Céline Beaudet. – La disparition de Rose Sinclair. – Montréal : Québec Amérique, 2026. – 208 pages.
Polar historique
Résumé :
Montréal, 14 mai 1912. Le détective Édouard
Lavergne est mandaté pour retrouver Rose Sinclair, la fille d’un riche
banquier. Elle devait regagner son collège de Sainte-Anne-de-Bellevue le
dimanche précédent, mais elle ne s’y est apparemment jamais rendue. Où est-elle
? Personne ne semble très inquiet, sinon de l’éventualité d’un scandale.
Au fil des témoignages recueillis, le
portrait de Rose s’embrouille : étudiante modèle ou jeune fille engagée ? C’est
l’occasion pour Édouard de découvrir le lot d’injustices que subissent les
femmes de tous les horizons. Et si Rose avait tenté de bousculer l’ordre établi
jusqu’à mettre sa propre sécurité en jeu ?
Tandis qu’Édouard poursuit son enquête, son
amie Jeanne Mackenzie se débat avec ses propres contradictions. Devenue
assistante de sa tante Marguerite, journaliste émancipée, Jeanne se découvre
des talents pour l’investigation tout en se demandant si elle devra choisir
entre l’amour et l’ambition.
Certes, elle prend plaisir à explorer
Montréal, ses rues et ses quartiers animés, en tramway, en funiculaire ou à
pied. Mais Jeanne s’ennuie parfois de La Malbaie, son village. Sait-on ce qu’on
aime ?
Commentaires :
Avec « La
disparition de Rose Sinclair », j'ai eu l'impression de passer cinq jours
dans le Montréal de mai 1912. Après « Une
enquête à Murray Bay », Céline Beaudet retrouve son détective
privé Édouard Lavergne, « à la tignasse
rousse », pour une deuxième enquête où le mystère sert surtout de porte
d'entrée à une remarquable reconstitution historique et sociale du Québec du
début du XXe siècle.
Cette œuvre de fiction repose sur des
recherches méticuleuses dans les travaux d’historiennes et d’historiens qui ont
permis à l’auteure de se représenter la vie au Québec au début des années 1900.
Avec comme résultat un récit foisonnant de détails historiques et sociologiques
(philanthropie, capitalisme industriel, réformisme social...) sur le quotidien
urbain de la métropole. Tant à propos de l’élite bourgeoise que de la population
ouvrière. Une « ville de 500 000 habitants, dont près
de la moitié est issue de l’immigration [...]. Une ville industrielle surpeuplée et sale, composée de villages
disparates [...]. Elle est aussi la
capitale occidentale de la mortalité infantile. »
En annexe, Claire Beaudet fournit « quelques précisions » faisant la
part entre réalité et fiction : événements ponctuels, bâtiments, commerces
(Ben’s Delicatessen qui vient d’ouvrir avec son offre « sandwichs à la viande fumée et cornichons à
l’aneth » et lieux (rue Peel, funiculaire du mont Royal, parc La
Fontaine...), dont certains « existent
presque tous encore », décor dans lesquels les personnages fictifs
interagissent avec des « personnes
étonnantes ayant marqué l’époque par leur engagement dans diverses causes et
par leurs idées avant-gardistes ».
L’enquête d’Édouard Lavergne est, à mon avis,
un prétexte à une fascinante immersion dans le Montréal de 1912 qui met entre
autres en évidence la place réservée aux femmes et les enjeux socio-économiques
et sanitaires de l’époque. La progression de la recherche de Rose Sinclair est
racontée en parallèle avec les réflexions et les ambitions de l’amie du
détective partagées avec sa tante journaliste.
Céline Beaudet, qui a certainement consulté
les catalogues des grands magasins de l’époque, nous livre des descriptions précises
des tenues vestimentaires bourgeoises comme l’illustrent bien ces deux
exemples :
« Elle portait ses cheveux en un chignon bas
sur la nuque. Sa tenue ne la distinguait pas des autres jeunes filles de son
âge et de sa classe : une jupe longue, un ceinturon large, mettant en valeur
une taille menue et corsetée, un corsage en soie à haut col, recouvert d'un
plastron orné d'un jabot de dentelle d'Irlande.
[...]
De taille moyenne, il
était vêtu d'un pantalon rayé gris et blanc, d'un veston gris acier et d'un
gilet aux reflets argentés.
Une cravate noire en
soie était nouée autour du col de sa chemise blanche empesée. Sinclair arborait
la tenue patricienne réglementaire d'un banquier.»
Ces descriptions ne relèvent jamais de la
simple décoration. Elles permettent de situer immédiatement les personnages
dans leur milieu social et témoignent du souci de précision de l'auteure.
