Jan Frans Ricard. – Les indignés. – Montréal : Mains libres, 2025. – 356 pages.
Thriller
Résumé :
Imaginez un point de bascule où, en l’espace
de quelques instants, la vie et le destin d’un homme se trouvent radicalement
changés. Dans son sillon, l’avenir de quelques collègues, d’amis comme
d’ennemis, change aussi de direction. Comment rattraper ce qui se corrige,
tirer profit d’une situation, et surtout, survivre aux nouvelles épreuves qui
se dressent, menaçantes, sur le parcours?
Alexandre Garneau, jeune avocat idéaliste et
étoile montante d’un prestigieux cabinet, claque la porte de son employeur pour
disparaître dans la nature. Errant dans les bars, en pleine crise
existentielle, il retrouve Hernández, un vieil ami du cégep. Exubérant, fou de
poésie, ce dernier lui propose un poste dans une grande centrale syndicale.
N’ayant plus rien devant lui, Alex accepte. Mais on ne quitte pas un cabinet
puissant aussi facilement, surtout si l’on connaît certaines cartes maîtresses du
jeu. Rapidement, sa tête sera mise à prix par ses anciens patrons qui le
traqueront sans relâche.
Commentaires :
Le parcours professionnel de Jan Frans Ricard
dans le milieu syndical québécois nourrit directement son premier roman, « Les indignés », un thriller social à
l’écriture serrée construit autour d’un puissant sentiment d’injustice : la
dilapidation de la caisse de retraite des employé,e,s d’une grande entreprise
montréalaise avec des avocats sans scrupules.
Découpé en 30 chapitres répartis en trois
parties, le récit met en scène deux personnages principaux peu communs dans la
littérature de genre québécoise contemporaine, aux profils psychologiques,
intellectuels et socioéconomiques à la fois opposés et complémentaires.
D’abord Hernan — Daniel Hernández — « né au Québec de parents chiliens ayant fui
la dictature de Pinochet après le coup d’État de 1973 », doctorant en
sociologie à l’UQAM ayant enseigné dans plusieurs cégeps et devenu responsable
de la syndicalisation à la Centrale des travailleurs du Québec (CTQ).
Puis Alexandre Garneau, jeune avocat issu
d’un grand cabinet montréalais aux pratiques douteuses, diplômé de Harvard,
épuisé par « le stress, l’anxiété, la
culpabilité » d’avoir appris à « fermer
les yeux de sa conscience et de son humanité », qui accepte un poste de
conseiller syndical dans une forme évidente de quête de rédemption.
Tous deux partagent un amour du jazz — Miles
Davis, Dave Brubeck, Ella Fitzgerald, London Calling des Clash,
Violent
Femmes, Mano Negra, Billie Holiday, Coltrane, the Duke,
Oliver Jones, Herbie Hancock, Stan Getz — mais aussi de la littérature et de la pensée
critique tels qu’Aristote, Léopold Senghor,
Oswald Durand, Ousmane Sembène (Les bouts de
bois de Dieu), Jacques
Roumain, grand écrivain haïtien (Gouverneurs
de la rosée) et Allen
Ginsberg des belles années de la Beat Generation.
Comme ses créatures, on devine que Jan Frans
Ricard possède un esprit cultivé qui aime autant les idées que les combats
sociaux.
L’épigraphe de la première partie empruntée
au film La Haine de Mathieu Kassovitz
donne immédiatement le ton :
« C'est l'histoire d'un homme qui tombe d'un
immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète
sans cesse, pour se rassurer : ‘’ Jusqu'ici, tout va bien. Jusqu'ici, tout va
bien. Jusqu'ici, tout va bien. Mais l'important c'est pas la chute, c'est
l'atterrissage... ‘’
C'est l'histoire
d'une société qui tombe, et qui au fur et à mesure de sa chute, se répète sans
cesse, pour se rassurer: ‘’ Jusqu'ici, tout va bien. Jusqu'ici, tout va bien.
Jusqu'ici, tout va bien. ‘’ L'important c'est pas la chute, c'est
l'atterrissage. »
Tout le roman repose sur cette tension :
celle d’un système qui continue d’avancer alors que ses fondations morales se
fissurent.
