Johanne Seymour. – La détresse de l’oie sauvage. – Montréal : Libre Expression, 2026. – 273 pages.
Polar
Résumé :
Kate McDougall, maintenant lieutenante
responsable des quatre divisions de l’Escouade des crimes violents, songe à
prendre sa retraite. Mais d’autres plans se dessinent pour elle.
D’abord, la mort violente d’une employée d’un
élevage d’oies à Perkins ramène Kate dans son patelin, où elle s’associe à son
ex-coéquipier Todd Dawson pour résoudre une enquête aux rebondissements
déstabilisants.
Puis sa vie familiale bascule quand la
découverte du squelette d’une femme inuite derrière l’Université nationale de
Séoul conduit à l’arrestation de Minjun, l’amoureux d’Élisabeth, sa fille
adoptive. Pathologiste judiciaire, celle-ci séjourne à Séoul pour un colloque.
Kate, craignant pour la santé mentale fragile d’Élisabeth, s’envole
sur-le-champ pour la Corée du Sud, où le choc des cultures et la violence de
l’affaire la frapperont de plein fouet.
Commentaires :
Dans « La détresse de l’oie sauvage »,
dont le titre en coréen, « 기러기의 고뇌 », est incrusté sur la première de couverture,
l’illustration fait référence à la « femme-oie
du conte inuit, à qui le chasseur a arraché les plumes, pour qu’elle ne puisse plus
se transformer et s’envoler ». Un titre et une image forte, une métaphore
qui annoncent une portion du récit bien différente de ce que pourrait laisser présager
l’enquête policière en début de lecture.
En effet, la première
partie de l’intrigue nous entraîne à la recherche de la vérité sur un meurtre
étrange commis à Perkins, en Estrie, dans une ferme d’élevage et d’abattage d’oies.
Celui d’une femme que les coupables ont privé de sa liberté d’être, de « se transformer » et de « s’envoler ». Une affaire qui, à mon
point de vue, en l’absence de suspense auquel on s’attend dans un polar
classique, s’estompe pour laisser toute la place à un deuxième récit dramatique
qui nous fait voyager entre Salluit au Nunavik, et Séoul en Corée du Sud, avec
une incursion à Toronto.
Cette seconde trame qui
s’installe progressivement après le troisième chapitre, en parallèle et en
analepses, entre 1956 et 2008, nous plonge dans le destin bouleversant d’une
femme inuite qui elle aussi a été privée de ses plumes comme dans le conte et dont
le patronyme évolue au gré des circonstances et de son statut : Mary E-9-134,
Mary Nappakut, Choi Jiwon, puis Sakari.
C’est cette portion
du polar qui m’a le plus intéressé, l’auteure nous amenant peu à peu à
découvrir les liens entre les différents personnages et leur rôle dans le sort
réservé à cette femme. Un récit poignant qui contribue indirectement à assurer
la pérennité de l’Escouade des crimes violents que dirige Kate McDougall et dont
l’existence était remise en cause.
Pendant ma lecture,
j’ai eu l’impression que ces deux enquêtes, dont le lien semblait plutôt ténu
au départ, sinon par l’implication directe ou indirecte de la lieutenante
québécoise, ne contribuaient qu’à alimenter le contenu du roman. Mais après
avoir tourné la dernière page, j’ai mieux compris leur interrelation : le
meurtre des deux femmes, la Québécoise et l’Inuite, révèle l’objectif que
s’était donné l’auteure, soit dénoncer les violences physiques et
psychologiques conjugales que subissent certaines femmes, à une époque où les
féminicides font trop souvent la une des médias. En passant, « Inuit », en inuktitut, signifie « hommes » : une stéganographie,
une ironie littéraire, dans le contexte ?
En déplaçant son
héroïne en Corée du Sud, Johanne Seymour a aussi trouvé une occasion de
partager avec les lectrices et les lecteurs l’intérêt qu’elle porte à la
société coréenne et à la vie quotidienne de ses habitants. Et ce, même si elle
n’a jamais visité le pays. Comme elle me l’a mentionné dans un texto :
« Même si ça fait trois ans que je visionne
tout ce qui me tombe sur la main, des séries télé au Youtubeur, que je lis tout
ce que je peux sur la Corée et que je corresponds avec des Coréens et étudie la
langue... Je n'ai malheureusement pas eu les sous pour m'y rendre. J'ai même
considéré me faire engager par Netflix Séoul 😉.
