues étalées sur les 1261 pages de cette brique. Il m’a même été difficile de reporter au lendemain la lecture de la suite sauf peut-être dans le troisième texte, Dégât des eaux, la moitié du recueil, avec son intrigue plutôt « tirée par les cheveux » qui m’a paru interminable.

Comme le dit l’éditeur, John Dortmunder « gagne à être connu (sauf si vous êtes banquier)! Donald Westlake est un auteur rafraichissant qui ajoute aux lettres de noblesse du polar une touche humoristique qui rend sympathiques les malfrats qui flouent leurs semblables.

Bien hâte de découvrir Histoire d’os, sur ma pile à lire, qualifiée de grand moment d’anthologie humoristique. À suivre.

Ce que j’ai aimé : Les personnages bien campés, particulièrement ceux de l’équipe de Dortmunder aux réflexes récurrents d’une aventure à l’autre, la planification loufoque des projets, le style rythmé de l’auteur, la bonhommie du personnage principal. 

Ce que j’ai moins aimé : -

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samedi 6 avril 2019

Les Âmes grises (Philippe Claudel)

Philippe Claudel. – Les Âmes grises (Trilogie de l’homme devant la guerre). – Paris : Livre de poche, 2015. pp. 19-258.

 

Polar

 

 

Résumé : Une jeune enfant est retrouvée morte, assassinée sur les berges engourdies par le gel d’un petit cours d’eau. Nous sommes en hiver 1917.

C’est la Grande Guerre. La boucherie méthodique. On ne la voit jamais mais elle est là, comme un monstre caché. Que l’on tue des fillettes, ou que des hommes meurent par milliers, il n’est rien de plus tragiquement humain.

Qui a tué Belle de Jour ? Le procureur, solitaire et glacé, le petit Breton déserteur, ou un maraudeur de passage ?

Des années plus tard, le policier qui a mené l’enquête, raconte toutes ces vies interrompues: Belle de jour, Lysia l’institutrice, le médecin des pauvres mort de faim, le calvaire du petit Breton... Il écrit avec maladresse, peur et respect. Lui aussi a son secret.

Les âmes grises sont les personnages de ce roman, tout à la fois grands et méprisables. Des personnages d’une intensité douloureuse dans une société qui bascule, avec ses connivences de classe, ses lâchetés et ses hontes.

La frontière entre le Bien et le Mal est au cœur de ce livre d’une tension dramatique qui saisit le lecteur dès les premières pages et ne faiblit jamais. Jusqu’à la dernière ligne.

Commentaires : Les Âmes grises, un polar humaniste et singulier de l’auteur prolifique qu’est Philippe Claudel dans lequel une brochette de personnages (le procureur, le juge, le père, l'institutrice, les militaires...) ont tous quelque chose de négatif en eux et quelque chose à se reprocher. Et comment ne pas être impressionné par le style et l’écriture nuancée et évocatrice des émotions ressenties tant par le narrateur que par les protagonistes issus de différentes classes sociales. Le tout campé dans un village séparé par une colline des horreurs de la guerre qui tonne à quelques kilomètres et dont les habitants se résignent à vivre, au quotidien, comme si de rien n’était. Une histoire plus noire que noire avec une finale imprévisible.

Dans ce roman du triptyque « L’homme devant la guerre », Philippe Claudel nous « livre une belle réflexion, sur le temps qui passe, la mort qui fige les êtres perdus dans une éternelle jeunesse alors que celui qui survit, s'enfonce dans le naufrage de la vieillesse. Réflexion sur le courage et la lâcheté et leur frontière parfois si ténue. »

À lire aussi pour savourer la poésie même morbide de la langue française. Pas surprenant que cette fiction ait remporté le Prix Renaudot (2003)

Ce que j’ai aimé : La structure romanesque et l’omniprésence du narrateur à la fois acteur et observateur. 

Ce que j’ai moins aimé : Une surutilisation des figures de style.

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vendredi 5 avril 2019

L'enfant qui mesurait le monde (Metin Arditi)

Metin Arditi. – L’enfant qui mesurait le monde – Paris : Bernard Grasset, 2016. 249 p.
 
 

Roman

 

 

 
Résumé :

À Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude. Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits... Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde ?

Lequel des deux projets l’emportera ? Alors que l’île s’interroge sur le choix à faire, d’autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l’amitié bouleversante qui s’installe entre l’enfant autiste et l’homme vieillissant.

