Ceux dont on ne redoute rien (Mathieu Thomas)


Mathieu Thomas. Ceux dont on ne redoute rien. – Montréal : Québec Amérique, 2021. – 443 pages.

 


Roman politico-historique

 

 


Résumé :

 

Dans les bureaux du journal L’Union nationale, Charles rêve d’influencer l’Histoire et de participer à renverser ce maudit projet de Confédération canadienne. Mais que peut donc faire un apprenti typographe qui passe le balai et vomit sa soupe aux pois lorsque les puissants mettent le destin en marche?

 

Un siècle et demi plus tard, Édouard se complaît quant à lui dans son avachissement. Traducteur désenchanté depuis l’échec référendaire de 1995, il est devenu un éternel ambigu qui nuance, tergiverse... jusqu’à ce que sa belle voisine et une formidable découverte fassent souffler un vent fou sur sa vie apathique.

 

Entre Charles et Édouard, un même mystère à résoudre : Louis-Joseph Papineau a-t-il rencontré Alexis de Tocqueville lors de son passage à Montréal en 1831? Le voyage du philosophe français cachait-il quelque chose d’inconnu jusqu’à aujourd’hui?

 

Des révoltes des Patriotes aux manifestations du printemps érable, ce roman détricote l’Histoire et y ajoute quelques chatoyants brins de laine. Toutes les révolutions n’ont pas été tranquilles au pays de ceux dont on ne redoute rien.

 

 

Commentaires :

 

Les historiens patentés lèvent souvent le nez sur les fictions historiques. Pourtant, il s’agit d’un genre littéraire qui favorise la transmission de connaissances, de faits historiques dans un contexte de divertissement littéraire.

 

Avec « Ceux dont on ne redoute rien », Mathieu Thomas nous livre un premier roman qui atteint pleinement cet objectif. L’auteur nous entraîne à partir de Montréal dans deux enquêtes palpitantes qui nous tiennent en haleine jusqu’en finale (les dernières phrases précurseures d’une scène tragique qui plongeront la région dans une effroyable tragédie) : une première qui se déroule en 1864 menée par un apprenti typographe, Charles Sévigny, en alternance avec une deuxième, en 2012, réalisée par un traducteur, Édouard Martin, d’une certaine manière l’alter ego de celui qui a imaginé cette quête d’un secret caché de l’histoire du Québec, lui-même hanté par son sujet.

 

Ce roman roman à saveur indépendantiste est le résultat de plus de deux années de recherches pour intégrer une brochette de personnages imaginés sur une « réalité plausible » dans une trame historique crédible, la « visite de deux aristocrates français en ce pays encore inachevé » qui « demeure drape de mystère ».

 

Chaque époque effervescente à sa manière est bien campée dans son contexte.

 

En 1864, à la veille de la fondation de la Confédération canadienne, un projet néfaste pour les Canadiens français, les oppositions au projet se manifestent dans le Bas-Canada, un projet de mise en tutelle des Canadiens français. Le lecteur est transporté au cœur des activités organisées par un petit groupe œuvrant autour du journal L’Union nationale. On assiste, entre autres, à des « rencontres » avec deux importants protagonistes : Papineau dans ses terres de la Petite-Nation et Beaumont, compagnon de Tocqueville, dans son château de Beaumont-la-Chartre auxquels Mathieu Thomas donne la parole inspirée par l’importante bibliographie qu’il cite en postface. Avec comme source principale Regards sur le Bas-Canada d’Alexis de Tocqueville que ce roman donne le goût de lire. Ce qui donne lieu à de belles descriptions du quotidien social, politique et religieux (p 289-290 et 359 et suivantes) et de la géographie (p. 367). Il est aussi question du mouvement des zouaves pontificaux et de l’influence du haut clergé qui, depuis 1760, s’est rangé dans le camp des conquérants. Et de certaines élites économiques et politiques canadiennes-françaises devenues collaboratrices de la Couronne britannique après 1837.  

 

En 2011-2012, en plein « printemps érable », les manifestations les plus importantes s’étant déroulées à Montréal après le référendum de 1995 dans le cadre d’une grève étudiante générale illimitée en réaction à l'augmentation projetée des droits de scolarité universitaires. Des mouvements sociaux et des perturbations supplantant dans l’opinion publique les CCC des libéraux de Jean Charest qui déclenchera des élections anticipées. L’apparition d’un nouveau parti indépendantiste, Option nationale. L’élection de Pauline Marois à la tête d’un gouvernement minoritaire et l’épisode de terrorisme politique, l’attentat raté contre celle-ci le soir de sa victoire. D’excellents prétextes pour mettre en scène des constats et des questionnements sur la condition politique et linguistique québécoise d’aujourd’hui par les échanges entre Edouard et son entourage.

