L’espoir est un mirage (Claude Fleury)


Claude Fleury. –
L’espoir est un mirage. – Ottawa : David, 2026. – 395 pages.

 

 

Polar

 

 

 

Résumé :

 

 

Toujours activement recherchés par l’inspectrice Sarah Donnelly, certains complices du vengeur acadien, François Broussard, doivent se réfugier en Géorgie et honorer leur promesse faite à l’alliance Sekhmet, une organisation occulte cherchant à venger les victimes du génocide arménien. Des tiraillements existent au sein de l’alliance sur les meilleurs moyens de contrer la négation institutionnelle de cette tragédie. Elle choisit d’appuyer un parti politique susceptible de renverser le gouvernement turc aux prochaines élections.

 

Cyberattaques, sabotages, enlèvements, dénonciations, tous les moyens sont bons pour miner la crédibilité du parti au pouvoir, mais les services secrets turcs ne restent pas les bras croisés. L’affrontement apparaît inévitable et ses répercussions débordent largement les frontières de la Turquie, en Arménie, en Russie et au Rojava syrien. Au fil des intrigues, les protagonistes découvriront que l’espoir n’est finalement qu’un mirage.

 

 

Commentaires :

 

En nous livrant « L’espoir est un mirage » dont on découvrira l’origine du titre en finale, Claude Fleury propose une suite particulièrement intrigante à « Impunité – La nyctale », un premier roman que j’avais beaucoup aimé. En entraînant ses personnages – Sophie Broussard, Daniel Savoie et l’inspectrice britannique Sarah Donnelly – dans une aventure internationale beaucoup plus complexe, au cœur des tensions politiques qui secouent la Turquie, l’Arménie, la Russie et le Rojava syrien.

 

Dès les premières pages de cet excellent thriller, le lecteur est plongé dans un univers où les personnages doivent composer avec des alliances fragiles, des organisations clandestines, des services secrets, des intérêts politiques contradictoires et des enjeux historiques qui dépassent largement les individus.

 

Claude Fleury ne nous facilite toutefois pas toujours la lecture. Car la dimension géopolitique du roman est particulièrement complexe. Les organisations, les personnages, les alliances et les intérêts politiques sont nombreux et les ramifications de l’intrigue nous obligent parfois à nous arrêter pour bien comprendre qui poursuit quel objectif et pourquoi. N’hésitez pas à franchir le cap des 50 premières pages, car vous serez happés par ce qui fait la richesse de ce polar qui nous oblige à nous intéresser à des événements, des peuples et des réalités dont nous connaissons parfois très peu de choses.

 

Vous apprendrez énormément en lisant « L’espoir est un mirage ».

 

La situation des femmes en Turquie, notamment, vous interpellera. À travers ses personnages et les événements qu’ils vivent, Claude Fleury montre les conséquences concrètes des choix politiques et sociaux sur celles qui tentent de faire entendre leur voix et de défendre leurs droits.

 

Les chapitres au Rojava syrien – une région du Moyen-Orient que je ne connaissais pas – sont très révélateurs quant à la place accordée aux femmes et les menaces qui pèsent sur cette réalité socio-politique.

 

J’ai parfois eu l’impression de suivre un cours accéléré de géopolitique. Heureusement, Claude Fleury réussit à intégrer ses connaissances au récit. Car l’auteur possède une connaissance du monde qui se ressent à chaque page. Son expérience professionnelle dans les communications, la culture et les relations internationales, ainsi que ses nombreux voyages, nourrissent son écriture. Le roman donne l’impression d’avoir été construit à partir d’une recherche considérable sur les territoires, les populations, les conflits et les rapports de pouvoir. Et les technologies, comme en témoignent les extraits suivants :

 

Sur les méthodes d’infiltration des systèmes :

 

« Usman en savait passablement sur la plupart des techniques utilisées pour infiltrer les systèmes. Il maîtrisait notamment l'attaque par déni de services, l'injection de codes non filtrés dans une requête SQL (Structure Query Language), ainsi que le principe du défaçage consistant à modifier une page d'accueil pour forcer un site à se mettre hors ligne. Il était familier avec le catéchisme des prêtres de l'intrusion: toujours brouiller la source de l'attaque, modifier la configuration du serveur pour récupérer les données, se servir de l'identité d'un équipement pour accéder à des services spécifiques, ou encore déclencher une saturation en connectant un maximum d'appareils. »