»
Une
immersion dans la société coréenne sur fond de polar
D’entrée de jeu, je m’attendais au pire après
avoir lu l’avertissement en page liminaire :
« La littérature doit émouvoir, éduquer,
confronter, divertir, bousculer, choquer, amuser et, parfois même, par sa
fonction de catharsis, guérir des blessures ou éclairer la route de la
guérison. La littérature ne sera cependant jamais un safe space.
Si vous êtes un
lecteur sensible, si plonger aveuglément dans l'aventure d'un récit recèle des
dangers pour vous, ce livre pourrait ne pas s'adresser à vous. »
Faut croire que je n’ai pas cette sensibilité
qui pourrait « ne pas convenir à certains
téléspectateurs », comme on nous le répète avant la diffusion de presque
toutes les téléséries québécoises !
Tout au long du récit, qui capte notre
attention jusqu’à la finale, Johanne Seymour fait référence à quelques enquêtes
précédentes de son héroïne, maintenant policière à la Sûreté du Québec, tout en
rappelant la composition de son clan familial – Sylvio, Marco, Victoria,
Isabelle, Elisabeth – et de ses collègues – Todd Dawson, Bob Provost, Julie Langlois
et le « coloré » Maxime Jacques –, présents dans l’un ou l’autre des
deux volets de l’histoire.
C’est surtout l’immersion dans la culture
coréenne, au sein d’une « société
patriarcale implacable », qui m’a particulièrement intéressé.
J’ai notamment été fasciné par le système
traditionnel de calcul de l’âge d’un individu, mais aussi par « la conscience que les Coréens ont de leur
propre beauté, ou laideur, selon le cas ». Et que dire de cette tradition
coréenne qui impose aux individus de se conformer aux attentes familiales et
sociales « où il est mal vu, voire
irrespectueux, même moralement répréhensible, de fixer ses limites. Tu ne peux
pas décider qui tu veux être ni quelle vie tu veux mener. Tes grands-parents,
tes parents, ta famille décident pour toi. »
Sans oublier la place qu’occupe la nourriture
dans les rapports sociaux :
« En Corée [...] la question de la bouffe est très importante. S'inquiéter à savoir si
quelqu'un a bien mangé, ou a pris le temps de manger, ou encore lui rappeler de
ne pas sauter de repas, c'est une façon de montrer de l'affection. »
Johanne Seymour en profite d’ailleurs pour partager
quelques-unes de ses connaissances culinaires qui rejoint un intérêt personnel
pour la bonne nourriture 😉 :
·
« Ponjangmacha » : « Restaurant de rue emblématique en Corée,
souvent sous une tente rouge ou orange. »
·
les
BBQ coréens, les « bombes de
soju » ou « somaek »,
« cocktail coréen très populaire
alliant soju [spiritueux traditionnellement
fabriqué à partir de riz ou d’autres sources d’amidon] et bière blonde dans un ratio de 3 :7 » ;
·
« Gal-bijjim » : « plat de bœuf braisé avec de la sauce soya,
de l'ail, des pommes, des poires et des légumes, servi sur du riz blanc »
;
·
« Bibimbap » : « plat emblématique composé de riz chaud garni
de légumes sautés, de bœuf, d'un œuf au plat et de pâte de piment
gochujang » ;
·
« Pajeon aux oignons verts » :
« galette croustillante, à mi-chemin
entre la crêpe et l'omelette » ;
·
les
différentes déclinaisons du poulet frit : « Buraideu » : « poulet
frit nature », « Yangnyeom » :
« poulet avec la sauce sucrée,
épicée au Gochujang, le piment coréen »
et « Ganjang » :
« celui à la sauce soya et à l'ail »
;
Et que dire de cette règle de politesse liée
à la consommation de bière en présence féminine, particulièrement révélatrice
des rapports sociaux ?
« À la coréenne, le jeune homme prend une
bouteille de bière avec sa main droite et, sa main gauche sous son poignet et
pointée dans la direction de Kate, il offre de lui en verser. Elle accepte d'y
goûter [...]. Il lui en verse et
reprend le même manège avec Élisabeth. Une fois leurs verres remplis, ils
trinquent et, à la surprise de Kate, au moment où elle porte le verre à ses
lèvres, Elisabeth et Minjun se tournent la tête et le corps légèrement vers la
droite et, cachant leur verre et leur bouche de la main, boivent. Élisabeth [...]
explique que ça fait partie des règles de
politesse coréenne. Comme elle est plus âgée, ils ne doivent pas boire avant
elle ou lui faire face en buvant. »
Des
traditions, des mots et des coutumes à découvrir
Au passage, certains aspects de la vie
sociale et quotidienne, dont une scène de mariage traditionnel, composent le décor
de cette trame dramatique :
« Hanok » : « Maison traditionnelle coréenne, dont
l’architecture écologique en bois, pierre et argile est conçue pour être en
harmonie avec la nature. »
« Yo » : « matelas mince que tu déroules et étends par
terre pour dormir. »
« Hanji » : « papier à dessin coréen traditionnel,
fabriqué à la main à partir de l’écorce interne du mûrier à papier. »
« Han » : « sentiment collectif profond et intraduisible.