Commentaires : Ce magnifique roman de Metin Arditi, écrivain francophone suisse vaudois né à Ankara en Turquie, est un hommage à la Grèce antique et d’aujourd’hui. Il met en scène une panoplie de personnages fascinants, attachés à leur patrimoine et confrontés avec la modernisation de la société.

Un récit émouvant, sur fond de crise économique grecque, aux dépens des créanciers internationaux que sont l’Union européenne et le FMI, et de magouille politique, l'histoire d'un enfant roi, en quête de l'ordre du monde qui tente au quotidien de le maîtriser par ses calculs.

Une histoire qui nous téléporte en Grèce, à la découverte de la petite île de Kalamaki, au fin fond du golfe Saronique, qui lutte pour sa survie et celle de ses habitants. Des citoyens confrontés à un dilemme : « Il fut un temps où nous offrions au monde des temples, des stades, des amphithéâtres. Aujourd'hui, nous défigurons un site merveilleux pour y construire le Périclès Palace, symbole de nos rendez-vous répétés avec le ridicule et la honte. Appauvri, hagard, notre pays sombre chaque jour davantage dans l'indignité et le malheur. »

Un roman intelligent qui suscite, entre autres, la réflexion sur l’idéal du classicisme : « Le but d’un enseignement classique est de nous offrir un peu de clairvoyance face à des problèmes nouveaux et complexes. Nier l’universalisme de notre héritage, c’est faire avec la culture ce que les circonstances nous obligent à faire avec notre économie : nous en remettre à autrui. Là est la vraie humiliation. »

Et de l’apport pour nos sociétés modernes des élucubrations des grands philosophes grecs : « J'imagine Platon et Socrate au bord de l'eau, dans un endroit semblable à la crique où je vais souvent, qui s'appelle Saint-Séraphin [...]. Ils bavardent, se moquent, s'insultent, s'esclaffent... Et dans ce paysage d'une telle harmonie, tout leur vient naturellement, les idées, la sagesse, les mots, tout... »

Dans ce roman grec, Metin Arditi sait nous transmettre son amour pour cette région méditerranéenne en nous plongeant dans l'univers fascinant de l'autisme, au « parfum du Nombre d’Or ».

Ce que j’ai aimé :  Autant le fond que la forme. 

Ce que j’ai moins aimé : -

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mardi 19 février 2019

Les fils de la poussière (Arnaldur Indridason)

Arnaldur Indridason. – Les fils de la poussière. – Paris : Métaillé, 2018. 304 pages.

 

Polar

 
 
 
 

Résumé : Daniel, quadragénaire interné dans un hôpital psychiatrique de Reykjavík, se jette par la fenêtre sous les yeux de son frère Palmi. Au même moment, un vieil enseignant, qui a eu Daniel comme élève dans les années 60, meurt dans l’incendie de sa maison.

L’enquête est menée parallèlement par le frère de Daniel, libraire d’occasion, un tendre rongé par la culpabilité, et par une équipe de policiers parmi lesquels apparaît un certain Erlendur, aux côtés du premier de la classe Sigurdur Oli et d’Elinborg. Peu à peu, ils découvrent une triste histoire d’essais pharmaceutiques et génétiques menés sur une classe de cancres des bas quartiers, des gamins avec qui on peut tout se permettre.

Commentaires : Quel plaisir de retrouver « le génial Erlendur, bien sûr, tourmenté, maussade, sombre comme un ciel islandais » dans ce roman paru en 1997 qui « ouvre magistralement la voie au polar islandais » !

La mode est aux publications ou aux rééditions de premiers romans d’auteurs ayant acquis la célébrité par l’abondance et la qualité de leur œuvre littéraire. Dans le cas présent, elle permet de remonter à l’origine des 12 enquêtes du désormais célèbre Erlendur Sveinsson.

Flirtant avec la science-fiction, Indridason nous entraîne dans une enquête rythmée mettant en scène une brochette de personnages bien campés. Déjà, les origines modestes et le  caractère bouillant de son enquêteur méticuleux sont mis en évidence. On y apprend qu’Erlendur a deux enfants, Eva Lind qui sombre dans la drogue et Sindri Snaer qu'il voit rarement. Aucune mention, par contre, du drame qui hantera le personnage depuis son enfance : pris dans une tempête de neige avec son petit frère, dont il a lâché la main alors qu’il a lui-même été retrouvé, mais son petit frère, jamais.

