lundi 29 janvier 2018

Les égarements de mademoiselle Baxter (Eduardo Mendoza)

Eduardo Mendoza. – Les égarements de mademoiselle Baxter. – Paris, Éditions Le Seuil, 2016. – 345 pages.


Genre littéraire : Roman







Résumé : Le détective fou cher à Eduardo Mendoza est mordu par un chien dans une rue de Barcelone. Cette agression canine ramène à sa mémoire une aventure vieille de trente ans, lorsque deux hommes se réclamant d’un commissaire de police étaient venus le chercher pour lui confier une mission : ramener à sa propriétaire un petit chien perdu dans un jardin. Accusé d’avoir assassiné le même jour et dans le même quartier Olga Baxter, une apprentie mannequin, il avait dû lui-même mener l’enquête en compagnie de mademoiselle Westinghouse et de ses amis travestis, révélant au final une vaste affaire de blanchiment et d’évasion de capitaux. Mais la morsure du chien réveille ses doutes quant à la résolution de l’énigme et, comme dans les meilleurs cold cases des séries américaines, le détective part à la recherche de ses anciens coéquipiers et reprend ses investigations dans une Barcelone où tout a changé, sauf la corruption.

Commentaires : C’est le deuxième Mendoza que je lit, après Trois vies de saints qui m’avait fait beaucoup rigoler. Beaucoup moins dans cette parodie de polar mettant en vedette un détective brindezingue dont on ne connaît pas le nom, entouré de personnages tous aussi loufoques les uns que les autres. Racontée à la première personne, cette histoire d’enquête sur un meurtre se déroule à Barcelone. Dans une Barcelone que l’auteur décrit comme ayant connu de grandes transformations, à l’exception de la corruption omniprésente dans les milieux politiques et policiers.

Le récit est divisé en deux parties. La première se concentre sur la recherche du « coupable » par celui-là même qui est soupçonné du meurtre de la dénommée Mademoiselle Baxter jusqu’à ce que l’affaire soit jugée comme classée. La deuxième, 30 ans plus tard, avec la reprise de l’enquête par le narrateur. Plus d’une centaine de pages qui affecte le rythme initial et qui auraient pu être limitées pour le peu d’information qu’elles apportent.

De façon générale, ce roman présente une critique acerbe de la société espagnole et catalane et de l’humanité en ce début du XXIe siècle. On le sent dans le style de l’auteur qui s’amuse à opposer richesse et pauvreté, gens bien et renégats, quartiers huppés et bas-fonds crasseux d’une ville qu’il aime bien malgré tout.

Il faut souligner le style particulier de Mendoza avec des phrases souvent très longues et de nombreuses descriptions tant des personnages`, des objets que des lieux où se déroule l’action. Connaissant bien Barcelone, j’ai aimé redécouvrir certains quartiers déjà visités et en découvrir de nouveaux. Je me suis particulièrement amusé à la lecture du chapitre 15 intitulé « Question déterminante » : la mise en scène d’une assemblée où l’absurdité de ceux qui possèdent argent et pouvoir est poussée à l’extrême qui débute ainsi : « Dans une vaine tentative de restaurer l’ordre, un homme chauve, menu et le teint rosé frappait un vase chinois, qui finit par se fêler. »

Les égarements de mademoiselle Baxter n’est pas un roman policier. Il n’en demeure pas moins intéressant malgré l’absence de suspense. Quand on connaît la fin, on est un peu déçu. Mais à chacun de se faire sa propre idée.

Ce que j’ai aimé : La critique sociale, la psychologie des personnages, les descriptions et l’humour parfois grinçant de l’auteur.

Ce que j’ai moins aimé : La deuxième partie.


Cote : ¶¶¶


dimanche 7 janvier 2018

La bête à sa mère / La bête et sa cage / Abattre la bête (David Goudreaut)

David Goudreault – La bête à sa mère / La bête et sa cage / Abattre la bête – Montréal, Stanké, 2015/2016/2017. – 231/240/234 pages.


Genre littéraire : Roman




Résumé : Le drame familial d’un homme. Et des chats qui croisent sa route. / La prison brise les hommes, mais la cage excite les bêtes. / Des explosions d’amour et de violence pour une finale apocalyptique digne de ce nom.

