Barcelona, âme noire (Pellejoro/Torrents/Pardo/Lapière/Jakupi)


Pellejoro/Torrents/Pardo/Lapière/Jakupi. – Barcelona. Âme noire. – Marcinelle : Dupuis, 2024. – 144 pages.

 

Bande dessinée/Thriller

 

 

Résumé :

 

Après le brutal décès de sa mère pendant un bombardement lors de la guerre d'Espagne, le jeune Carlitos devient le protégé de don Alejandro, riche ami de la famille dont la fille, Paula, est précieuse à son cœur... Alors que Barcelone étouffe dans l'étau de la dictature franquiste ainsi que dans la crainte d'un mystérieux tueur en série, Carlitos va faire de la contrebande de produits interdits avec la France. Ainsi va démarrer une incroyable carrière qui fera du jeune orphelin don Carlos, industriel en vue mais aussi roi de la pègre barcelonaise, maître de la drogue et de la prostitution...

 

 

Commentaires :

 

Si vous recherchez des bandes dessinées aux scénarios étoffés et bien ficelés, dont l’action se passe dans un contexte historique, aux personnages masculins et féminins bien campés, vous aimerez « Barcelona, âme noire ». Moi qui ai séjourné à plus de 10 reprises dans la capitale catalane, j’y ai découvert le passé secret d’une ville prise en otage bien malgré elle par le régime franquiste. Y défile son lot de corruption, de prostitution, de policiers magouilleurs ou qui ont droit de vie ou de mort sur les citoyens, de répression des résistants, de contrebande, de milieux interlopes et mafieux. Une cité où tout est permis. Mais aussi où, entre autres, il faut se cacher pour écouter le jazz de Duke Ellington, Django Reinhardt et Benny Goodman.

 

Côté graphique, la réalisation quasi cinématographique des planches est remarquable. Le récit s’ouvre sur deux magnifiques cases pleine page ayant pour cadre l’Estaciό Francia en 1948 et en 1975 :



Les nombreux gros plans nous rapprochent de l’action. Les différents personnages évoluent dans des décors aux couleurs chaudes intérieures, froides (scènes de nuit) et rougeâtres accentuant l’effet dramatique. Les jeux d’ombre et de lumière contribuent au réalisme de l’ensemble de l’oeuvre. Seules les couleurs de la couverture de première tranchent avec celles du récit.

 

La précision du dessin nous permet, entre autres, de suivre l’évolution physique du personnage principal, Carlitos (Carlos) Moreno, de son enfance, sa montée et sa déchéance en tant que mafioso barcelonais.

 

L’ambiance du cabaret, de l’épicerie, des lieux de découverte des assassinats, du bureau où se réunissent les malfrats, des scènes de rues de jour comme de nuit sont autant d’ingrédients réunis pour nous faire habiter l’environnement glauque de ce roman graphique. Les scènes de cabaret m’ont rappelé celles du deuxième épisode de la télésérie Babylone Berlin.

 

Les auteurs nous entraînent à Portbou, Banyuls-sur-Mer, Perpignan, Collioure, Sitges ainsi que dans dans les quartiers barcelonais de L’Hospitalet, de Sants, de Sarrià, de Gràcia, de San Andrès de Palomar jusqu’à la Platja D’Aro, au nord de la ville. Même au cimetière de Montjuíc.

 

En l’absence d’un narrateur personnage ou omniscient, la relation écrite fait appel uniquement à des dialogues simples et efficaces. Ce qui rend l’ouvrage accessible à tout type de lecteur.

 

Des recherches sur Internet m’ont appris qu’à l’origine, « Barcelona, âme noire » devait être une grande saga en six tomes sur l’histoire de Barcelona dans une Espagne dominée par Franco. Condensé en un album unique, les scénaristes ont recentré l’intrigue sur le personnage de Carlitos étalé sur 140 pages du début des années 1940 à1975. Ce qui explique qu’à quelques reprises, j’ai eu un peu de mal à suivre certains enchaînements d’une planche à l’autre, occasionnellement d’une case à l’autre.

