Un monde sans dieux (Jean Lemieux)


Jean Lemieux. – Un monde sans dieux. – Montréal : Québec Amérique, 2026. – 297 pages.

 

 

Polar

 

 

 

Résumé :

 

Dimanche 8 novembre 2015. André Surprenant quitte la soirée d’anniversaire de sa blonde pour se précipiter sur une scène de crime. L’abbé Francisco Bernal, le « père Paco » pour les défavorisés du sud-est de Montréal, a été sauvagement poignardé derrière l’église Notre-Dame-de-Guadalupe.

 

Crime passionnel ? Liquidation d’un défenseur des prostituées, des itinérants et des travailleurs saisonniers contre les exploiteurs? Le sergent-détective du SPVM éprouve un étrange sentiment de déjà-vu. Il découvre aussi que, malgré ses bonnes œuvres, le célèbre prêtre en bicycle n’était pas un saint.

 

Entre les ombres des cartels, de l’Église catholique et de la corruption policière, au cours d’une enquête qui le mènera de la Montérégie à Rivière-des-Prairies et dont les sources plongent au cœur de l’Amérique latine, Surprenant en vient à se demander : Francisco Bernal a-t-il été tué parce qu’il voulait vivre dans un monde sans dieux ?

 

 

Commentaires :

 

Après plusieurs enquêtes menées aux Îles-de-la-Madeleine, Jean Lemieux ramène son détective André Surprenant à Montréal et en Montérégie, plus précisément dans la région d'Iberville où l'auteur a lui-même grandi. Ce retour aux sources nourrit un roman profondément ancré dans la mémoire, autant personnelle que collective.

 

« Quand le petit André Surprenant s’agenouillait dans l’église de Saint-Athanase et levait les yeux vers les fresques qui ornaient sa voûte, il était envahi par un vertige. C’était ici que Dieu, cet incroyable Superman barbu en trois personnes, habitait. À Iberville, rien ne dépassait trois étages sauf l’église comme de raison. »

 

« Un monde sans dieux » se distingue des huit autres enquêtes de la série par l'importance qu'il accorde aux enjeux sociaux, notamment aux conditions des travailleurs étrangers exploités par des entrepreneurs véreux. Jean Lemieux situe également son intrigue au cœur d'Hochelaga-Maisonneuve, l'un des quartiers les plus défavorisés de Montréal, à proximité du Village, où se côtoient prostitution, trafic de stupéfiants, corruption policière, gangs de rue et cartels venus du Sud. Car il ne raconte pas seulement une enquête criminelle. Il met surtout en scène un homme qui observe le monde, s'interroge sur ses dérives et tente d'y trouver un sens.

 

Comme en témoigne cette réflexion sur les écarts de richesses entre le Nord et le Sud :

 

« Geneviève et lui, gras dur avec leurs emplois bien payés et pensionnés, avaient acheté des billets pour aller se chauffer la couenne à Puerto Vallarta. L'argent était au nord, la misère, au sud. Des centaines de milliers de personnes, des femmes, des hommes, des enfants, quittaient maintenant ce sud, un mouvement aussi puissant et inexorable que la montée des océans sous la fonte des glaciers. Et ces personnes avaient tout à fait raison de le faire. »

 

Et celle-ci sur les convictions religieuses :

 

« Il respectait les convictions des gens qui fréquentaient l'église et croyaient au moins partiellement à l'éternité et à la rédemption, mais il demeurait enchaîné à des convictions rationnelles. »

 

À travers André Surprenant, Jean Lemieux poursuit une réflexion sur la place de la religion dans nos sociétés contemporaines. Son enquêteur, profondément rationaliste, considère les religions comme des constructions humaines destinées à apprivoiser l'angoisse de la mort, « chacune se proclamant supérieure aux autres, leur nombre même infirmant leur pertinence ». Élevé dans la tradition catholique, Surprenant se définit désormais comme athée. Pour lui, la mort n'ouvre sur aucune transcendance, « quelque mystérieux passage vers un au-delà ou une réincarnation » se résumerait davantage « par un trou noir. Le tracé de l'électrocardiogramme allait s'aplatir pour de bon, le dernier souffle serait exhalé, le corps se refroidirait, basta, en avant pour la crémation et le cimetière. »

 

L’enquête est complexe, les pistes sont nombreuses et la solution ne sera trouvée que dans les dernières pages du roman.