 

... ou sur le pilotage de drones :

 

« ... le pilotage d'un drone requiert la présence au sol d'opérateurs qui analysent en temps réel de multiples informations. [...] Le système de transmission de données de ce drone repose sur des communications satellitaires, moins vulnérables au brouillage que les communications radio. Des logiciels sophistiqués intègrent les informations relayées par les capteurs, les paramètres et commandes de vol, l'identification et la reconnaissance des cibles sur des cartes numériques, les transmissions vidéo, ainsi que tous les calculateurs destinés au pilotage. »

 

... sur le mode de fonctionnement d'un projecteur holographique :

« Le projecteur divisait le faisceau laser en deux rayons, dirigés respectivement sur une plaque photosensible et sur la personne réfléchie par le projecteur. L'illusion ainsi créée par l'hologramme scénique à taille humaine reposait sur la profondeur entre le fond de la scène et l'hologramme lui-même, d'où la présence d'un tissu sombre très fin permettant au regard de se fondre dans l'ensemble. »

Cette connaissance donne surtout beaucoup de crédibilité à l’ensemble.

 

L’auteur nous rappelle également que derrière les conflits géopolitiques se trouvent toujours des êtres humains. Des femmes et des hommes qui doivent vivre avec les décisions prises par des gouvernements, des organisations clandestines, des services secrets ou des groupes politiques dont les objectifs peuvent leur échapper complètement.

 

Claude Fleury excelle dans la description physique de ses personnages, particulièrement ceux du côté sombre du récit :

 

Ahmet Evren, chef du cabinet du président, dont le nom n’est jamais mentionné  :

 

« Ahmet Evren était un homme assez grand, affreuse ment maigre, début cinquantaine, sans signe distinct apparent à l'exception de ses yeux, très sombres, vifs et arrogants, entraînés à dominer ses interlocuteurs. Lorsqu'il s'était présenté à elle, les deux bras légèrement relevés le long de sa taille, Sarah eut l'impression d'apercevoir un suricate, dressé sur ses pattes arrière à l'affût d'un danger. Sa silhouette furtive ne semblait projeter aucune ombre et malgré cette poignée de main tendue et l'invitation à s'asseoir sur le canapé, elle n'arrivait pas à chasser cette première impression. »

Hakan Demirel, directeur des services secrets turcs :

 

« On aurait dit un espion flairant un complot en permanence. [...] Il était, à proprement parler, énorme! Un homme de cette corpulence devait consacrer le plus clair de son temps à épaissir sa charpente. Tous ces kilos superflus respiraient l'excès; toutefois, c'est sa pilosité excessive, à la limite de l'hypertrichose, qui la fascinait. Cette concentration inouïe de follicules pileux lui donnait l'apparence d'une mygale noire velue. »

 

Matronika, la gardienne de prison :

« Ce surnom lui allait à ravir. Maquillée différemment, elle aurait pu être assortie à la célèbre créature du docteur Victor Frankenstein. Ses cheveux avaient une texture de laine d'acier, ridiculement gonflés par la pression qu'exerçait sa casquette de chef de division. Ses petits yeux rapprochés de fouine aux aguets semblaient écrasés par des arcades sourcilières velues comme des moustaches. Son visage rougeaud, à la limite de la rupture d'anévrisme, trahissait un souffle court. Même immobile, Matronika semblait essoufflée. Toutefois, le trait le plus singulier de son apparence était assurément cette bouche ouverte en permanence, ce qui lui donnait l'air ahuri du grand ibijau gris, comme si la nature l'avait privée de toute vivacité, du cerveau comme du regard. »

L’intrigue est construite autour de cyberattaques, de sabotages, d’enlèvements, de dénonciations et de manipulations politiques. Tous les moyens semblent permis pour affaiblir le pouvoir en place et provoquer un changement politique. Mais les services secrets turcs ne restent évidemment pas inactifs. À mesure que l’histoire progresse, les objectifs des différents protagonistes deviennent de plus en plus difficiles à distinguer. Qui manipule qui ? Qui dit la vérité ? Qui poursuit réellement un idéal politique et qui cherche simplement à prendre le pouvoir ?

