51e Canada 2038 (Hervé Gagnon)


Hervé Gagnon. – 51e Canada 2038. – Lévis : Alire, 2026. – 428 pages.

 

 

Polar dystopique

 

 

 

Résumé :

 

Montréal, État du Canada, USA

 

Comme tous ses concitoyens, Jean-François Foley vit les conséquences de l'annexion de son pays : rationnement alimentaire, censure, exécutions publiques... Policier au SPVM, il tente tant bien que mal de faire son devoir, même si le service de police municipal n'a plus grand pouvoir, la Garde nationale et le Secret Service ayant préséance sur les agents locaux.

 

C'est pourquoi sa partenaire Alexandra et lui sont méfiants lorsqu'on leur confie une mission plutôt délicate : retrouver Ellie Belliveau, la fille du gouverneur de l'État, disparue mystérieusement alors qu'elle se rendait à l'université.

 

Bien que privilégiée par le gouverneur, la thèse de l'enlèvement est mise à mal quand Jeff et Alex apprennent qu'Ellie entretenait une liaison secrète avec Christopher Saad, son garde du corps, qui lui aussi manque à l'appel.

 

Tentés de conclure à une escapade amoureuse, les enquêteurs comprennent que l'affaire est beaucoup plus complexe quand une info improbable les mène à une cache d'armes du Front de libération du Québec, ressuscité sous le nouveau régime. Ce qui est louche, c'est que Saad a été aperçu récemment à cette adresse...

 

Perplexe, Foley s'interroge : Saad aurait-il des liens avec le FLQ, ces " terroristes " pour lesquels lui-même entretient une sympathie certaine ?

 

 

 

Commentaires :

 

J’ai lu en rafale ce nouveau tourne-page d’Hervé Gagnon qui publie pour la première fois aux éditions Alire. Bien que je ne sois pas un adepte du genre, je dois avouer que ce roman dystopique m’a donné envie de tourner les pages tout en me faisant souhaiter que l’avenir imaginé par son auteur demeure justement… une fiction.

 

Avec « 51e Canada 2038 », Hervé Gagnon nous transporte en novembre 2038, avec quelques analepses en 2025 et en 2029. Plus de 400 pages réparties en 70 chapitres nous précipitent dans un Québec et un Canada que nous ne sommes peut-être pas prêts à imaginer.

 

Et c’est probablement ce qui rend cette lecture aussi inquiétante.


Car l’auteur n’a pas eu besoin d’inventer un monde complètement différent du nôtre. Il s’est appuyé sur des événements, des débats et des réalités politiques bien réels pour pousser certaines tendances jusqu’à leurs conséquences extrêmes. Une réalité parfois rocambolesque, voire burlesque, mais qui devient rapidement affolante lorsqu’on imagine ce qu’elle pourrait produire quelques années plus tard.

 

L’enquête policière constitue le fil conducteur de cette dystopie. Elle respecte les codes du genre : fausses pistes, révélations inattendues, personnages dont il faut apprendre à se méfier et, surtout, ces fins de chapitres qui donnent constamment envie de poursuivre la lecture. La solution de l’énigme ne constitue toutefois qu’une partie du plaisir. Elle permet surtout à Hervé Gagnon d’explorer les transformations sociales, politiques, juridiques et économiques d’une société québécoise qui pourrait être profondément bouleversée si...

 

Et le Montréal de 2038 qu’il nous présente est méconnaissable.

 

L’une des trouvailles les plus intéressantes demeure la renaissance du Front de libération du Québec, auquel l’auteur ajoute la référence à 1837, année de la rébellion des Patriotes. À cette organisation s’ajoutent d’autres mouvements poursuivant des objectifs semblables au Canada, dans les Maritimes et en Ontario. Leurs modes d’action rappellent évidemment ceux des groupes qui ont marqué les années 1970.

 

Mais le plus troublant n’est pas là.