 

Au final, j’ai bien aimé cette incursion virtuelle au cœur de la capitale catalane. J’ai plongé en quelques heures dans ce thriller qui, à partir de la courte traque d’un tueur en série qui signe de manière sanglante ses féminicides, nous fait découvrir quelques pages noires de son histoire sociale et politique :

 

« Dans Barcelona, âme noire, on tue, on mutile, on ment, on se ment, on trompe, on manipule, on aime, on abandonne, on boit, on espère, on rêve, on désespère, on aide, on humilie… À peu près toute la palette des sentiments, contradictions et comportements de l’être humain essayant de survivre en milieu hostile sont au rendez-vous de cet album choral. » Nicolas Autier (Culturetops, 4 mai 2024) 

 


Rubén Pellejero (dessin et couleurs) – Originaire de Badalona. Dessinateur professionnel depuis 1970. Il ne s’est tourné vers la bande dessinée qu’en 1982.

 

Eduard Torrents (dessin) – Originaire de Barcelona. Il commence à dessiner très tôt. Il découvre ensuite les « Tintin », « Astérix », « Dragon Ball », puis la BD adulte européenne et américaine. Il a effectué des études d'ingénieur industriel et a travaillé pendant 10 ans dans une entreprise multinationale de construction automobile. Finalement, en 2009, il décide de travailler exclusivement à développer sa facette d'auteur BD.

 

Martín Pardo (dessin et couleurs) – Originaire de Barcelona. Il découvre très jeune la bande dessinée grâce à la collection de ses cousins. Après avoir étudié à l'école Joso, il publie son premier ouvrage en tant que dessinateur en 1991. Dès lors, il alterne professionnellement entre la bande dessinée et l'illustration.

 

Denis Lapière (scénario) – Originaire de Namur, Belgique. Prolifique auteur de scénarios de romans graphiques, il est aussi co-scénariste de films longs métrages. Son père lui offre l’album Tintin en Amérique à l’âge de six ans et il commence à dessiner ses propres bandes dessinées. Il se destinait au journalisme et étudia la sociologie à l'Université Catholique de Louvain-la-Neuve dont il est diplômé d'une licence en sociologie.

 

Gani Jakupi (scénario) – Originaire du Kosovo. Dessinateur et scénariste de bande dessinée, journaliste, et compositeur de Jazz albano-kosovar. Il publie sa première BD à l’âge de 13 ans, dans un magazine régional en langue albanaise. À 17 ans, il a publié dans les journaux et magazines de la plupart des républiques qui constituent la Yougoslavie. Il s’installe en Espagne et change de registre : illustrateur, designer, journaliste, photographe, écrivain, traducteur, compositeur.

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire sur le site leslibraires.ca et le récupérer auprès de votre librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité graphique et littéraire : *****

Intrigue : *****

Psychologie des personnages : *****

Intérêt/Émotion ressentie : *****

Appréciation générale : *****

Un animal sauvage (Joël Dicker)


Joël Dicker. – Un animal sauvage. – Genève : Rosie & Wolfe, 2024. – 398 pages.

 

Thriller

 

  

 

Résumé :

 

   2 juillet 2022, deux malfaiteurs sont sur le point de dévaliser une grande bijouterie de Genève. Mais ce braquage est loin d'être un banal fait divers...

 

   Vingt jours plus tôt, dans une banlieue cossue des rives du lac Léman, Sophie Braun s'apprête à fêter ses quarante ans. La vie lui sourit. Elle habite avec sa famille dans une magnifique villa bordée par la forêt. Mais son monde idyllique commence à vaciller.

 

   Son mari est empêtré dans ses petits arrangements.

 

   Son voisin, un policier pourtant réputé irréprochable, est fasciné par elle jusqu'à l'obsession et l'épie dans sa vie la plus intime.

 

   Et un mystérieux rôdeur lui offre, le jour de son anniversaire, un cadeau qui va la bouleverser.

