Graham Greene. – Le troisième homme. – Montréal : Flammarion Québec, 2025. – 182 pages.
Polar
Résumé :
Le Troisième Homme nous plonge dans la
Vienne d’après-guerre, où le trafiquant Harry Lime a fait venir son ami Rollo
Martins avant de mourir dans des circonstances mystérieuses.
Commentaires :
Avant d’entreprendre la lecture du roman de
Graham Greene, j’ai tenu à écouter le « Thème de Harry
Lime » et « Café Mozart » interprétés par le compositeur
autrichien Anton Karas et
enregistrés en 1950 à l’Empress Club de
Londres pour m’imprégner de l’ambiance du récit.
« Le
troisième homme » est un court roman noir qui se caractérise par son
atmosphère trouble et une certaine moralité discutable qui se dégage de cette
intrigue campée dans une Vienne dévastée par l’après-guerre : une ville en
ruines, des personnages ambigus, des loyautés fragiles et une vérité qui se
dérobe sans cesse.
« Je
n’avais jamais vu une ville aussi triste », déclare d’emblée Rollo Martins en
arrivant dans la capitale autrichienne à l’invitation de son ami Harry Lime.
Martins, le personnage principal, écrivain américain de romans populaires à
l’imagination limitée, mais à la loyauté tenace, apprend que Lime vient d’être
mortellement renversé par une voiture dans des circonstances obscures. Dans une
ville « divisée en quatre zones par
les quatre grandes puissances : la russe, l’anglaise, l’américaine et la
française ».
Dès les premières pages, Graham Greene impose
une atmosphère pesante où les ruines physiques de Vienne deviennent le reflet
d’un effondrement moral beaucoup plus vaste. La ville, rongée par le marché
noir et la corruption, apparaît comme un univers où les frontières entre le
bien et le mal sont devenues poreuses. L’auteur y aborde la culpabilité, la
trahison, l’effondrement des idéaux occidentaux et le cynisme né des conflits
modernes, avec une réflexion sur une civilisation qui tente de reconstruire ses
valeurs après l’horreur de la guerre.
Les personnages principaux imaginés par
Graham Greene contribuent largement à la force du récit :
·
Rollo
Martins est un écrivain naïf, presque maladroit, habitué par les intrigues
simplistes de ses romans populaires qu’à la réalité à laquelle il est confronté.
Son obstination à défendre la mémoire de son ami d’enfance Harry Lime lui donne
une dimension à la fois pathétique et humaine.
·
Harry
Lime, pourtant au cœur même du roman, n’y occupe qu’une présence relativement
limitée. Manipulateur et cynique, il est à l’image de la génération d’hommes
façonnés par la guerre, devenus incapables de distinguer clairement
l’opportunisme de la monstruosité.
Les personnages secondaires dégagent eux aussi
une impression d’instabilité morale :
·
Anna
Schmidt, amante de Harry Lime, refuse obstinément de trahir celui qu’elle aime
malgré les révélations accablantes qui s’accumulent contre lui.
·
Le
major Calloway, chargé de l’enquête, présente une vision froide et lucide du
monde et est probablement le personnage le plus moral du roman.
Dans « Le
troisième homme », aucun personnage n’est totalement innocent ni
entièrement condamnable.
L’écriture de Graham Greene est sobre,
précise, cinématographique, bien mise en valeur par la nouvelle traduction de Christophe Claro :
« Le taxi s’enfonça [...] dans le cœur d’une forêt où les tombes
semblaient des loups tapis sous les arbres, clignant de leurs yeux blancs dans
l’ombre sinistre des sapins. »
« Une bouilloire fredonnait doucement sur un
brûleur à gaz. »
« Les tramways étincelaient comme des glaçons
au bout de la rue. »
En peu de pages, il réussit à créer des
images puissantes : les rues humides plongées dans le brouillard, les cafés à
moitié vides, des immeubles éventrés, les égouts labyrinthiques, la Grande Roue
qui tourne « lentement au-dessus des
manèges pareils à des meules à l’abandon », le Danube « gris, plat et boueux ». Chaque élément
de décor contribue à nourrir ce sentiment d’inquiétude permanente.