Malgré la faible crédibilité de certaines situations dans le déroulement et le dénouement de l’enquête qu’on peut pardonner à l’auteur d’un premier opus, Les fils de la poussière est une fiction passionnante annonciatrice d’une série qui séduira un lectorat féru de littérature policière. L’engagement social de l’auteur s’y traduit par la mise en lumière de certains points d’éthique scientifique en projetant dans le futur les risques qui guettent l’humanité qui pourrait être tentée de rêver d’éternité. Avec, au passage, une lecture critique de certains travers de la société islandaise. Une constante dans l’œuvre de ce diplômé en histoire, journaliste et critique de cinéma originaire de Reykjavik dont les écrits traduits dans une quarantaine de langues ont été couronnés par de nombreux prix prodigieux.

Récit qui nous tient en haleine de chapitre en chapitre jusqu’à une finale plutôt surprenante, Les fils de la poussière, est une lecture incontournable en attendant l’émergence d’un nouvel enquêteur, un jumeau littéraire d’Erlendur, qui, selon son éditeur français, inscrit Indridason « dans la lignée de Simenon, avec la construction d’un environnement social et affectif soigné et captivant. »

Ce que j’ai aimé : L’originalité du récit. La qualité littéraire. Quelques rebondissements inattendus. 

Ce que j’ai moins aimé : -

Cote :

dimanche 17 février 2019

Au fond de l'eau (Paula Hawkins)

Paula Hawkins. – Au fond de l’eau. – Paris : Sonatine éditions, 2017. 405 pages.

  

Polar

 


 

Résumé : En froid avec sa sœur Nel depuis des années, Julia n'a pas voulu lui répondre lorsque celle-ci a tenté de la joindre. Une semaine plus tard, le corps de Nel est retrouvé dans la rivière qui traverse Beckford, la ville de leur enfance. Obligée d'y revenir, Julia est terrifiée. De quoi a-t-elle le plus peur ? D'affronter le prétendu suicide de sa sœur ? De s'occuper de Lena, sa nièce de quinze ans, qu'elle ne connaît pas ? Ou de faire face à un passé qu'elle a toujours fui ? Plus que tout encore, c'est peut-être la rivière qui la terrifie, ces eaux à la fois enchanteresses et mortelles, où, depuis toujours, les tragédies se succèdent...

Commentaires : Après l’avoir terminé, ce long, très long, très très long roman de Paula Hawkins m’a laissé une impression mitigée. Bien sûr la structure du récit réparti sur les témoignages, de chapitre en chapitre, de chaque personnage (et ils sont nombreux) est intéressante. Quoiqu’il est difficile de les situer, au départ. Il y a du mystère dans cette histoire de Bassin des suicidées dont on ne vient plus à bout de dénouer l’intrigue. Le rythme est lent, la narration est un peu confuse, à tel point que j’ai failli abandonner avant la fin de la première partie (140 premières pages). Le tout est entremêlé de fausses solutions qui visent à dérouter le lecteur. En ce sens, c’est réussi jusqu’à la dernière phrase du dernier chapitre (si vous avez l’intention de vous taper Au fond de l’eau, n’allez surtout pas la lire : vous allez gâcher votre « plaisir »). Surprenant dénouement après des heures de lecture d’une histoire plutôt superficielle !

J’ai aussi eu beaucoup de difficulté à cerner les caractéristiques de chacun des personnages qui m’ont semblé sans âge, tout au long du récit. Les niveaux de langages dans les dialogues ne permettent pas de départager les adolescents des adultes plus ou moins âgés.

Ce que j’ai aimé : - 

Ce que j’ai moins aimé : Un récit qui s’étire pour aboutir sur une finale simpliste.

Cote :

mercredi 13 février 2019

Le dynamiteur (Henning Mankell)

Henning Mankell. – Le dynamiteur. – Paris : Seuil, 2018. 215 pages.

 

Roman

 

 
 

Résumé : 911. Oskar Johansson a 23 ans. Dynamiteur, il participe au percement d’un tunnel ferroviaire et manipule des explosifs pour fragmenter la roche. Mutilé à la suite d'un grave accident du travail, il reprendra pourtant son ancien métier, se mariera, aura trois enfants, adhérera aux idéaux socialistes puis communistes. Au soir de sa vie, il partagera son temps entre la ville et un cabanon de fortune sur une île aux confins de l’archipel suédois.

