Gwenaëlle Lenoir. – Camera obscura. – Paris : Juillard, 2024. – 185 pages.
Thriller noir
Résumé :
Quand l'enfer ouvre ses portes, rares sont
ceux qui osent le regarder en face. Le photographe est de ceux-là.
À l'hôpital militaire où il travaille, quatre
corps arrivent un jour, horriblement mutilés. Il doit en tirer les portraits,
suivre le protocole officiel. Bientôt d'autres cadavres s'amoncellent.
Comment garder le silence, quand un tyran
s'en prend si violemment à son peuple? Comment se dresser face au régime, sans
mettre en danger sa famille ? Précipité dans la chambre obscure, celle où se
développe la terreur, le photographe s'en fait l'archiviste, mais aussi le
résistant le plus efficace, honorant la mémoire des morts jusqu'au bout du
sacrifice...
Commentaires :
« Camera
obscura » est un de ces livres qui vous saisissent dès les premières
lignes, vous secouent, vous dérangent profondément, et vous laissent avec la
conviction d’avoir lu quelque chose d’essentiel.
Avec un titre métaphorique faisant référence
à cet appareil – le principe d’une chambre noire constaté par Aristote,
philosophe grec du IVe siècle avant J.-C. – qui forme, à travers un petit trou,
une image d’autant plus nette que l’ouverture est petite : un photographe,
une caméra, des images microscopiques enregistrées sur un micro support
numérique pour être révélées comme preuves convaincantes des pires exactions
commises par un tyran cruel sur une partie de sa population.
Pour ma part, j’ai été happé dès l’ouverture
avec cette affirmation du narrateur :
« Je suis mort. J’ai été abattu comme un
traître sur cette route grise et droite. Je me rappelle bien comment je
suis mort...»
Happé et profondément remué au gré des 33
courts chapitres de ce roman d’une densité impressionnante : un thriller
noir d’une redoutable efficacité. Bien davantage qu’un simple récit sous
tension, j’ai rapidement compris que j’avais entre les mains un roman coup de
poing, nécessaire, qui nous plonge au cœur de l’appareil de répression d’un
régime dictatorial et qui rappelle, avec une force rare, que la littérature
peut encore ouvrir les yeux là où tant d’images diffusées par les médias
aboutissent dans un coin perdu de notre mémoire individuelle et collective. Car
« Camera obscura » n’est pas
seulement un livre qu’on dévore. C’est un livre qu’on reçoit en plein visage. J’y
suis entré dans un couloir sans lumière, avec l’impression que ce que j’y
verrais serait difficile à oublier. En appréhendant la finale.
Il n’est donc pas surprenant que l’auteure ait été déclarée lauréate du Prix littéraire Québec-France Marie-Claire-Blais 2026 qui honore depuis 2005 un,e auteur,e de nationalité française et résidant en France pour un premier roman.
Dans ce roman, tout est resserré, dense,
tendu, sans la moindre complaisance. En très peu de pages, Gwenaëlle Lenoir parvient
à installer une atmosphère d’oppression, une mécanique de peur, la logique d’un
état fondée sur l’effacement de l’humain.
Et surtout un personnage-narrateur, qu’elle ne nomme jamais – à l’image de
celui qui a intérêt à ne pas se faire remarquer – dont le cheminement intérieur
devient le véritable cœur battant du livre.
Dans un pays tout aussi anonymisé qu’on
devine par deux indices semés dans le texte : dirigé par un président « la tête raide au-dessus de son long cou », fils d’un président à propos
de qui le narrateur, jeune enfant, avait osé demander à ses parents pourquoi un
homme avec le front si large ne portait qu’une moustache si mince.