Même la description physique de Harry Lime est
évocatrice : « des jambes trapues,
écartées, de larges épaules, la silhouette un peu voûtée, avec un ventre qui a
été trop bien nourri pendant trop longtemps, et sur le visage une expression de
joyeuse canaille, une cordialité, la certitude que son bonheur personnel avant
tout le reste. »
J’ai noté au passage ces quelques réflexions
de Graham Greene qui sauront intéresser les passionné,e,s d’enquêtes policières :
« Il y a forcément quelque chose de factice
chez quelqu’un qui refuse d’afficher sa calvitie. »
« Les mains du coupable ne tremblent pas
nécessairement ; ce n'est que dans les romans qu'un verre brisé trahit de
l'inquiétude. La tension se manifeste le plus souvent dans un geste étudié. »
« L’homme
qui tient le couteau n’est pas toujours l’assassin. »
Greene en profite pour opposer avec ironie le
détective amateur aux méthodes plus rigides des enquêteurs professionnels :
« Le détective amateur a cet avantage sur le
professionnel qu’il ne travaille pas à heures fixes. »
« L'amateur [...] peut se montrer imprudent. Il peut dire des vérités inutiles et
avancer de folles théories. »
« Martins avait passé l'heure de son déjeuner
à parcourir les rapports de l'enquête, démontrant ainsi de nouveau la
supériorité de l'amateur sur le professionnel... »
En terminant, je laisse la parole au romancier
et réalisateur français Marc
Dugain qui, en postface, décrit « Le
troisième homme » comme étant « un roman d'après-guerre, sur la défaite d'une espèce, la nôtre, sur un
homme qui aux yeux de Greene n'a pas pu sauver le peu de dignité qui pouvait
encore l'être en s'empêchant de sombrer dans le nihilisme des prévaricateurs,
ces charognards qui arpentent les champs de bataille encore fumants à la
recherche de petits bénéfices. L'immense absurdité de notre condition sous-tend
l'écriture d'un Livre assez puissant pour ne se réclamer d'aucun genre si ce
n'est le nôtre. »
Une lecture courte – dix-sept chapitres très denses
– d’un auteur qualifié par la critique d’un des grands maîtres britanniques du
roman d’atmosphère et du suspense moral que j’ai découvert sur le tard.
En avant-propos, Graham Greene explique que « Le Troisième Homme n'a jamais été conçu pour être autre chose que le matériau brut
d'un film. Le lecteur relèvera de nombreuses différences entre le récit et le
film, et ne doit pas s'imaginer que ces changements ont été imposés à un auteur
récalcitrant; il est plus probable qu'ils ont été suggérés par l'auteur. Le film,
en fait, est meilleur que l'histoire parce qu'il est, dans ce cas précis,
l'état achevé du récit. » En tournant la dernière page, il nous donne le
goût de visionner
le film pour le vérifier.
À noter que cette édition du « Troisième homme » est complété d’un
autre court roman de Graham Greene, « Le
dixième homme », « un court
récit où une substitution d’identité à la veille d’une exécution d’otages donne
lieu à de tragiques quiproquos et d’inquiétants rebondissements. »
* * * * *
Souvent adaptée au cinéma (« Le troisième homme », « Rocher de Brighton », « Notre agent à La Havane », « Voyages avec ma tante »…), son œuvre
foisonnante compte des chefs-d’œuvre comme « La Puissance et la Gloire », « Un Américain bien tranquille », « Le Ministère de la Peur » ou « La Fin d’une liaison ».
Je tiens à remercier les éditions Flammarion Québec pour l’envoi du
service de presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la
librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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