 

Claude Fleury démontre qu’un bon thriller peut aussi nous amener à réfléchir. À réfléchir sur la vengeance, la justice, la mémoire, le pouvoir, mais aussi sur l’espoir qui n’est peut-être qu’un mirage dans un monde confronté quotidiennement aux réalités politiques, aux intérêts personnels, aux jeux de pouvoir, voire à l’imbécillité de certains dirigeants. J’ai retenu ces quelques exemples :

 

« Il est toujours périlleux de bousculer la clarté des certitudes, tant qu’on n’a pas pris conscience de l’obscur ! »

 

« Ergoter sur le sens du divin est un privilège bourgeois que n’ont pas ceux et celles qui luttent pour leur survie. »

 

« Jusqu'à aujourd'hui, l'humanité a inventé quelque dix mille religions pour tenter d'expliquer notre place dans l'univers, certaines se réclamant d'un seul Dieu, d'autres d'un panthéon de divinités. Cependant, toutes les religions, incapables d'expliquer notre misérable place dans le cosmos, se sont avisées pour se rendre crédibles, de ne plus y penser. Selon les dernières estimations, il faudrait se déplacer pendant quatre-vingt-quatorze milliards d'années à la vitesse de la lumière pour parcourir l'univers en entier. Dans ces conditions, et tenant compte du fait que la Terre soit indétectable de n'importe quel point du cosmos, je doute que la révélation divine puisse émaner de ce misérable atome qu'est notre planète. »

 

Avec « L’espoir est un mirage », Claude Fleury fait cohabiter harmonieusement la fiction et des réalités historiques et politiques bien concrètes tout en assurant une continuité à son univers romanesque et propose une histoire qui peut être appréciée même par celles et ceux qui n’ont pas lu « Impunité – La nyctale ». Le roman est exigeant par moments. En se laissant entraîner dans cette aventure internationale, la dimension documentaire permet de découvrir ou de mieux comprendre plusieurs réalités tout en nous faisant voyager.

 

Avant de conclure, j’aimerais citer ces deux extraits qui m’ont fait sourire, dont le premier – je vous laisse découvrir, au fil de la lecture, la référence architecturale – qui rappelle que Claude Fleury a occupé la fonction de directeur du Bureau du Québec à Barcelone :

« Les plans s'inspirent en partie du quartier Eixample construit à Barcelone à la fin du XIXe siècle, expliqua le vieil homme. Les immeubles auront une dizaine d'étages et les carrefours seront octogonaux. »

Et celui-ci sur la vie éternelle promise aux combattants djihadistes :

 

« Quelques exaltés tentèrent un ultime assaut, préférant mourir en martyr, afin de rejoindre les vierges qui les attendaient de l'autre côté. Ils n'y trouvèrent vraisemblablement que le néant, similaire à celui précédant leur venue sur Terre. »

 

Malgré une intrigue parfois complexe et un nombre important de personnages et d’organisations à suivre, je recommande sans hésitation « L’espoir est un mirage » aux amatrices et amateurs de thrillers qui aiment non seulement être captivés par une intrigue, mais également apprendre en tournant les pages grâce à l’érudition de son auteur.

 

* * * * *

 

D’une curiosité insatiable, Claude Fleury cumule une trentaine d’emplois différents dans le milieu associatif, privé ou public, soit comme professionnel ou gestionnaire. L’éducation, la culture, les technologies de l’information, le commerce et les relations internationales sont autant de domaines d’activités où il s’est investi. Il a terminé sa carrière en exerçant la fonction de directeur du Bureau du Québec à Barcelone. Globe-trotteur, il a fait le tour du monde et parle quatre langues. Aujourd’hui retraité, il s’est découvert une nouvelle passion, l’écriture.

 

Je tiens à remercier les éditions David pour l’envoi du service de presse.

 

Au Québec, des redevances symboliques me sont versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la librairie indépendante de votre choix.

 

Évaluation :

Pour comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu du site [https://bit.ly/4gFMJHV], qui met l’accent sur les aspects clés du genre littéraire.