Un scénario romanesque reflétant l’esprit
même du climat de terreur auquel est confronté le personnage photographe à la
morgue de l’hôpital militaire : « ... surtout ne pas poser de questions. Ce n’est pas prudent. » Ne
pas susciter de soupçons. « ... maintenir
les habitudes. C’est plus prudent. » Se contenter de ne prendre que
trois à cinq clichés des cadavres de plus en plus nombreux déchargés
quotidiennement des fourgons rouillés. « Insérer la carte mémoire de l’appareil photo dans le port de
l’ordinateur et envoyer les photos au bureau des décès. » Se sentir
quotidiennement menacé par l’omniprésence des moukhabarat et des autres hommes
de main du président que l’auteure a choisi d’identifier selon leur apparence
physique : « Moustache
frémissante », « les
pantalons en tergal », « les
chevelures gominées » ... Une brillante opposition entre le côté
obscur et celui de la lumière qui porte des noms : Abou George, Abou
Faisal, Ayman... ainsi qu’Ania, l’épouse du narrateur, Najma et Jamil à qui on
enseigne à l’école des chants patriotiques à la gloire du président.
Gwenaëlle Lenoir ne nous place pas du côté du
héros, ni même d’une victime directe, mais du côté d’un homme intégré au
système, un photographe militaire chargé de documenter l’horreur à la chaîne.
Elle aurait pu choisir de faire entendre la voix d’un opposant ou d’un
résistant. Elle a plutôt donné la parole à un homme ordinaire façonné par la peur,
l’obéissance, la routine, le conditionnement. Un homme comme un rouage
contraint de ne plus penser ni dénoncer ce qu’il voit. Un homme qui se
transforme rongé par la honte, incapable de s’adapter à l’insoutenable alors que ses émotions détruisent sa vie familiale,.
Le roman est écrit avec un réalisme bien
maîtrisé, une puissance visuelle parfois crue, mais non complaisante, saisissante
mais sans recherche d’effet. L’auteure montre les corps, les postures, les
stigmates, la répétition des clichés, l’accumulation des preuves insupportables,
les gestes des personnages, les procédures... la répétition quotidienne de
l’horreur. On ne lit pas seulement ce roman, on le voit presque malgré soi.
« Camera
obscura » est un magnifique exemple de la fonction pédagogique d’une
littérature qui fait comprendre et qui donne un sens aux statistiques, aux reportages,
aux analyses géopolitiques ou aux récits journalistiques qui ne parviennent pas
toujours à informer avec la même intensité. Ici, la littérature fait œuvre
utile. Elle ne remplace ni ne remplacera jamais l’Histoire, ni les témoignages.
Mais elle traduit une intensité émotionnelle qui, par la fiction, rend
l’horreur plus intelligible, voire plus insupportable.
J’imagine que les références à la torture, à la
déshumanisation, à la soumission forcée, à la complicité silencieuse et au
pouvoir totalitaire ont dérangé les membres des comités de lecture du Réseau
Québec-France/francophonie. Mais ces thèmes ont certainement pesé dans la balance
pour consacrer cet ouvrage angoissant parce qu’il parle d’oppression et d’actualité.
Mais aussi parce qu’il témoigne du glissement progressif de l’obéissance vers
la lucidité : de la résignation à l’inquiétude, de l’inquiétude à la
honte, de la honte à la colère, puis à une forme de courage presque impensable.
Mais à quel prix !
Les scènes avec la clé USB contenant les
preuves des atrocités commises par le régime alimentent la tension dramatique nous
font craindre le pire. En voici un exemple :
« Je sentais la clé USB dans la poche de mon
pantalon. J'avais l'impression qu'elle allait percer le tissu ou qu'un flic
allait la prendre pour une arme, le canon d'un pistolet dissimulé, ou une
matraque télescopique, m'arrêter dans la rue et me demander mes papiers. Il se
rendrait compte de son erreur, mais tiquerait sur la clé. Sans doute mon statut
de photographe à l'hôpital militaire le désarçonnerait un instant, mais il me
houspillerait, pour ne pas perdre la face et sa virilité devant les passants.