Un mystérieux narrateur recueille la parole de cet homme de peu de mots, qui aura vécu en lisière de la grande histoire, à laquelle il aura pourtant contribué, à sa manière humble et digne.

Ce premier roman de Henning Mankell, écrit à 25 ans, et inédit en France à ce jour, se veut un hommage vibrant à la classe ouvrière, à ces millions d’anonymes qui ont bâti le modèle suédois. Par son dépouillement, sa beauté austère, son émotion pudique, Le Dynamiteur contient en germe toute l’œuvre à venir de Mankell, sa tonalité solitaire, discrète, marquée à la fois par une mélancolie profonde et une confiance inébranlable dans l’individu.

Commentaires : Dans sa première œuvre de fiction, Henning Mankell annonce ses couleurs de romancier : engagement politique et social et portrait de la société suédoise en évolution. Le dynamiteur est le précurseur d’une œuvre littéraire centrée sur la condition humaine. Caractéristique qu’on retrouve aussi dans ses polars nordiques.

En un peu plus de 200 pages, Mankell amène le lecteur à découvrir un personnage attachant, sensible, blessé dans son corps et dans son âme. Jusqu’à s’y identifier. Un récit sensible où s’entremêlent les commentaires du narrateur tout au long de la rude vie du personnage résilient d’Oskar Johansson. Lui qui rêve de justice sociale, de lutter contre le capitalisme sauvage qui écrase le petit peuple. À ce titre, le chapitre intitulé L’affiche (La pyramide du système capitaliste qu’on peut visualiser sur Internet) illustre les préoccupations politiques du personnage et certainement celles de l’auteur.

Oskar rêve : le socialisme est la solution. Il est en partie déçu : « La déchéance la plus honteuse des sociaux-démocrates est d’avoir transformé le socialisme en une sorte d’organisation de fonctionnaires inutiles qui se sucrent sur le dos des travailleurs. Cette organisation a une entrée et une sortie, mais entre les deux on ne sait pas ce qu’il y a. » Ses réflexions sur la solitude (page 201) sont aussi très éloquentes.

Malgré sa condition modeste, Oskar aime la lecture, mais pas n’importe quel type de littérature. Mankell y glisse sa propre vision qui le motivera dans sa propre écriture : « J’ai lu les livres de Moberg (Vilhelm Moberg (1898-1973) écrivain rattaché au courant du roman prolétarien, connu surtout pour La Saga des émigrants).. Ils sont bien. C’est comme des livres d’histoire, mais plus passionnant. On est captivés. Ceux dont il parle n’ont rien d’extraordinaire. Ils sont comme tout le monde. Mais on voit tout ce qu’ils ont dû traverser. Il faudrait écrire plus de livres comme ça. Les gens ont été réduits à murmurer pendant des siècles, mais ce sont quand même eux qui ont pris les coups et ont été battus. Il faudrait écrire davantage sur ce que les gens n’ont pu que murmurer. »

Le dynamiteur est un roman émouvant, comme le seront L’homme inquiet (le dernier de la série Wallander), Les bottes suédoises ou Sable mouvant : Fragments de ma vie.

Un style déroutant, des propos dérangeants, un humanisme fondé sur des valeurs progressistes sans tomber dans le pathétisme.

Évidemment, un incontournable.

Ce que j’ai aimé : Puiser à la source de l’œuvre littéraire de Mankell.  

Ce que j’ai moins aimé : -

Cote :

Nuit d’ô rage (Odile Marteau Guernion)

Odile Marteau Guernion. – Nuit d’ô rage. – Dieppe : Esenal Éditions, 2018. 150 pages.

 

 
Roman noir

 

 

Résumé : Une locataire énigmatique et si séduisante qui bouscule, déstabilise la narratrice dans ses convictions. Ce qu’elle avait cru jusqu’alors s’écroule, se désagrège au contact de cette jeune Katia au passé chaotique et sulfureux.

Deux chemins contraires, deux femmes Marie-Noëlle et Katia, deux personnages aux caractères opposés qui ont besoin de façon différente l’une de l’autre. Après la disparition de Katia, mue par un désir irrépressible de comprendre, Marie-Noëlle entame un voyage vers le passé de celle-ci.