Les deux autres sections sont introduites par
des citations d’Al Capone,
Warren Buffet, Emma Goldman et Mikhaïl Bakounine
sur la lutte des classes et l’exploitation économique — des références qui
auraient pu paraître démonstratives, mais que l’auteur intègre habilement à sa
mécanique romanesque.
« Les
indignés » se distingue aussi comme source d’information sur le monde
syndical québécois quant aux stratégies de mobilisation et aux campagnes de
syndicalisation qui deviennent matière à suspense.
Il en est ainsi à propos des articles du Code du
travail dont les règles québécoises sont différentes de celles en
Ontario ou aux États-Unis. Sur les obligations, par exemple d’un employeur
d’accepter la syndicalisation de ses salariés (articles 12 à 14) résumées
dans un court dialogue :
— Si les boss veulent
pas de syndicat, il se passe quoi ? demanda une travailleuse à Hernan.
— Si vous êtes plus
que 50% à signer une carte, il va falloir qu'ils vivent avec. C'est pas mal
clair qu'ils en veulent pas de syndicat, mais ils font pas les lois.
— S'ils nous mettent
à la porte ?
— Prohibé, en vertu
des articles 15 à 17 du Code du travail du
Québec. Sinon, ce serait l'enfer ! Il y a pas un syndicat qui survivrait. À
partir du moment où vous signez une carte, vous êtes protégés.
[...]
— Si la compagnie se
fait acheter, ça tombe à l'eau, le syndicat ? demanda une autre travailleuse.
— Non, madame,
l’accréditation vous suit. Article 45 du Code du travail. Mais c'est pour ça qu'il faut agir vite, pour éviter les complications. »
Ou concernant certaines tactiques patronales
et l’utilisation d’« union busters » (briseurs
de syndicats) :
« De soi-disant conseillers en ressources
humaines ou un titre du genre, mais payés pour sortir le syndicat, pour tuer ça
dans l'œuf. Ils foutent la merde avec leurs tactiques de désinformation et
essaient de diviser le groupe. Un genre de cancer que l'employeur injecte dans
ses rangs, en gros. »
Ainsi, certaines pages prennent presque la
forme d’un « Syndicalisme 101 »
romancé, sans jamais ralentir véritablement l’action :
« En gros, il faut que plus de la moitié des
employés signent une carte d'adhésion au syndicat, et qu'ils paient la somme de
2$, tel que le requiert la loi.
La majorité
l'emporte, 50% plus un, c'est aussi simple que ça. Ensuite, le Service de
syndicalisation dépose une requête en accréditation au Tribunal administratif
du travail ou TAT, afin qu'il accrédite officiellement, après vérification de
la majorité, le nouveau syndicat. »
Cette dimension pédagogique constitue
d’ailleurs l’une des grandes originalités du roman.
L’auteur pousse également la réflexion
stratégique en s’appuyant sur celle de Sun Tzu dans un extrait de l’article
XI de L'art de la
guerre :
«
Ne vous tenez pas exclusivement sur la
défensive, lancez des partisans sur les arrières de l’ennemi, fatiguez-le par
d'incessantes attaques, tantôt d'un côté et tantôt de l'autre. Qu'il se repente
de sa témérité et soit contraint de retourner sur ses pas, n'emportant avec lui
pour tout butin que la honte de n'avoir pas réussi.»
Et sur d’autres sources alimentant le combat
syndical pensé comme une guerre asymétrique moderne contre des structures de
pouvoir tentaculaires :
« Hernan
« avait dévoré tous les traités
poussiéreux sur le sujet, de Sun Tzu à Clausewitz, en
passant par Lawrence
d'Arabie et les ouvrages de tactiques de guérilla, de Makhno aux récits de la
Résistance. Bref, tout l'arsenal des stratégies de guerre dissymétrique, pour
étudier les moyens de remporter des batailles décisives contre les Goliath de
ce monde. Et deux ou trois ouvrages du genre de L'art de la guerre appliqué aux entreprises, pour voir un peu
ce qui se tramait dans les tranchées adverses. »
La mention d’un schéma mural rappelant ceux
du mathématicien John
Forbes Nas illustre bien cette volonté de transformer la fraude financière
en véritable terrain d’enquête stratégique.