 

Intrigue et suspense :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Originalité :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Personnages :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Ambiance et contexte :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Rythme narratif :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Cohérence de l'intrigue :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Style d’écriture :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Impact émotionnel :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Développement de la thématique :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Finale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Évaluation globale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 


L’Atout (Chloé Archambault)


Chloé Archambault. – L’Atout. – Montréal : Flammarion Québec, 2026. – 292 pages.

 

 

Roman d’espionnage

 

 

 

Résumé :

 

Ekaterina « Kat » Yegorova, jeune informaticienne et ex-espionne russe, vit en Californie depuis un an et demi sous une fausse identité en compagnie de son père, lui aussi un ancien agent du renseignement. Sur place, Kat travaille à titre d’analyste pour une division de l’Office of the Director of National Intelligence (ODNI), ce qui a l’avantage de la tenir loin du terrain. Lorsque son supérieur l’envoie sans préavis appuyer une mission en Floride en vue d’exfiltrer Oleg Balakin, un pirate informatique moscovite, l’opération – qui s’annonçait simple – tourne mal. Balakin disparaît et Kat comprend que sa couverture est compromise.

 

A-t-elle été trahie ? Aussitôt plongée dans un tourbillon mêlant traque, fuite et manipulation, elle découvre que deux agences rivales russes s’affrontent sans merci dans l’ombre des couloirs du Kremlin. Et que Balakin possède ce qui peut assurer à l’une d’elles la victoire. Kat reçoit une offre et un marché est conclu. Commence alors une course contre la montre pour retrouver Balakin, lequel doit se rendre sous peu à Montréal.

 

 

Commentaires :

 

Avec « L’Atout » - « A Valuable Asset » dans sa version anglaise, Chloé Archambault poursuit l’univers d’« Alias Nina P. » que j’avais bien aimé, en nous entraînant cette fois au cœur d’un thriller d’espionnage où les agences de renseignement russes et américaines se livrent une guerre sans merci.

 

Un roman qui m’a rapidement replongé dans l’univers de Rose Ellis, que j’avais suivie jusqu’en Californie dans le premier tome et qui m’a surtout intéressé par les nombreuses questions qu’il soulève sur l’identité, la loyauté, le mensonge et les conséquences des choix que l’on fait. Un univers où chacun ment à tout le monde, y compris parfois à soi-même, et où il devient difficile pour Rose de savoir à qui faire confiance.

 

L’auteure ne se contente pas d’opposer les services secrets russes aux agences américaines ou même les organisations russes entre elles, qui poursuivent leurs propres objectifs et dont les membres ne sont pas nécessairement animés par les mêmes intérêts. Corruption, ambitions personnelles, luttes de pouvoir, manipulations et règlements de comptes contribuent à créer un monde dans lequel les alliances peuvent être aussi fragiles que les identités.

 

La présence d’une taupe au sein même du renseignement américain ajoute une dose de suspense, chacun possédant ses secrets, les suspects étant nombreux et les certitudes trompeuses.

 

La guerre en Ukraine et les tensions entre la Russie et les pays occidentaux donnent également au roman une résonance très contemporaine. La frontière entre fiction et réalité devient parfois particulièrement mince.

 

« Mais nous étions maintenant en 2025 et le Service avait depuis longtemps réactivé ses troupes en Amérique du Nord alors qu'en Russie, le gouvernement dérivait en accéléré vers l'autoritarisme, laissant bien loin derrière la période de réforme – la perestroïka – des années quatre-vingt-dix. De son côté, le président Mitchell Baker, réélu à la présidence américaine au désespoir de la communauté du G7, faisait des pieds et des mains pour plaire à son homologue russe, Vadim Pigorov. Rien de bien surprenant étant donné le kompromat que le Kremlin possédait sur lui et dont il se servait sans aucun doute pour le ramener à l'ordre. »

 

« Pigorov devient de plus en plus belliqueux et paranoïaque. Il craint constamment qu'on l'empoisonne ou qu'on le trahisse. Il est également obsédé par un désir de règne absolu, et ce, jusqu'à ce qu'il meure. Certains disent qu'il est devenu fou. D'autres qu'il est ce qu'il a toujours été. Seuls quelques individus sont autorisés à le côtoyer en personne [...]. Des hommes qui le flattent, l'amusent et ne le contredisent jamais. »

 

Montréal occupe une place importante dans cette histoire. La métropole devient à la fois un refuge, un terrain de chasse et un lieu où le passé de Rose ressurgit. Les rues, les quartiers et certains lieux montréalais ne servent pas uniquement de décor : ils participent véritablement à l’histoire.