Le roman fait revivre l’existence d’un Cercle de discussion sur l’avancement de la
femme au XXe siècle qui milite pour le droit de vote des femmes
et d’une Association pour la création de
parcs et de terrains de jeu de Montréal. Il est aussi question du projet Gardenvale, à
Sainte-Anne-de-Bellevue, une cité jardin de 35 maisons en rangée visant à « offrir une résidence à soixante-dix familles
ouvrières », les promoteurs immobiliers étant laissés à eux-mêmes par les gouvernements.
C'est toutefois dans les multiples
parenthèses historiques que le roman révèle toute sa singularité. Sans jamais
donner l'impression de consulter un manuel d'histoire, le lecteur découvre une
foule de réalités méconnues qui enrichissent constamment l'intrigue.
Par exemple la Société des Fabiens,
créée en Angleterre en 1884, qui regroupait des hommes et des femmes souhaitant
réformer la société par l'engagement politique et social. Le mouvement a été
créé il y a une trentaine d'années en Angleterre. Ardents défenseurs de
l’égalité des hommes et des femmes, ils s'attaquaient
aux inégalités de classes et réclamaient l'avènement d'un capitalisme à visage
humain tout en prônant même la liberté sexuelle hors mariage. H.G. Wells
avait publié un roman, Ann Veronica, qui
illustrait les idées des Fabiens.
Ou encore la Swat
the Fly – la chasse aux mouches – organisée par The Montreal Daily Star.
Un « championnat [qui] s'adressait aux jeunes garçons de dix-sept
ans et moins, désireux de participer à l'effort d'assainissement de la ville et
de la guerre contre la tuberculose » :
« Pendant trois semaines, les enfants étaient
invités à en tuer le plus possible et à apporter leurs prises directement au
journal. Les mouches mortes étaient récoltées dans des boîtes de conserve ou de
carton. Un employé du journal était chargé de peser les contenants et d'évaluer
le nombre d'insectes tués.
Dans un grand
registre, le nom de l'enfant était consigné de même que la valeur de ses prises
quotidiennes. L'heureux vainqueur empocherait 25 $ pour son labeur. »
Le journal qui disait mobiliser les enfants, en espérant « transmettre un message à tout le monde sur l’importance de la
propreté dans les foyers. »
En manipulant tous ces insectes morts, les jeunes
couraient forcément le risque de tomber malades ! La cause étant considérée par le journal « plus grande que le
risque ».
L’enquête sur « La disparition de Rose Sinclair » se déroule dans une ville
insalubre au point où le Montreal Women's Club et la Ligue du progrès civique ont
convaincu le maire « d'ajouter le
ménage des ruelles à l'ensemble des activités de la Semaine du Grand Nettoyage
de la ville. » Une collecte qui n’est pas un luxe :
« Les gens
accumulent dans les ruelles les surplus de leur vie : tables à trois pattes,
fauteuils éventrés, vaisselle cassée, bidons de lait rouillés, crottin de
cheval en abondance, montagnes de détritus faisant le bonheur des rats et des
chiens errants. »
Il est aussi question de mortalité infantile
alors qu’à l’époque « en Amérique du Nord, Montréal se démarque
par son taux de mortalité élevé chez les enfants de moins de 5 ans. Chaque
jour, il meurt 25 enfants en bas âge... » et statistiques
consternantes, « parmi les Canadiens
français catholiques, il mourait deux fois plus de bébés avant l'âge d'un an
que chez les protestants anglophones. »
Des échanges entre Jeanne et Marguerite
Mackenzie mettent en évidence des préoccupations quant au lait contaminé, à l’abus
de sirop calmant – sirop Gauvin –, aux infanticides, aux grossesses non
désirées, aux adoptions d’enfants abandonnés par des Américains, aux
avortements pratiqués en toute illégalité et aux moyens de contraception :
–
« Quand tu dis que vous avez choisi
de ne pas avoir d'enfants, et Amédée..., dit Jeanne en rougissant.
– Tu te demandes par
quel moyen nous les évitons, répondit Marguerite en lui souriant avec
bienveillance. J'ai un diaphragme, fait sur mesure. C'est un dispositif que les
femmes utilisent pour ne pas tomber enceintes. Un jour, tu en auras besoin
d'un, toi aussi ! »
Et de la place réservée aux femmes qui
souhaitent faire carrière, notamment en médecine :
« Non seulement les femmes doivent s'exiler
pour étudier la médecine, mais au retour, les diplômées sont condamnées à pratiquer
sous la houlette des sœurs et des docteurs en pantalons !