Commentaires : Certains romans sont des coups de cœur. La trilogie de La bête de David Goudreault est un coup de poing dans le plexus solaire : naît-on déviant ou le devient-on par l’action ou l’inaction d’une société hypocrite ou corrompue à l’os ? Vous devinez déjà la réponse.

Quel personnage que cette bête abandonnée par sa mère à l’âge de sept ans, qu’on trimballe de familles d’accueil en familles d’accueil, rejeté par les services sociaux, et qui s’enfonce progressivement dans la criminalité en milieu carcéral. Affublé de tous les travers : accro à la porno, aux drogues, menteur, manipulateur, violent, raciste, sexiste, homophobe, agresseur… nommez-les. À la recherche de sa mère et d’une paix interne dans la lecture dans un univers noir. Et pourtant, un monstre en manque d’amour qui finit par devenir attachant, à qui on souhaiterait porter secours et pour lequel on se sent démuni.

Une fiction percutante et très réaliste qui se veut une critique sociale et une charge contre la déshumanisation du soutien des individus souffrant de troubles de personnalité ou qui aggravent leur sort en prison :

« Mon personnage est un prisme génial sur ce monde dur et violent. Avec son regard absolument tordu, il m’a permis d’avoir un point de vue plus cru et plus drôle sur la prison. Les lecteurs connaissent plus ou moins la réalité du milieu, où ça consomme à fond, où ça se fait battre et ça se viole à tour de bras, mais je n’aurais pas pu leur balancer tout ça au visage sans passer par son regard décalé. Mon style plonge profondément dans l’horreur, mais j’offre des respirations aux lecteurs avec des touches d’humour, des clins d’œil, des aphorismes et un rythme particulier. […] J’ai collaboré de près avec des agents correctionnels et d’ex-détenus. Ils m’ont dit que je faisais survenir beaucoup de choses en trois mois d’histoire, mais ils m’ont confirmé que ces événements pouvaient arriver sur un an. Il y a une quantité folle d’armes blanches, de drogues, d’agressions et de meurtres en prison. Quand on enferme des psychopathes et des criminels aguerris avec des agents qui manquent de formation et de moyens, c’est évident que ça va péter une fois de temps en temps. »

Avec toute une finale… « Le film de ma vie a défilé derrière mes paupières closes. Attendri, je me suis revu enfant, en train de m’amuser avec personne. Tous les logements, les centres d’accueil et les prisons où j’ai traîné mon anxiété défilaient, toutes les écoles où j’échouais, où j’ai échoué, repassaient sur la toile de ma biographie. Et les animaux que j’ai aimés, les femmes que j’ai touchées, les drogues qui m’ont consolé, les armes qui m’ont édifié, tous les détails de mon existence tournaient en boucle comme la bande-annonce d’un long métrage prometteur. »


Précipitez-vous chez votre libraire, vous ne le regretterez pas.   

Ce que j’ai aimé : Tout ce qu’on peut lire entre les lignes. Le niveau de langage des différents personnages. Le style et l’humour de l’auteur qui allège jusqu’à un certain point la dureté impitoyable de la thématique.

Ce que j’ai moins aimé : -


Cote : ¶¶¶¶¶

mardi 2 janvier 2018

La chaleur des mammifères (Biz)

Biz. – La chaleur des mammifères. – Montréal, Leméac, 2017. – 154 pages.



Genre littéraire : Roman






Résumé : René McKay, cinquante-cinq ans, est prof de littérature à l’université. Fraîchement divorcé de sa femme, Vicky, il a peu de contact avec son fils de vingt ans, Mathieu. Renfrogné, désillusionné, il s’est au long des années isolé du monde. Il ne vit pas, il végète, se contentant de répéter à des étudiants distraits des vérités d’un autre âge, des concepts qui n’allument plus personne.

Un malheureux séjour en Suède pour prononcer une conférence inepte devant une poignée de blasés est la goutte qui fait déborder le vase. Plus rien de tout ça ne vaut la peine. Fini, l’amour, le sexe ; fini, les illusions, les rêves, les espoirs, l’enthousiasme. Cependant, à son retour, une grève étudiante bat son plein. Et tout est à nouveau possible.