On constate que Chloé Archambault aime sa ville d’origine et de résidence. À preuve, cette description de deux commerces emblématiques de la métropole qu’elle fréquente probablement :

 

« À toute heure du jour ou de la nuit, on pouvait acheter dans le quartier des bagels qui étaient, n'en déplaise aux New-Yorkais, les meilleurs au monde. Produits par deux boulangeries casher [...] – le magasin de l'avenue Fairmount et La Maison du Bagel, son rival de la rue saint-Viateur –, ces petits pains ronds du Mile-End divisaient toutefois la clientèle de connaisseurs. Préférer une boulangerie à l'autre était matière à débat : les bagels y étaient chez l'un ‘’ plus croustillants ‘’, chez l'autre ‘’ plus légers ‘’, ou ‘’ plus frais ‘’.

 

De fausses impressions qui n'auraient pas survécu à une dégustation à l'aveugle. Personnellement, je préférais sans vraiment savoir pourquoi le magasin sur Fairmount. Une question d'habitude. »

 

Dans une ville qu’on découvre sous un jour méconnu !

 

« Montréal a toujours été pratique pour le renseignement russe : près de toutes les grandes villes américaines de la côte est, et en même temps sous le radar. Sa culture francophone la rend opaque aux Américains. »

 

« L’Atout » est également un roman sur le mensonge. Rose a été formée pour mentir, pour manipuler et pour survivre. Mais à force de multiplier les identités et les demi-vérités, une question finit par s’imposer : que reste-t-il de la véritable Ekaterina Yegorova derrière toutes ces femmes qu’elle a dû devenir ?

 

C’est probablement cette dimension psychologique qui distingue le plus le roman d’un simple thriller d’espionnage. L’auteure ne mise pas uniquement sur les poursuites, les agences rivales et les complots internationaux. Elle s’intéresse aussi à ce qui se passe dans la tête de ceux qui vivent constamment dans le mensonge.

 

L’écriture est très cinématographique comme l’illustrent ces quelques extraits :

 

« Même à ne rien faire, on transpirait. »

 

« Il faisait sombre maintenant. Le moment où Baba Yaga emporte avec elle les enfants désobéissants. Jute avant que la nuit ne pousse les dernières lueurs du jour de l’autre côté du monde. »

 

« La nuit commençait à se dissiper sur le fleuve. ‘’ La première lueur s'appelle l'aube astronomique ‘’ [...] Ensuite, c'était l'aube nautique. L'heure à laquelle les marins, debout sur le pont, pouvaient enfin apercevoir l'horizon et conclure qu'ils avaient réussi à survivre un jour de plus. »

 

« Des visages empourprés s’animaient au sein d’une nuée de chemises impeccablement repassées et de robes griffées portées avec désinvolture. »

 

« ... une jeune femme au corps longuissime et à la chevelure digne d’une annonce publicitaire de shampoing... »

 

« Le jet a tressailli comme un cheval qui veut se débarrasser d’une mouche, puis a commencé à rouler lentement sur la piste. »

 

Les scènes de bataille et celle qui se déroule dans le labyrinthe des conteneurs du port de Montréal sont très efficaces.

 

Les chapitres relativement courts – une vingtaine au total – favorisent une lecture soutenue et les nombreux changements de perspective permettent de suivre simultanément plusieurs ramifications de l’intrigue. Quelques explications liées aux différents services de renseignement ou aux enjeux géopolitiques demandent parfois une attention soutenue, mais elles contribuent à donner de la crédibilité à l’ensemble.