 

Fidèle à son habitude, Jean Lemieux conjugue une intrigue policière solidement construite à une réflexion lucide sur les fractures de notre époque. Son écriture, fluide et précise, ne ralentit jamais le récit malgré la richesse des thèmes abordés. Le rythme demeure soutenu d'un chapitre à l'autre, chacun portant un titre évocateur : « L’odeur de sainteté », « Il n’est pas bon que l’homme soit seul », « Les vertus de l’aubergine », « Un mort, deux veuves et un sapin »... Les dialogues naturels mettent en évidence la psychologie retorse de certains personnages. Le suspense, entretenu jusqu'aux dernières pages, fait de ce roman un véritable tourne-page, sans jamais sacrifier la qualité de l'écriture, souvent très évocatrice :

 

« L'agente immobilière le reçut avec une correction toute professionnelle. Démaquillée, vêtue d'un pantalon gris et d'un chandail à col roulé noir qui rehaussait sa pâleur de blonde, elle semblait, comme ses plates-bandes, prête à affronter la morte-saison. »

 

« Geneviève s'était endormie brutalement, comme si elle avait reçu un coup de poing dans le front. »

 

C'est un André Surprenant plus humaniste que jamais que met en scène Jean Lemieux. Derrière le policier d'expérience apparaît un homme qui doute, réfléchit et s'interroge les contradictions de son époque. Les nombreuses références littéraires et musicales qui ponctuent le récit enrichissent encore cette dimension méditative. Parmi elles figure « Chronique d'une mort annoncée » de Gabriel García Márquez, un roman auquel Jean Lemieux dit « vouer la plus grande admiration ».

 

Quant au sens profond du titre, il apparaît progressivement et trouve l'une de ses plus fortes résonances lors de l'évocation des attentats du Bataclan :

 

« La tuerie du Bataclan, où trois djihadistes abattirent plus de 90 personnes pendant un concert de rock, le perturba d'une façon particulière. Les terroristes s'attaquaient à des lieux de plaisir, un stade de football, des cafés, une salle de spectacle. Les victimes, de jeunes adultes pour la plupart, y étaient rassemblées, insouciantes, accessibles. Elles y célébraient un mode de vie qui semblait l'envers de celui de ces kamikazes austères, bardés d'explosifs, qui leur tiraient dessus à la kalachnikov en hurlant ‘’ Allahu akbar ! ‘’. Les fous de Dieu, pensa Surprenant. Des fous de Dieu, il y en avait eu de tout temps. Inquisition espagnole, guerres de religion, partition de l'Inde, Shoah, conflits tribaux, sectes libertariennes; si leurs dieux changeaient de noms, de visages, de doctrines, tous avaient en commun l'aveuglement plus ou moins conscient et la haine de l'autre. Ces jeunes morts en dansant avaient-ils été punis parce qu'ils voulaient vivre dans un monde sans dieux. »

 

J’ai appris « les origines de la superstition du vendredi 13 » et souri à la lecture de cette assertion : « Silence interrompu par La truite de Schubert s'échappant de la salle de lavage. » Les propriétaires de sèche-linge comprendront immédiatement ce clin d'œil technologique.

 

Avec « Un monde sans dieux », Jean Lemieux dépasse largement les frontières du roman policier. Derrière une enquête complexe et remarquablement construite, il propose une réflexion profondément humaniste sur la foi, les inégalités, la violence et notre capacité à vivre ensemble malgré nos différences. Peu d'auteurs réussissent à conjuguer avec autant de naturel suspense, intelligence et émotion. À mes yeux, il s'agit d'un des meilleurs romans de la série André Surprenant, un polar québécois marquant que je vous recommande.

 

* * * * *


Médecin, passionné de musique et de voyage, Jean Lemieux a écrit de nombreux romans lauréats de multiples prix. En 2020 est paru « Les Demoiselles de Havre-Aubert », la sixième enquête d’André Surprenant. La série a débuté en 2003 avec « On finit toujours par payer », qui a remporté les prix France-Québec et Arthur-Ellis avant d’être porté à l’écran. Jean Lemieux a également publié « Une sentinelle sur le rempart », un récit autobiographique sur son expérience d’omnipraticien, de même que « La Marche du Fou » et « Prague sans toi », qui explorent les thèmes de l’amour et du voyage. Pour les jeunes, il est notamment l’auteur du « Trésor de Brion », une chasse au trésor aux Îles-de-la-Madeleine.