 

C’est dans les détails du quotidien que cette dystopie trouve la majeure partie de sa crédibilité. Dans les changements qui semblent d’abord anodins. Dans les nouvelles règles, les nouvelles façons de vivre, les nouveaux rapports de force. Dans cette société où les personnages, autant les sympathiques que les franchement exécrables, donnent l’impression d’exister.

 

Hervé Gagnon réussit ainsi un exercice particulièrement difficile : nous faire croire à ce que l’on croit impossible.

 

Le scénario est solidement construit et tient la route jusqu’à une finale particulièrement réjouissante… mais dont les conséquences pourraient l’être beaucoup moins. Je n’en dirai évidemment pas davantage, car ce serait vous priver d’une partie du plaisir.

 

Préparez-vous plutôt à quelques chutes en fin de chapitre qui vous empêcheront de refermer le livre, à des fausses pistes qui vous feront changer d’avis et à des révélations qui ne manqueront pas de vous surprendre.

 

Une dystopie peut-elle être un bon tourne-page ? « 51e Canada 2038 » en est la preuve.

 

Mais c’est aussi beaucoup plus qu’un roman policier efficace. Derrière l’enquête, Hervé Gagnon nous force à réfléchir à ce que pourraient devenir nos sociétés lorsque les repères politiques, sociaux et économiques commencent à se fissurer. Il nous rappelle surtout qu’une démocratie, une société de droit ou un certain équilibre entre les communautés ne sont jamais acquis pour toujours.

 

C’est peut-être là que réside la principale force de ce roman : on peut refermer le livre en se disant que tout cela est invraisemblable… puis se surprendre à penser que certains éléments ne le sont peut-être pas tant que ça.

 

Pour apprécier pleinement « 51e Canada 2038 », il faut donc être prêt à plonger dans un avenir inquiétant. Et avoir envie de se laisser surprendre.

 

Pour ma part, j’en ressors avec une conviction : Hervé Gagnon nous offre un roman aussi efficace qu’inquiétant, qui combine avec intelligence les codes du polar et ceux de la dystopie.

 

Une mention spéciale, enfin, pour la couverture de première de François Vaillancourt, qui ne laissera certainement pas les bouquineuses et les bouquineurs indifférents.

 

À vous maintenant de découvrir jusqu’où Hervé Gagnon a osé pousser son imagination.

 

* * * * *


Hervé Gagnon est né à La Baie et il détient un doctorat et une maîtrise en histoire ainsi qu'une maîtrise en muséologie. Après avoir enseigné ces deux disciplines dans diverses universités québécoises et travaillé comme muséologue pendant vingt-cinq ans, il se consacre désormais à l'écriture. Hormis le fait d'inventer des thrillers et des polars compliqués (ce qui sera toujours un plaisir, jamais un travail), il aime le whisky, le blues et la guitare. Si vous le cherchez, vous le trouverez dans un petit recoin sombre de l'histoire, en train de débroussailler un petit détail que tout le monde ignore.

 

Je tiens à remercier les éditions Alire pour l’envoi du service de presse.

 

Au Québec, des redevances symboliques me sont versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la librairie indépendante de votre choix.

 

 

Évaluation :

Pour comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu du site [https://bit.ly/4gFMJHV], qui met l’accent sur les aspects clés du genre littéraire.

 

Intrigue et suspense :

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Originalité :

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Personnages :

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Ambiance et contexte :

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Rythme narratif :

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Cohérence de l'intrigue :

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Style d’écriture :

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Impact émotionnel :

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Développement de la thématique :

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Finale :

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Évaluation globale :

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Le désir - Une saison chez René Lévesque (Robert Filion)


Robert Filion. – Le désir - Une saison chez René Lévesque. – Montréal : Carte blanche, 2025. – 169 pages.