Exemple d’un schéma de John Forbes Nas
Une autre force du roman réside dans sa
capacité à intégrer des références culturelles contemporaines sans
artificialité : par exemple les journalistes économiques Gérald Fillion (RDI
Radio-Canada), Pierre-Olivier Zappa (LCN TVA), l’émission Dans l’œil du dragon ou encore le Café-Brunch Janine de Verdun,
célèbre pour ses « fastueux déjeuners »,
une table que fréquente probablement l’auteur.
Jan Frans Ricard glisse également quelques
réflexions personnelles sur le rapport au numérique :
« Il y a de ces choses que le numérique ne
remplacera jamais : le crépitement d'une aiguille de tourne-disque se mêlant à
la musique, les livres papier, les sons et les odeurs qui les accompagnent, les
textures qui les caractérisent, les rituels qui entourent les façons de s'en
imprégner. »
… tout en plongeant son récit dans un univers
technologique digne des meilleurs romans d’espionnage, notamment lors d’une
scène particulièrement efficace à l’hôtel Reine Elizabeth, aux pages 295 à
300, impliquant un...
« enregistreur miniature hyper puissant qui
faisait la taille d'un timbre-poste, muni d'une carte Micro SD S17. Portée :
neuf mètres. Assez puissant pour traverser la porte coulissante et capter
davantage que l'oreille humaine. Si les membres du boys club parlaient assez clairement, même à volume
peu élevé, ils étaient cuits. »
Alexandre Garneau, l’avocat devenu conseiller
syndical, vivant sous les menaces de son ancien employeur prêt à utiliser tous
les moyens pour le contraindre à abandonner ses stratégies de vengeance, la
référence au sort de Jimmy
Hoffa s’invitait dans la trame dramatique :
« Chose certaine, il ne voulait pas finir
comme Jimmy Hoffa, le dirigeant syndical américain porté disparu pour toujours,
assassiné par la mafia ou en train de jouer au bridge avec Elvis et Adolf
quelque part sur une île déserte. On ne saurait sans doute jamais. »
Le roman m’a aussi permis de découvrir le syndrome de Florence,
« un trouble psychosomatique rare
provoqué par une émotion intense face à des œuvres d’art, entraînant vertiges,
tachycardie et parfois hallucinations » et le Muay-Thaï, « un art martial et sport de combat
emblématique de la Thaïlande, combinant puissance, technique et tradition
culturelle » que pratique Alexandre Garneau.
Mais au-delà de sa solide documentation, « Les indignés » impressionne surtout par
son rythme et par la qualité de son écriture, parfois teintée d’humour :
« Il transporta ses yeux rouges jusqu’au grand
fauteuil de cuir qui se trouvait près des bibliothèques et s’y laissa choir. »
« Il portait des lunettes fumées, mais on lui
devinait le regard livide d’une truite au four. »
« ...
le Palais des congrès, malgré les
couleurs abominables de ce dernier, qui lui confèrent une allure de gros jouet
ridicule. »
Avec cette fiction ambitieuse, Jan Frans
Ricard réussit le pari de conjuguer thriller, roman social, critique économique
et réflexion politique sans sacrifier l’efficacité narrative. Il nous entraîne
dans une fraude dont l’ampleur serait extrêmement difficile à mener dans le
Québec d’aujourd’hui « en raison du cadre
législatif et des mécanismes de contrôle et de reddition de comptes qui ont été
mis en place pour assurer l’intégrité des fonds de retraite (particulièrement
depuis 1990) ».
En somme, un premier roman bien maîtrisé,
intelligent et profondément ancré dans les réalités sociales, économiques et
politiques contemporaines québécoises.
Une entrée dans le polar québécois particulièrement
remarquable.
* * * * *
Jan Frans Ricard est sociologue de formation et travaille comme conseiller syndical à la CSN depuis plus de dix ans. Il a enseigné la sociologie au niveau collégial et a poursuivi des études de doctorat (UQAM) dans le cadre desquelles il a participé à plusieurs projets de recherche sur le mouvement syndical. Il a donné des conférences au Québec, au Brésil et en Thaïlande sur des thèmes comme la mondialisation, les alliances syndicales internationales et la contribution du féminisme au mouvement syndical québécois.
Je tiens à remercier les éditions Mains libres pour l’envoi du
service de presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la
librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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