 

 

Commentaires :

 

Si on accepte de jouer le jeu et de se faire manipuler habilement par un auteur et de se laisser entraîner dans une histoire inventée somme toute efficace écrite simplement, dans un style abordable grand public, on ressort pleinement satisfait de la lecture en rafale d’« Un animal sauvage ». L’action du septième roman au titre intrigant et à la couverture de première bien choisie par Joël Dicker qui dirige sa propre maison d’édition s’inscrit dans ce qui marque l’imaginaire lorsqu’on pense à la Suisse : les activités bancaires et la précision horlogère dans la mesure du temps.

 

Avec la minutie d’un orfèvre, l’auteur genevois a choisi sa ville natale et sa banlieue avec quelques escapades en France et en Italie pour tisser de chapitre en chapitre une trame qui, au premier abord, semble complexe.  

 

Le suspense est progressivement entretenu sous forme de compte à rebours parsemé d’indices alors que chacun des morceaux du puzzle s’imbrique, les pièces maîtresses révélant l’ensemble du portrait n’étant dévoilées qu’en finale après moult rebondissements.

 

Le tout chronométré à la minute près, à la manière d’un horloger, jour après jour, avec quelques séquences interrompant le fil chronologique (Draguignan 2006, Toscane 1912 et 2007, Saint-Tropez 2007, Menton 2007, Paris 2009, Genève 2012, 2015 et 2021) et présentant une action antérieure qui permettent d’expliquer certains aspects de l’histoire. Comme l’illustre bien la structure organique du scénario dans lequel Joël Dicker jongle avec le passé, le présent et le futur :

 

Prologue : Le jour du braquage, 2 juillet 2022, 9 h 30.

 

Première partie : Les jours qui précédèrent son anniversaire, soit de 20 à 12 jours avant le braquage, du 12 au 20 juin 2022.

 

Deuxième partie : Les jours qui précèdent la découverte de Greg, soit de 11 à 6 jours avant le braquage, 21 au 26 juin 2022.

 

Troisième partie : Les jours qui précèdent le braquage, soit 5 jours jusqu’au jour du braquage du 27 juin au 2 juillet 2022.

 

Le tout ponctué d’insertion de brefs récits du déroulement du braquage de 9 h 30 à 9 h 37), des événements à 2 heures 45, 2 heures 15, 2 heures avant et au début du braquage et quatre mois après le braquage en novembre 2022.

 

Épilogue : Un an et demi après le braquage, 31 décembre 2023.

 

Un des personnages, Arpad Braun qui « fait semblant d’aller travailler. Il passe ses journées à errer dans les rues, les parcs, les cafés », n’est pas sans rappeler Jean-Claude Romand décrit dans L’adversaire d’Emmanuel Carrère.

 

Joël Dicker fait également un clin d’œil littéraire en faisant référence à un roman imaginaire italien rarissime du début du XXe siècle écrit par un auteur tout aussi fictif, « Animaux Sauvages de Carlo Viscontini. Animali Selvaggi dans sa version originale » auquel il consacre un chapitre en reproduisant un extrait de son cru : l’histoire d’un Toscan, Luchino Alani di Madura et de sa panthère, une invention inspirée du film Le Guépard (Il Gattopardo) réalisé par Luchino Visconti, une adaptation du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

 

« Arpad passa la matinée à chercher le livre. Il fit le tour des librairies de la ville. Petites librairies de quartier, grandes enseignes, bouquinistes. Sans succès. Il fit également étape à la grande bibliothèque centrale ainsi qu'à la bibliothèque universitaire de la faculté de lettres. En vain. Il eut soudain l'idée de se rendre dans un magasin de livres anciens. Il en connaissait un dans la vieille-ville, qui vendait des éditions originales, des ouvrages rares et des cartes d'époque. Il le trouva là-bas. ‘’ Une édition unique, reliée en cuir véritable et dorée sur tranche ‘’, expliqua le libraire pour justifier le prix. »