Dressant un portrait à l’acide du milieu universitaire, Biz n’épargne ni les profs ni les étudiants. Mais il célèbre l’union, la harde, la horde, c’est-à-dire le peuple en mouvement quand il n’agit pas en troupeau.

Commentaires : Je me suis revu à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM) dans les années 90 en lisant cette fiction de BIZ alors que j’y enseignais, bien que l’intrigue se situe en 2012. Ambiance départementale des plus réalistes. Et j’ai revécu les événements entourant le « printemps érable », la grève générale et illimitée des étudiants pour protester contre la hausse des frais de scolarité imposée par le gouvernement libéral de Jean Charest. Tel est le cadre du cinquième roman de Biz, un des membres du groupe rap québécois Loco Locass.

La chaleur des mammifères raconte l’histoire d’un professeur de littérature désabusé par son travail d’enseignant et par l’attitude de ses étudiants et de ses collègues. Avec humour et une touche de cynisme, Biz amène son personnage principal, René McKay, à découvrir, à la suite des événements de l’automne 2012, tout le potentiel de cette jeunesse arborant le carré rouge. Et si tous ensemble, nous les mammifères humains, on se mettait en mouvement pour changer le cours des choses…

Le récit de Biz est aussi agrémenté par des commentaires sur la création littéraire comme :

« Faites des phrases courtes. Évitez les adverbes. Apprenez à ponctuer. Et rappelez-vous ce mot de Quintilien : ‘’Une phrase trop chargée d’adjectifs est comme une armée où chaque soldat serait accompagné de son valet de chambre’’ » (p. 32).

Ou encore celle-ci sur l’utilisation du point-virgule :

« Destiné à unir deux propositions ayant un lien entre elles, le point-virgule ajoute de la nuance et du rythme à la narration. Utilisé. Savamment, le point-virgule prépare une chute inattendue et devient un marqueur de cynisme. Michel Houellebecq l’utilise abondamment. En cent ans, soit depuis la parution de Du côté de chez Swann en 1913, j’avais calculé une baisse d’occurrences de 86% du point-virgule dans la littérature française. Malheureusement, le point-virgule est menacé par la mode des phrases courtes. Paradoxalement, c’est la brièveté du texte qui a redonné une seconde vie au point-virgule. Accolé à la parenthèse, il devient un clin d’œil qui indique au lecteur que la phrase doit être lue au second degré » (p. 80).

À lire (une recommandation pour étudiants et professeurs des institutions supérieures d’enseignement).

Ce que j’ai aimé : Ce constat : « Corriger, c’est le supplice de n’importe quel prof. Essentiellement parce qu’en évaluant l’apprentissage de ses élèves, l’enseignant mesure sa propre capacité à transmettre le savoir. Le résultat renvoie presque toujours au double constat d’échec des apprenants et des maîtres » (p. 13).

Ce que j’ai moins aimé : -

Cote : ¶¶¶¶¶


Mon chien Stupide (John Fante)

John Fante. – Mon chien Stupide. – Paris : Christian Bourgeois éditeur – 10/18, 1987. – 155 pages.



Genre littéraire : Roman






Résumé : Coincé entre une progéniture ingrate et un talent de plus en plus incertain, le personnage principal de Mon chien Stupide oscille entre un cynisme salvateur et des envies de fuite.

Fils d'immigrés italiens, il caresse le rêve d'un retour à ses racines, fantasmant sur une vie paisible aux terrasses des cafés de la Piazza Navona à Rome.

Mais pour l'heure, il faut courir le cachet, écrire des scénarios médiocres pour des séries télé affligeantes... ou le plus souvent aller encaisser un chèque des allocations de chômage. L'existence tumultueuse de la famille est bouleversée lorsqu'un gigantesque chien décide de s'installer dans la maison, pour le plus grand bonheur de l'auteur raté, mais au grand dam du reste de sa tribu.

Commentaires : John Fante est un auteur qui nous fait passer par toutes émotions : de scènes hilarantes aux plus touchantes avec un sens critique de la société américaine de son époque. Et c’est le cas avec ce court roman qui s’intitulait en anglais « West of Rome ».