Et il remplirait une fiche de son écriture serrée, noir sur blanc, et la
remettrait à son supérieur, dans son commissariat de quartier, et cette fiche
filerait chez les moukhabarat, et un
des pantalons en tergal froncerait le sourcil, se gratterait la tête et
contacterait un collègue des Renseignements militaires. Et je finirais par
monter dans un fourgon rouillé. Ce n'est jamais bon d'être remarqué par un flic
chez nous. »
Voici quelques autres extraits en complément
à cet avis de lecture :
« ... notre pays s’est abîmé dans les flots de
sang. »
« Ma blouse ne fait pas partie de ma vraie
vie, elle fait partie de mon travail. Sa place est près des morts. »
« Salwa me dit un jour : ‘’ L’image du
pays est importante. Le président tient comme à la prunelle de ses yeux à ce
que le monde entier sache qu’il fait bon vivre chez nous et qu’il fait bon y
venir. Il tient à ce que le monde sache la vérité juste la vérité. ‘’ Je n’ai pas
su si elle était sérieuse ou si la phrase dissimulait de l’ironie. Je ne lui ai
pas demandé. Ce n’était pas prudent. »
« Ce matin-là, le printemps entrait par la
fenêtre, les noms [des suppliciés] gisaient
dans ma sacoche et le présentateur avait l’air grave et la cravate de travers.
Des images de chars et de militaires prises de nuit ont envahi l’écran. »
« La plupart sont jeunes, en tout cas je les
devine jeunes. Là où il n’y a ni bleu ni sang coagulé, la peau semble ferme et
douce. Il m’est pourtant difficile de leur donner un âge, tant les bourreaux
les ont abîmés. Et je ne crois plus les étiquettes à leur poignet droit, ni les
certificats de décès. Je ne crois que les noms. Ils n’iraient pas jusqu’à inventer
les noms. Leur bureaucratie a besoin des noms. »
« Chaque matin, en même temps que les morts,
ils apportent une petite pile de feuilles. Chaque mort a la sienne. C'est une
histoire courte. Elles ne racontent pas leur vie, leurs sourires, leurs joies,
leurs amours, leur plat favori, leur couleur préférée. Elles disent juste des
dates et des lieux. Quand et où ils sont nés. Où et quand ils ont été arrêtés.
Où ils ont été emmenés. Qui dirige le lieu où ils sont morts. Par qui ils ont
été torturés. Nous sommes un pays organisé. »
Et je ne saurais passer sous silence la
référence symbolique aux biscuits à la fleur d’oranger – l’eau de fleur d’oranger
reconnue pour ses propriétés relaxantes pour calmer l’anxiété – au travers
desquels le photographe cache la carte mémoire funéraire.
Je vous recommande donc la lecture de « Camera obscura » sans la moindre
hésitation si vous aimez les thrillers noirs, si vous croyez que la littérature
est aussi un lieu de lucidité, si vous cherchez des romans qui ne se contentent
pas de raconter une histoire, mais qui laissent une empreinte durable.
* * * * *
Le personnage narrateur du roman de Gwenaëlle Lenoir chargé d’archiver l’innommable au début des années 2010 est bien réel. Connu sous le nom de code de « César », sa véritable identité, Farid Al-Mazhan, ne sera dévoilée que 12 décembre 2024, quatre ans après son témoignage le 11 mars 2020 devant le Senate Foreign Relations Committee sur « Nine Years of Brutality : Assad's Campaign Against the Syrian People ». Né à Deraa, un bastion de la révolution syrienne, il apparaîtra pour la première fois sur la chaîne de télévision Al Jazeera.
* * * * *
Spécialiste de l’Afrique orientale et du Proche et Moyen-Orient, Gwenaëlle Lenoir est journaliste indépendante notamment pour Mediapart et Marianne. Son premier roman Camera obscura est inspiré de la vie du photographe syrien César, pseudonyme de Farid Al-Mazhan, dont près de 45 000 photographies prises entre 2011 et 2013 ont permis de prouver les exactions du régime de Bachar al-Assad.
Je remercie Francine Bouchard, coordonnatrice
du Prix littéraire Québec-France Marie-Claire-Blais 2026, de m’avoir fait
l’honneur d’animer un entretien avec l’auteure lors de la remise officielle du prix
le 17 avril 2026 à la Librairie La Liberté de Québec.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la
librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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