Un sentiment enraciné dans les traumatismes [...] vécus collectivement. Le mot exprime à la fois la tristesse, la
mélancolie, le ressentiment et la résilience face aux injustices
historiques. »
« Sseom », une « phase de pré-dating, où les personnes apprennent à se connaître
et flirtent ensemble tout en développant des sentiments. »
« Inyeon » : « croyance que chaque personne qui entre dans
ta vie est déjà liée à toi par un fil tissé bien avant cette rencontre. »
« Girogi appa » : « papa-oie, comme ont été surnommés les maris
coréens qui, comme les oies sauvages, se séparent de leur famille pour assurer
leur survie. »
J’ai également été étonné d’apprendre cette
particularité du droit sud-coréen : « lorsqu'un
accident entraîne la mort, la justice encourage une résolution financière entre
l'auteur et les bénéficiaires de la victime. »
Quelques
découvertes médico-légales
Comme on navigue dans un roman policier, j’ai
aussi appris certaines notions de médecine et de pathologie que l’on ne
retrouve pas si souvent dans d’autres ouvrages du genre :
Les
horloges épigénétiques : « Test
biochimique utilisé pour mesurer l’âge biologique d’un individu en analysant
les niveaux de méthylation de son ADN. »
Les
cellules épithéliales : « cellules
qui se détachent de notre peau, de nos muqueuses, quand on touche quelque
chose. »
Deux passages m’ont particulièrement
intéressé, le premier faisant référence à une tradition japonaise :
«
Si on confectionne mille grues en
origami, notre vœu est exaucé. »
Et le second, un commentaire qui ne manque
pas de susciter la réflexion :
«
Dès que les gens sont morts, ils
deviennent de la fiction. »
Au final, « La détresse de l’oie sauvage » m’a davantage intéressé par son
volet consacré au destin dramatique de cette femme inuite et par son immersion
dans la société coréenne que par son enquête policière initiale. J’ai apprécié
les nombreuses découvertes culturelles, sociales et culinaires qui enrichissent
le récit, même si les deux affaires m’ont parfois semblé insuffisamment liées
entre elles.
Une lecture qui m’aura permis d’apprendre
beaucoup de choses, de découvrir une facette méconnue de la culture coréenne et
de retrouver Kate McDougall dans un polar qui m’aura agréablement surpris. »
* * * * *
Johanne Seymour est comédienne, scénariste (Santa Maria, Diva, Séquelles), metteure en scène (Merci beaucoup?!, Jacques et Normand sans protection, Des vrais hommes) réalisatrice (Emma, Cent titres, La Dernière Pomme) et romancière.
« Le
Cri du cerf », son premier roman, est publié en 2005 et Kate
McDougall, sa détective fétiche, conquit aussitôt les lecteurs. « Eaux
fortes », paru en 2012 chez Libre Expression (coll. Expression Noire), est
le cinquième volet des enquêtes McDougall. Les romans de cette série ont été,
tour à tour, finalistes au Prix de la relève Archambault, au Grand Prix
Archambault, au prix Saint-Pacôme ainsi qu'au prix Arthur Ellis.
« Séquelles »,
la minisérie télévisée que l'auteure a scénarisée et adaptée de son roman « Le Cri du cerf », a été diffusée
sur les ondes de Séries au printemps 2016 et a enregistré des cotes d'écoute
jamais égalées pour les productions maison de cette chaîne spécialisée.
Outre la série des enquêtes McDougall,
Johanne Seymour a écrit « Wildwood », un roman d'apprentissage sur
fond noir remarqué par la critique, ainsi que « Rinzen et l'homme perdu », finaliste au prix Arthur Ellis 2017
du meilleur roman policier de langue française.
Je tiens à remercier les éditions Libre Expression pour l’envoi du
service de presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la
librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
:
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Originalité :
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Personnages
:
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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9 |
10 |
Cohérence
de l'intrigue :
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4 |
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8 |
9 |
10 |
Style
d’écriture :
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10 |
Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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9 |
10 |
Finale
:
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Évaluation globale :
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6 |
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8.5 |
9 |
10 |