Cette fiction, inspirée d’événement de la vie de l’auteur comme c’est le cas dans son œuvre romanesque, nous plonge dans le quotidien d’une famille italo-américaine « aisée, raciste et décadente » : le père, Henry Molise, écrivain et scénariste raté qui rêve de retourner à Rome, la mère, Harriet, toujours au bord de la crise de nerfs, quatre enfants impossibles à contrôler et un énorme chien libidineux, baptisé Stupide à cause de son comportement bizarre, un intrus qui s’immisce un soir de pluie, déclenchant un ouragan dans les relations entre chacun d’entre eux. Un prétexte pour faire éclater au grand jour les vrais sentiments de chacun. Avec une finale des plus touchantes.

J’ai beaucoup apprécié ce roman à la fois humaniste et corrosif de John Fante et vous le recommande fortement. Un auteur à découvrir.

Ce que j’ai aimé : Tout.

Ce que j’ai moins aimé : Rien


Cote : ¶¶¶¶¶

Adios Hemingway (Leonardo Padura)

Leonardo Padura. – Adios Hemingway. – Paris : Éditions Métailié - Points, 2005. – 183 pages.



Genre littéraire : Polar






Résumé : Dans le jardin de la maison musée d'Ernest Hemingway, on déterre un cadavre portant l'insigne du FBI.

Ce cher Ernest serait-il l'assassin ? Pas facile d'enquêter après tant d'années, surtout sur un écrivain de cette stature, qui vous inspire des sentiments ambigus d'admiration et de haine. Mario Conde, l'ancien flic, prend son courage à deux mains et exhume le souvenir de ce monstre sacré, généreux, odieux, inoubliable.

Commentaires : Cette enquête de l’ex-policier Mario Conde, l’alter ego de Leonardo Padura nous plonge dans l’univers et la fin de vie de l’écrivain Ernest Hemingway dont il est un admirateur inconditionnel. À noter que ce roman a été écrit à la suite d’une commande de l’éditeur brésilien de Padura l’invitant à participer à la série « La littérature ou la mort ».

Padura décrit ainsi Adios Hemingway dont l’intrigue repose sur les événements qui se seraient déroulés dans la longe nuit du 2 au 3 octobre 1958 : « …ce n'est qu'un roman et de nombreux événements qui y figurent, même s'ils sont tirés de la réalité la plus avérée et respectent strictement la chronologie, sont passés à travers le filtre de la fiction et s'y sont mêlés, à tel point qu'aujourd'hui encore, je suis incapable de délimiter les frontières des deux univers. […] De sorte que le Hemingway de ce livre est bien évidemment un Hemingway de fiction, car l'histoire où il se voit entraîné n'est que le fruit de mon imagination… »

L’exercice romanesque est parfaitement réussi. En moins de 200 pages, nous accompagnons le géant de la littérature américaine dans son environnement, sa maison devenue musée à La Havane que Padura nous fait visiter, à la recherche d’un indice. Une maison en ordre comme l’a laissée l’écrivain au lendemain de son départ vers les États-Unis. Deux ans avant son suicide. On y imagine, entre autres, ses trophées de chasse et sa collection d’armes, sa machine à écrire avec laquelle il écrivait, paraît-il debout à cause d’une blessure, une affichette intrigante sur laquelle on peut lire que « les visiteurs non invités ne seront pas reçus », les notes relatives à l’évolution du poids de l’écrivain inscrites sur la cloison de sa salle de bains… Autant de détails et bien d’autres qui rendent vivants les protagonistes de cette histoire bien ficelée.

Un excellent Padura avec des réflexions sur la politique, la littérature, la société cubaine et le quotidien à La Havane et un Mario Conde à l’esprit aussi tordu que dans ses autres aventures.

Ce que j’ai aimé : Les ambiances créées par l’auteur. Les détails sur la vie d’Hemingway. Les descriptions des lieux et l’intrigue qui débouche sur la solution de l’énigme vers la toute fin.

Ce que j’ai moins aimé : -


Cote : ¶¶¶¶