 

« Le livre de Viscontini était effectivement introuvable, mais après de longues recherches, [Greg] parvint finalement à dénicher une copie numérisée sur le site Internet d'une bibliothèque universitaire au Québec. »

 

En révisant mes notes de lecture pour préparer cet avis de lecture, j’ai relu cet extrait décrivant le déroulement anticipé du braquage qui illustre à quel point l’auteur réussit à nous mener en bateau :

 

« Toi, tu vas passer par la porte principale du magasin. Comme si tu étais un client. Tu vas rapporter la bague que tu as achetée pour Sophie en prétextant un défaut. Là, tu feras diversion en t'arrangeant pour faire tomber la bague sans que le vendeur le remarque. Il va juste se rendre compte que le bijou a disparu, il va paniquer et il va alerter la sécurité. Pendant que tout le monde sera occupé à retrouver la bague, moi, je ferai irruption par l'arrière pour faire main basse sur les bijoux gardés dans l'arrière-boutique. C'est là que se trouvent les plus belles pièces. Si tout se passe bien, personne ne remarquera rien. Tout ce que tu as a faire, c'est garder tout ce petit monde occupé pendant sept minutes. Après ça, chacun se tire de son côté et on se retrouve plus tard. À cette heure-là, un samedi matin d'été, il y aura déjà beaucoup de monde dans les rues. Et ça, c'est idéal pour notre fuite. On pourra se fondre facilement dans la masse. »

 

J’y ai découvert l’existence d’un moyen de paiement utilisé en Suisse propice à anonymiser certaines transactions financières :

 

« Créé dans les années 1900 par la puissante banque postale suisse, le bulletin de versement était alors un coupon de paiement qui permettait de verser de l'argent à un particulier ou à une entreprise, en Suisse. N'apparaissait sur ce document que l'identité du bénéficiaire, celle du payeur n'étant pas indispensable pour procéder au versement. Il suffisait de se présenter à un guichet de poste avec le coupon et la somme correspondante en espèces, et la transaction était effectuée sans qu'aucune question ne fût posée. Hormis la destination finale de l'argent, son flux était impossible à tracer. »

 

J’ai aussi noté au passage cette réflexion :

 

« … les animaux sauvages sont comme les hommes. On peut les amadouer, les grimper, les déguiser. On peut les nourrir d’amour et d’espoir. Mais on ne peut pas changer leur nature. »

 

Je me suis laissé happer par ce tourne-page divertissant, mêlant double vie, « jalousie, voyeurisme et banditisme », qui lève progressivement le voile sur les secrets des différents protagonistes et la réalité masquée derrière certains trompe-l’oeil, divulguant les secrets des uns et des autres. J’ai savouré ce thriller jusqu’à la dernière ligne.

 

Quoiqu’en disent certaines lectrices et certains lecteurs, « Un animal sauvage » est un des très bons romans de Joël Dicker après « La vérité sur l'affaire Harry Quebert » que j’avais beaucoup aimé l’ayant lu bien avant la création de ce blogue littéraire. Lui qui affirme qu'il n’élabore pas de plan de rédaction, « qu'il écrit ses romans sans connaître la fin par avance, découvrant l'histoire en même temps qu'il l'écrit ».

 


Joël Dicker parle de littérature et d’« Un animal sauvage » dans une intéressante entrevue vidéo disponible sur YouTube.

 

 

 



Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire sur le site leslibraires.ca et le récupérer auprès de votre librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : ****

Intrigue : *****

Psychologie des personnages : ****

Intérêt/Émotion ressentie : *****

Appréciation générale : ****

Quelque chose de froid (Philippe Pelaez/Hugues Labiano/Jérôme Maffre)


Philippe Pelaez/ Hugues Labiano/Jérôme Maffre. – Quelque chose de froid. – Grenoble : Glénat, 2024. – 56 pages + cahier bonus de 8 pages.