 

 

Essai

 

 

 

Résumé :

 

Robert Filion nous propose de redécouvrir l’ancien premier ministre du Québec, René Lévesque, avec lequel il a travaillé entre 1976 et 1985. Témoin de l’homme en action – devenu au fil des ans, plus qu’un mentor, une inspiration –, l'auteur nous transporte dans les coulisses de la vie politique québécoise et de ses protagonistes. Avec ce récit biographique, il offre un portrait intimiste de personnages qu’il a admirés et aimés, et dont il a partagé les douleurs et les désirs.

 

 

Commentaires :

 

Le « etc » à la fin du titre de ce blogue laisse la porte ouverte à des commentaires qui ne portent pas sur des polars, des thrillers ou des romans noirs. C’est ici le cas avec « Le désir – Une saison chez René Lévesque », un essai dans lequel son auteur nous entraîne dans l’envers du décor politique depuis la prise du pouvoir par le Parti québécois en 1976 avec à sa tête René Lévesque jusqu’au décès de ce dernier en 1987. Onze années au cours desquelles Robert Filion a côtoyé le premier ministre ainsi que le ministre Camille Laurin – le « Docteur », comme l’appelait son entourage  – en tant qu’attaché de presse et conseiller au cœur de l’action, « des fondateurs d’hommes et de femmes, porteurs de désirs ».

 

L’ouvrage complété par une liste d’ouvrages consultés est divisé en trois parties :

 

·        « Le désir et les mots » : 1952-1969 – Enfance et rapport aux livres, éveil au concept de souveraineté, études au Séminaire de Québec et à l’Université Laval, et à l’origine de la plus grande manifestation pour la défense du français :

« Une jeune génération, portée par son histoire et ses idéaux, ses désirs en quelque sorte, venait de tracer une ligne, celle de l’irrecevable. »

 

·        « Un désir plus grand que soi » : 1976-1980 – Mise en place du nouveau gouvernement, les débats internes autour de l’adoption de la Charte de la langue française aux côtés de Camille Laurin, la création de la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ), l’influence du sociologue Fernand Dumont et la préparation du référendum et la défaite.

 

« L’espérance d’un peuple [que René Lévesque] avait reconnue, portée et transcendée, se trouvait subitement détournée au profit du désir d’un autre. C’était au tour du premier ministre canadien de tenter de réaliser ses rêves et ses ambitions les plus chères. »

 

·        « Le désir et l’avenir » : 1980-1987 – Le deuxième mandat du Parti québécois, le rapatriement unilatéral de la Constitution canadienne, les résistances à la réforme de l’école et au développement de l’enseignement supérieur, le droit des étudiants, la mobilisation de « la jeunesse autour des enjeux du monde à venir, dont celui de la révolution numérique » (les Conspirateurs de l’an 2000), la production d’un film sur la jeunesse « pour tenter de dire quelque chose de l’avenir », le décès de René Lévesque.

 

Il nous rappelle l’implication de l’une des plus importantes concentrations d’intellectuels et de compétences jamais rassemblée autour du pouvoir québécois qui avait pour objectifs de jeter les bases d’un État francophone en Amérique.

 

« L’Homme est inscrit dans la finitude, il est un être de désir » a écrit Julien Josset, titulaire d'un diplôme d'études approfondies (DEA) en philosophie et fondateur du site la-philosophie.com, le premier portail français de philosophie, dont la mission est de rendre accessibles les grandes traditions philosophiques. « Le désir – Une saison chez René Lévesque » en est une belle illustration.

 

On y apprend aussi, entre autres,  qu’en « voyage ou en vacances, Lévesque préférait littérature et romans policiers ». Et que pendant la campagne référendaire de 1980...