 

Le tout écrit dans un style fluide, très abordable, où chaque personnage (et peut-être même l’auteur) livre sa perception de la réalité d’hier devenue celle d’aujourd’hui, peut-être pas très différente d’un passé pas si lointain. Avec en annexe de brèves notes biographiques sur les personnages de l’époque de Charles Sévigny.

 

Personnellement, l’ai particulièrement apprécié certains passages toujours d’actualité en 2022, entre autres :

 

-      Édouard qui sa démarche, un peu celle de Mathieu Thomas (p. 151);

-      les différents points de vue d’intellectuels sur le voyage en Amérique, et au Bas-Canada, d’Alexis de Tocqueville et de Gustave de Beaumont (p.179) ;

-      la démocratie, « germe de l’égoïsme individuel » amenant « les individus de la classe moyenne » à avoir « tendance à se replier sur eux-mêmes et à devenir indifférents à ce qui se passe au sein de l’État », ce qui ouvre « la porte aux affaires de la corruption » (pp. 184-85) ;

-      la place des francophones et de la langue française au sein de l’équipe de hockey les Canadiens de Montréal (p. 243) ;

-      la distinction entre British devenus Canadians, les « vrais Canadians : ceux qui parlent anglais » et les Canadiens français (p. 246) ;

-      l’instrumentalisation de l’immigration par le pouvoir anglais « pour favoriser notre minorisation » en « faisant de ces nouveaux arrivants des Canadiens (plutôt que des Québécois), on s’assure qu’ils voteront libéral jusqu’à la fin de leurs jours » (p. 280) ;

-      le mystère Québec (ville) dont les citoyens ont voté majoritairement NON au référendum de 1995, comme ils ont refusé de se joindre aux soulèvements des Patriotes de 1837-1838 ;

-      l’habile technique de l’auteur faisant décrire un de ses protagonistes (ex. : Gustave de Beaumont) par un personnage secondaire, en l’occurrence la tenancière d’une auberge (p. 315).

 

Avec une mention spéciale pour

 

-      le passage loufoque sur les incohérences du fédéralisme dans le domaine de la biologie (p. 335-336) ;

-      la définition d’un Canadien au XIXe siècle, selon Papineau : « d’un point généalogique, c’est quelqu’un dont les ancêtres habitaient le pays avant 1759. Mais politiquement, c’est quelqu’un qui fait cause commune avec les habitants du pays, peu importe son origine » (p. 389) [on pourrait en dire autant d’un Québécois en 2022] ;

-      la réflexion de Tocqueville décrétant, en 1831-1832, que « celui qui doit remuer la population française et la lever contre les Anglais n’est pas encore né » (p. 389), faisant référence à Papineau [dans un Québec contemporain, l’aristocrate français aurait probablement modifié sa pensée avec l'émergence des René Lévesque, Jacques Parizeau et, qui sait, Paul Saint-Pierre Plamondon].

 

Sans oublier la référence à cette horrible version « mariachi » d’Un Canadien errant interprétée par un Leonard Cohen atypique (p. 247), chanson écrite en 1842 par Antoine Gérin-Lajoie après la Rébellion du Bas-Canada de 1837-1838 lors de laquelle certains des rebelles ont été condamnés à mort et d'autres ont été exilés aux États-Unis et en Australie.

 

Né à Montréal de parents français et américains, Mathieu Thomas a étudié en science politique avant de faire une maîtrise en sciences de l’information. Il est bibliothécaire dans une université montréalaise. Dans un balado sur le site À la recherche du Québec, il nous parle de son roman.

 

Définitivement plus qu’une simple fiction ou qu’un ouvrage savant, Ceux dont on ne redoute rien est un de mes coups de cœur 2022. Un tourne-page que j’ai savouré en trois jours. J’espère vous avoir donné le goût de le lire.  

 

Merci à Gaston Bernier, secrétaire général de l’Association pour l’usage et le soutien de la langue française – ASULF pour la recommandation de lecture.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

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