Commentaires : Voici un roman que je qualifierais de noir qui a principalement pour cadre la campagne havraise. Le sixième opus de Odile Marteau Guernion qui se spécialise dans les polars et les romans à suspense. Nuit d’ô rage, avec une graphie qui, de prime abord intrigue entre à sa façon dans cette dernière catégorie, avec son côté sombre.

Dès le départ, la narratrice se présente et annonce presque le drame qui s’ensuivra, en parallèle avec celui qui influencera les événements subséquents. Histoire de deux vies parallèles dont le point d’union viendra bouleverser une vie. Un orage, et le récit plonge le lecteur dans l’imprévu quasi prévisible. Jusqu'au dénouement, à la chute finale impossible à imaginer.

Malgré quelques coquilles au passage, le style de l’auteur – de la narratrice – nous entraîne dans un drame contemporain intéressant qui prend sa source à l’aube de l’an 2000.

Odile Marteau Guernion, une auteure à découvrir de ce côté-ci de l’Atlantique.  

Ce que j’ai aimé : L’originalité de l’histoire.

Ce que j’ai moins aimé : -

Cote :

L’homme de l’ombre T.1 Québec, 1770 (Laurent Turcot)

Laurent Turcot. – L’homme de l’ombre T.1 Québec, 1770. – Montréal : Hurtubise, 2018. 326 pages.

  

Roman historique

 

 

 
Résumé : Québec, 17 février 1770. Il fait plus froid que froid. Un mort gît dans la côte de la Montagne, la gorge tranchée. Pierre Dubois, un Français arrivé depuis peu en ville, est un des premiers à voir le corps. Suspecté, il décide de mener une enquête pour découvrir l’auteur du crime. Au cœur du régime britannique, il évolue dans un monde où l’armée est omniprésente. Son ami, Peter O’Sullivan, un Irlandais de la Royal Artillery, va l’aider dans ses recherches — tout comme Madelon, prostituée, qui n’attend plus rien de la vie et qui trouve en Dubois une oreille attentive. Les indices s’accumulent, comme les obstacles. S’agirait-il d’un complot ?

Dubois rencontre toute une galerie de personnages : un curé, une maquerelle, des francs-maçons, un marchand et un juge en chef. Tous veulent connaître la vérité… mais quelle vérité ?

Commentaires : Voici le premier roman de Laurent Turcot, professeur en histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, titulaire de la Chaire de recherche en histoire des loisirs et des divertissements. Une fiction qui a pour but de « vulgariser l’histoire et de rendre utile et agréable la culture historique ». Un premier tome qui annonce une « suite » qui aura pour cadre l’invasion de 1775 publiée en mars 2019.

Le résultat est intéressant. Dès les premiers chapitres, le lecteur est plongé dans l’ambiance hivernale de Québec tombée dix ans plus tôt aux mains des Anglais, sous la domination de l’armée des conquérants. Les descriptions de la ville et de ses habitants sont fort réalistes, entre la haute ville bourgeoise, le port et ses tripots et maisons closes, le quartier pauvre de Saint-Roch et la banlieue hors murs. Avec des personnages bien campés et attachants. Une intrigue qui alimente un certain suspense. Une vision noire de l’époque du début du régime anglais.

Au passage, l’auteur incruste des commentaires qu’on sent parfois personnels, par exemple quand il fait dire à son héros, combattant déchu de la bataille des Plaines d’Abraham : « Un jour, nous nous déferons de ce joug pernicieux de l’armée britannique et nous saurons nous affranchir pour n’exister que par nous-mêmes… »

L’ouvrage est aussi didactique. On le sent tout au long du récit. L’insertion de certains faits historiques semble parfois un peu trop évidente. Mais on ne saurait en tenir rigueur puisque ce genre romanesque a sa raison d’être : il permet aux générations actuelles de se connecter avec leur passé pour mieux comprendre la société dans laquelle nous vivons aujourd’hui et l’apport de nos ancêtres sur ce que nous sommes devenus.

Une lecture agréable, des dialogues bien concoctés, une belle intégration de personnages réels de l’époque (Carleton, Montcalm, Aubert de Gaspé, pour ne nommer que ceux-là), avec en prime une énigme à la Vigenère.

Ce que j’ai aimé : La géographie du récit au cœur de la vieille ville de Québec avec ses références actuelles.

Ce que j’ai moins aimé : Les éléments à caractère didactique plus ou moins bien intégrés, parfois artificiels.

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