 

La trame dramatique repose sur une recherche qui contribue à initier les lectrices et les lecteurs aux techniques d’espionnage et au blanchiment d’argent de cryptomonnaie :

 

« La plupart des gens ignorent qu’ils doivent régulièrement mettre à jour leur routeur : après quelques années d’utilisation, la sécurité de leur réseau devient aussi poreuse qu’une éponge. »

 

« On verse d'abord un portefeuille de crypto, obtenu par transactions fichées, dans un mixeur plein de cryptomonnaie du même type. On brasse le tout, puis on transvide dans un autre mixeur, qui contient lui aussi la même crypto. Et ensuite dans un troisième mixeur, et puis un quatrième. Après le dernier mixeur, tout le monde reprend un montant égal à sa mise initiale de crypto, peu importe d'où il vient. L'important, c'est que tout le monde a maintenant de la cryptomonnaie toute propre. »

 

Aux outils dont disposent les différents protagonistes, tels que le service de messagerie cryptée ProntoMail, basé en Suisse, ou le portefeuille cryptographique, s’ajoute notamment :

 

« Une petite cassette pas plus grande qu'une vapoteuse, sur laquelle on peut entreposer de la cryptomonnaie [...] un cold wallet, l'une des façons les plus sécuritaires d'entreposer de l'argent virtuel. Ce genre de portefeuille pouvait recevoir et envoyer des fonds sans même se connecter à l'Internet. Un code QR était utilisé pour amorcer les transferts, ce qui rendait les opérations pour lesquelles on l'utilisait complètement hermétiques, ou air-gapped, comme on disait dans le jargon. »

 

Et il y a aussi le célèbre poison utilisé une première fois en Angleterre, en 2018, puis en 2020, lorsqu’on avait tenté de tuer un activiste russe, finalement décédé en prison, ce dont le gouvernement russe avait nié l’existence :

 

« Du Novitchok. Le plus violent de tous les poisons chimiques développés par la Russie dans le plus grand secret, quelque part entre la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt-dix. Sans couleur, sans odeur. Liquide ou en poudre. Le ‘’ nouveau gars ‘’ - c'est ce que signifiait le nom, en russe - était une arme chimique dite binaire, que l'on activait en mélangeant deux substances beaucoup moins dangereuses, lesquelles étaient sournoisement transportées sur les lieux de leur mixtion dans des contenants séparés. »

 

J’ai toutefois trouvé que la densité de l’intrigue et la multiplication des personnages russes, états-uniens et québécois, ainsi que des organisations, rendaient parfois la lecture difficile. Un tableau des différents acteurs et de leurs organisations de rattachement aurait été utile, tout comme la consultation du glossaire à la fin du roman, qui devient presque incontournable pour se démêler dans ce foisonnement d’organismes mentionnés tout au long du récit.

 

Avec « L’Atout », titre intrigant tout au long de la lecture dont on découvrira le sens à la fin du roman, Chloé Archambault transforme le roman d’espionnage en un récit qui raconte l’histoire d’une femme qui tente de comprendre qui elle est devenue après avoir passé une partie de sa vie à être quelqu’un d’autre dans le macrocosme des agences de renseignement, des hackers, des taupes et des rivalités géopolitiques.

 

Un thriller d’espionnage québécois original, contemporain et solidement documenté, qui conjugue action, suspense et réflexion sur l’identité, la loyauté et le prix du mensonge. Une nouvelle aventure de Rose Ellis qui confirme le potentiel de cet univers et donne envie de retrouver cette héroïne aux multiples identités.

 

D’ailleurs, la dernière phrase ouvre clairement la porte à un troisième tome.

 

* * * * *



Montréalaise, Chloé Archambault est passionnée de lecture et d’écriture. En 1995, elle vend un scénario pour un court métrage, puis fait des études de droit et disparaît dans le monde juridique. Elle le quittera vingt-cinq ans plus tard et renouera avec l’écriture. Alias Nina P. est son premier roman
.

 

Je tiens à remercier les éditions Flammarion Québec pour l’envoi du service de presse.

 

Au Québec, des redevances symboliques me sont versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la librairie indépendante de votre choix.

 

Évaluation :

Pour comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu du site [https://bit.ly/4gFMJHV], qui met l’accent sur les aspects clés du genre littéraire.

 

Intrigue et suspense :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Originalité :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Personnages :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Ambiance et contexte :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Rythme narratif :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Cohérence de l'intrigue :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Style d’écriture :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Impact émotionnel :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Développement de la thématique :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Finale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9

10

 

Évaluation globale :

1

2

3

4

5

6

7

8

9.5

10