 

Un entretien à « Quelques nuances... d’auteur,e,s de polars » a été consacré à Jean Lemieux. On peut la regarder sur YouTube.

 

Je tiens à remercier les éditions Québec Amérique  pour l’envoi du service de presse.

 

Au Québec, des redevances symboliques me sont versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la librairie indépendante de votre choix.

 

 

 

Évaluation :

Pour comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu du site [https://bit.ly/4gFMJHV], qui met l’accent sur les aspects clés du genre littéraire.

 

Intrigue et suspense :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Originalité :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Personnages :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Ambiance et contexte :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Rythme narratif :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Cohérence de l'intrigue :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Style d’écriture :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Impact émotionnel :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Développement de la thématique :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Finale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Évaluation globale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Le mobile (Javier Cercas)


Javier Cercas. – Le mobile. – Arles : Actes Sud, 2016. – 86 pages.

 

 

Roman noir

 

 

 

Résumé :

 

Quand il n’officie pas dans le modeste cabinet juridique qui l’emploie, Álvaro pense à Flaubert. Comme lui, il veut écrire un grand roman. Son idée – simple et efficace – consiste à produire une nouvelle variation sur le couple et ses avatars : l’amour, l’argent, le crime. Le plan est précis, la routine efficace ; il ne manque plus que la réalité lui fournisse l’essentiel : le «matériau», la vérité de son histoire. C’est ainsi qu’avec une méticulosité aussi attentive que soudaine, Álvaro jette son dévolu sur ses voisins et, ne reculant devant aucun sacrifice pour approfondir son «sujet», en vient à prendre d’assaut la truculente concierge. Dans une mécanique parfaite, se met en place l’intraitable jeu de la fiction et du hasard.

 

« Sur le modèle classique du marionnettiste manipulé, Javier Cercas excelle à organiser vertige et dérapage, et à faire plier le réel de sa fiction. Le lecteur trouvera, dans cet irrésistible roman de jeunesse, la manière et les obsessions qui ont fait le succès de l’auteur ainsi qu’une bien belle définition de la vocation. » (Note de l’éditeur)

 

 

Commentaires :

 

« Le mobile » est un métaroman, c'est-à-dire un récit qui prend la littérature elle-même comme sujet. À travers une mise en abyme particulièrement efficace, Javier Cercas raconte moins une histoire d'écrivain qu'une réflexion sur ce que signifie écrire. La première édition de ce texte a été publiée en 1987 avec quatre autres récits comme l’explique l’auteur.

 

Certains romans captivent par la complexité de leur intrigue, d'autres par les questions qu'ils soulèvent longtemps après leur lecture. Avec Le mobile, Javier Cercas démontre qu'un récit de moins de quatre-vingts pages peut contenir une réflexion approfondie sur la littérature, sur le processus de création, sur le rôle de l’écrivain et sur les frontières parfois floues entre la fiction et la réalité. Et ce dès le premier chapitre :

 

« ... la littérature est une maîtresse possessive. [...] Comme toutes les autres activités artistiques, la littérature est une question de temps et de travail [...] l'inspiration est comme les esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens l'ont vue [...] toute création se compose d'un pour cent d'inspiration pour quatre-vingt-dix-neuf pour cent de transpiration. »

 

« ... un écrivain en tant que tel se reconnaît à travers ses lectures. Un écrivain se [doit], avant tout, d'être un grand lecteur. [Il] n'est pas de littérature, aussi confidentielle soit-elle, qui ne contienne tous les éléments de la Littérature, toutes ses magies, tous ses abîmes et tous ses jeux. »

 

Le personnage principal qu’a imaginé Javier Cercas est donc convaincu que la littérature doit atteindre une forme de vérité absolue. Aussi cherche-t-il à observer le réel jusque dans ses moindres détails afin de produire une œuvre parfaite. Une obsession qui le conduit progressivement à brouiller les limites entre son rôle d'écrivain et celui d'acteur des événements qu'il a choisi de raconter.