Marguerite rappela la
déconvenue de la docteur Irma Le Vasseur, qui avait baissé les bras après avoir
été évincée du conseil d'administration de l'hôpital Sainte-Justine, elle qui
en était pourtant la cofondatrice. Elle était partie à New York. »
L’auteure nous fait entraîne dans différents
quartiers de Montréal et nous fait côtoyer la « population bigarrée et bruyante du Mile-End ».
Ou déambuler sur les rues Notre-Dame et
Saint-Jacques déjà « le centre
névralgique du commerce, de la finance et du journalisme de la métropole du
Canada » avec ses « hauts
bâtiments de pierre taillée grise ou couleur chamois, décorés de frontons
somptueux et de colonnes ioniques », sièges sociaux de « la Merchant's Bank, l'Exchange Bank of
Canada, la Molson Bank ou la Montreal Bank » et de la « Banque du Peuple », une
institution canadienne-française alors en faillite. Alors que sur les trottoirs
se côtoient « des hommes en costumes
distingués, des ouvriers de tous les métiers courant d'un chantier à l'autre,
des jeunes femmes en tenues modestes de secrétaire ou de téléphoniste, des
garçons livreurs avançant au pas de course ou zigzaguant à bicyclette entre les
calèches et les piétons. » Et, « à chaque coin de rue, un jeune vendeur de journaux à la criée [qui
ajoute] sa voix à la cohue environnante. »
Ou encore « à l'angle de l'avenue du Mont-Royal et de l'avenue du Parc [où] toutes les lignes de tramway venant de
l'est, du nord et du sud de la ville se croisaient, formant le spectacle d'une
toile aérienne de câbles électriques enchevêtrés auxquels les p'tits chars
s'alimentaient dans un bruit d'enfer. Les rues étaient recouvertes de rails,
rendant difficile la traversée de la chaussée. Tout le monde courait d'un
trottoir à l'autre. Une gare occupait le coin sud-est, derrière laquelle
s'étendait le Potter's Field, le parc Jeanne-Mance pour les Canadiens français,
un vaste terrain réservé aux foires agricoles l'été et au carnaval l'hiver. »
À plusieurs reprises, j'ai véritablement eu
l'impression d'arpenter le Montréal de 1912 aux côtés des personnages de Céline
Beaudet.
Le roman rappelle également avec subtilité
les rapports de pouvoir qui existaient alors entre les communautés anglophone
et francophone :
« Le parler des Canadiens français n’était pas
à la hauteur des attentes de sa classe. »
« ...
mademoiselle Idola Saint-Jean. Bien
qu'elle soit canadienne-française, mademoiselle Saint-Jean possède une diction
remarquable. »
Et pour celles et ceux qui utilisent
PowerPoint dans leurs conférences, sachez qu’à l’époque elles étaient « accompagnées de la projection de
diapositives sur verre à l’aide d’une lanterne magique ».
Vous l'aurez compris, « La disparition de Rose Sinclair » est avant tout un roman
historique dans lequel l'enquête policière sert de fil conducteur à une plongée
dans le Montréal de 1912. Les lectrices et les lecteurs en quête d'un thriller
haletant pourraient trouver le rythme plus contemplatif que prévu. En revanche,
celles et ceux qui aiment apprendre en lisant découvriront une œuvre d'une
grande richesse documentaire, portée par des personnages attachants et une
reconstitution historique d'une remarquable crédibilité.
Comme c’était aussi le cas dans « Une enquête à Murray Bay », Céline
Beaudet nous livre un polar québécois qui donne l'impression de voyager dans le
temps. Ce qui impressionne surtout, c'est la manière dont elle réussit à
intégrer cette abondante matière documentaire sans jamais donner l'impression
d'une leçon d'histoire. Les informations surgissent naturellement des
dialogues, des déplacements des personnages et des observations de ceux-ci. La
documentation nourrit la fiction plutôt que de l'alourdir.
Une suite est annoncée : un des
personnages a téléphoné à Édouard Lavergne « pour lui confier une nouvelle enquête, un mandat d’une durée
indéterminée » ... dans le domaine des arts.
* * * * *
Docteure en sémiotique littéraire, Céline Beaudet a fait carrière en enseignement de la communication écrite à l’Université de Sherbrooke pendant 25 ans.
Je tiens à remercier les éditions Québec
Amérique pour l’envoi du service de
presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca
et le récupérez à la librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
:
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Originalité :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Personnages
:
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Ambiance
et contexte :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Rythme
narratif :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Cohérence
de l'intrigue :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Style
d’écriture :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Impact
émotionnel :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Développement
de la thématique :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Finale
:
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
Évaluation globale :
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9.5 |
10 |