 

« Jean Chrétien alla jusqu'à déclarer que la politique québécoise du Docteur Laurin interdirait le baseball au Québec... Pour donner à cette grossièreté un air de crédibilité, il cita une page au hasard – la 342 –, sachant qu'au cœur d'une campagne aussi fébrile, aucun journaliste n'aurait le temps de vérifier... »

 

J’ai noté ce passage d’actualité – il l’était également lors du référendum de 1995 – à l’aube d’une troisième consultation annoncée par le chef actuel du Parti québécois, Paul Saint-Pierre Plamondon :

 

« Les députés fédéraux et les tenants du statu quo ne pourront pas toujours convaincre les Québécois des bienfaits du fédéralisme avec les seuls arguments de la peur et des évocations de chaos. Au Canada, comme ailleurs, les faits sont têtus alors que des iniquités à l'égard des francophones demeurent criantes. En temps de paix, les peuples, quels qu'ils soient, sont plus animés par des désirs de bien-être, de justice et d'équité que par des peurs hypothétiques mal fondées.»

 

Et celui-ci sur le « concept de culture première » énoncé en 1968 par Fernand Dumont dans « Le lieu de l’Homme », notion importante dans la lecture que Robert Filion fait de René Lévesque et de Camille Laurin :

 

« ... celle où vit un peuple, et celui d'une culture seconde, de type savante. Il imagine ainsi une dialectique, à la manière de Hegel, allant de soi vers l'autre pour revenir sur soi. L'idée que le lieu de l'Homme se construit sur une distance en regard d'un autre. Ainsi se cristallise une mémoire à la fois individuelle et collective. La culture devient un ensemble de traits distinctifs qui vous différencie de celui qui appartient à un autre monde. Un Québécois connaissant l'hiver diffère du Sénégalais vivant sous la chaleur des tropiques, mais partageant par la langue un espace commun permettant l'échange.

 

Tous deux, à la fois proches et éloignés, participent d'une même civilisation, mais appartiennent à des cultures et des nations différentes.

 

Pour Dumont ces éléments revêtent un caractère ontologique, constitutif de l'ensemble d'une personne, formant la représentation que l'individu se construit de lui-même. Tant collectivement qu'individuellement, notre esprit et notre langue entretiennent une représentation de soi qui nous distingue des autres. Ainsi, nous sommes des Québécois par rapport aux Canadiens, après avoir été des ‘’ Canayens ‘’ par rapport aux Français, puis des Canadiens français par rapport aux Anglais. »

 

Et ce dernier extrait qui décrit bien le désir de celui qui est considéré comme le premier ministre qui a changé le cours de l’histoire du Québec :

 

« Lévesque voulait agir, car il portait et défendait une option : celle de la nation, celle d'un rassemblement de cultures diverses autour d'un espace commun, le territoire du Québec. Il souhaitait rassembler la plus grande majorité possible autour d'un projet politique issu d'une nouvelle entente avec le Canada, afin de faire du Québec une nation, lui donner le statut de citoyen du monde, un citoyen à part entière, debout, devant et avec le monde. »

 

« Le désir - Une saison chez René Lévesque » est un « livre sur l’amitié », un ouvrage incontournable pour une compréhension historique d’une période bouillonnante d’idées et de réalisations. Un essai qui contribue à nourrir le désir d’une nation de s’assumer et de s’autodéterminer.

 

Seul bémol : quelques coquilles parsèment le texte. Rien qui compromette la lecture, mais suffisamment nombreuses pour que je les regrette dans un ouvrage par ailleurs aussi bien documenté.

 

Un entretien avec Robert Filion, animé par Bruno Lalonde et enregistré le 12 février 2026 lors du lancement du livre à l'atelier-librairie Le livre voyageur, peut être visionné sur YouTube.

 

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Robert Filion agit à titre d'expert-conseil pendant plus de quarante ans auprès d'organisations publiques et privées. De 1976 à 1985, il occupe diverses fonctions politiques dans les gouvernements de René Lévesque. Puis, il poursuit sa carrière de conseiller stratégique au sein de cabinets de relations publiques, où il conseille ministres et dirigeants d'entreprises, et participe à la rédaction de plusieurs études sur la communication et le management des organisations. Il est l'auteur de biographies, dont « Une saison chez Camille Laurin » et de livres d'art portant sur le travail du peintre Raynald « Leclerc en Provence ».

 

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