 

En peu de pages, l’auteur met progressivement en place une tension psychologique qui ne cesse de croître. « Le mobile » emprunte certains codes du roman policier :


« Il décida de narrer l'épopée inouïe de quatre personnages banals. L'un d'eux, le protagoniste, est un écrivain ambitieux qui écrit un roman ambitieux. Ce roman dans le roman raconte l'histoire d'un jeune couple étranglé par des difficultés économiques qui détruisent sa vie et sapent son bonheur ; après avoir longtemps hésité, le couple se résout à assassiner un vieil homme bourru qui vit dans leur immeuble de manière très austère. Outre l'écrivain, il y a trois personnages dans le roman [...] : un jeune couple qui travaille du matin au soir pour entretenir péniblement son foyer et un vieil homme qui vit chichement au dernier étage du même immeuble, où habite également le romancier. »

 

D’où l’escalier qui illustre la couverture de première.

 

« Au fur et à mesure que l'écrivain du roman [...] écrit son propre roman, la vie tranquille du couple de voisins se dégrade : les matins de douces caresses au lit se changent en matins de disputes ; les discussions sont suivies de pleurs et de réconciliations passagères. Un jour, l'écrivain croise ses voisins dans l'ascenseur ; le couple transporte un long objet enveloppé dans du papier kraft. Sans raison apparente, l'écrivain imagine que cet objet est une hache et, de retour chez lui, décide que le couple de son roman tuera le vieux locataire à coups de hache.

 

Quelques jours plus tard, il termine son roman.

 

Le matin même, la concierge de l'immeuble découvre le cadavre du vieil homme. Le vieux a été assassiné à coups de hache. Selon la police, le mobile du crime est le vol. Troublé, le romancier, qui connaît l'identité des assassins, se sent confusément coupable car il a le sentiment que c'est son propre roman qui les a poussés à commettre ce crime. » 

Mais ce n'est pas le crime qui occupe le devant de la scène. Le véritable sujet demeure la création littéraire : jusqu'où un écrivain peut-il aller pour créer une œuvre ?

J’ai particulièrement noté cette réflexion sur les personnages qui m'a particulièrement interpellé puisqu'elle rejoint une réalité que j'ai moi-même expérimentée lors de l'écriture de mes romans : les personnages finissent parfois par acquérir une forme d'existence autonome. Ils ne sont plus seulement des constructions imaginaires, mais des présences qui accompagnent l'auteur dans son quotidien :

 

« Ses personnages l'accompagnent partout : ils travaillent avec lui, se promènent, dorment, vont aux toilettes, boivent, rêvent, s'assoient devant le poste de télévision, respirent avec lui. Il noircit des centaines de pages d'observations, d'annotations, d'épisodes, de corrections, de descriptions de ses personnages et de leur milieu. Les dossiers deviennent de plus en plus volumineux. Quand il croit enfin disposer d'une quantité suffisante de matériau, il se lance dans la rédaction proprement dite. »

 

En résumé, Javier Cercas livre un récit dans lequel la création artistique devient un enjeu moral. Son personnage est tellement obsédé par l'authenticité de ce qu’il souhaite écrire qu'il en vient à considérer la réalité quotidienne comme une matière première au service de son œuvre.

Une réflexion qui fera certainement sourire plusieurs auteurs de romans policiers, qui savent combien leurs personnages peuvent parfois prendre une place dans leur quotidien.

 

Avec « Le mobile », Javier Cercas réussit à transformer une réflexion sur l'écriture en un récit captivant parce qu’il est d’abord un écrivain. Suspense garanti jusqu’à la chute finale qui surprend. Une lecture intelligente, qui démontre qu'un excellent roman ne se mesure pas nécessairement au nombre de ses pages.

 

* * * * *

 

Javier Cercas est né en 1962 à Cáceres et enseigne la littérature à l'université de Girona. Il est l'auteur de romans, de recueils de chroniques et de récits. Ses romans, traduits dans une trentaine de langues, ont tous connu un large succès international. « Anatomie d'un instant » a été consacré Livre de l'année 2009 par El País.

 

Depuis juillet 2024, il occupe le siège vacant de Javier Marías à l'Académie royale espagnole.

 

Au Québec, des redevances symboliques me sont versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la librairie indépendante de votre choix.

 

 

 

Évaluation :

Pour comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu du site [https://bit.ly/4gFMJHV], qui met l’accent sur les aspects clés du genre littéraire.

 

Intrigue et suspense :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Originalité :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Personnages :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Ambiance et contexte :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Rythme narratif :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Cohérence de l'intrigue :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Style d’écriture :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Impact émotionnel :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Développement de la thématique :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Finale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Évaluation globale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9.5

10