 

Bande dessinée noire

 

 


Résumé :

 

Ohio, 1936. Ethan Hedgeway est un truand qui a trahi Frank Milano, le parrain de la pègre de Cleveland. S’il pensait pouvoir mener une vie paisible ensuite, c’est raté. En guise de réponse, Milano réfugié au Mexique, démembre sa femme. Hanté par ce massacre, Hedgeway décide de revenir à Cleveland à la grande surprise des policiers qui comptent bien profiter de son retour pour lui soutirer de précieuses informations. Les autorités l’installent dans un hôtel minable où Ethan va faire la connaissance de personnages aussi baroques que lui, telle la ravissante unijambiste Victoria Jordan.

 

Mais une autre affaire agite la région : dans les bas-fonds du quartier de Kingsbury Run, là où sévit la misère la plus crasse, un tueur en série sème des cadavres mutilés autour du bidonville. Ethan, fasciné par ces crimes odieux, va peu à peu sombrer dans un sordide engrenage meurtrier sans imaginer que le véritable tueur, tout proche, pourrait bien prendre ombrage de ce dangereux concurrent… Ethan pourra-t-il s'arrêter à temps ?

 

 

Commentaires :

 

« Quelque chose de froid » est « un polar sanglant, à l’ambiance sombre et crépusculaire, à l’époque de la fin de la Prohibition ». La structure de ce « récit d’une vengeance brutale » aux « dialogues ciselés » qui nous précipite dans le milieu impitoyable de la mafia s’inspire des caractéristiques des films noirs.

 



Dans un cahier bonus, en annexe, que j’ai lu avant de plonger dans le récit de Ethan Hedgeway – ce que je vous conseille d’ailleurs – Philippe Pelaez évoque les origines du film noir…

 

« digne héritier d’un cinéma européen alliant la force expressionniste allemande et le réalisme mélodramatique français, voire la dynamique criminelle des films d’Alfred Hitchcock, période anglaise. »

 

… et ses caractéristiques

 

« une jungle urbaine, des éclairages en clair obscur, des dialogues percutants et virils, quelques flash-backs, des détectives et des femmes fatales, la voix off du narrateur autodiégétique [héros de son récit], un parti pris pour les angles et des mouvements de caméra, un destin inéluctable… »

 


« le narrateur autodiégétique raconte une histoire dont il est généralement le héros, ce qui pourrait remettre en cause sa fiabilité pour le spectateur. Mais au contraire, ce dernier va accorder un blanc-seing total à celui dont il va, par le jeu de la voix off, se sentir très proche. Ce qui permet toutes les manipulations. »

 

En somme

 

« un monde de fédoras et d’imperméables ajustés, de protagonistes ambigus et cyniques, d’alcool bon marché, de bars interlopes, de privés fatalistes, de femmes ambivalentes, tous étant motivés par l’appât du gain […], l’effort dont les rêves sont faits. »

 

Les attributs de ce genre cinématographique s’appliquent pleinement aux caractéristiques littéraires et graphiques de « Quelque chose de froid » qui débute avec cette question : « Avez-vous déjà touché un cadavre ? » Et le narrateur d’ajouter : « C’est quelque chose de froid et d’austère », rappel du titre de la BD tout au long du récit :

 

« C’est quelque chose de froid et de sale, un cadavre. »

 

« C’est quelque chose de froid et d’implacable, la misère. Les pauvres, eux, restent dignes ; chez les miséreux, l’espoir n’est pas différé. Il est inexistant. »

 

« C’est quelque chose de froid la pluie ; un épais rideau de grisaille qui enveloppe et encourage l’humeur incertaine du timonier qui appareille vers le malheur. »

 

« Mais la vengeance, c’est quelque chose de froid. Plus on attend, plus elle est savoureuse. »

 

Les dessins de Hugues Labiano nous transportent au cœur de la vie citadine de Cleveland des années 1930 comme l’illustre bien cette planche :

 


Les ambiances en noir et bleu (et rouge pour la scène d’incendie) colorées par Jérôme Maffre traduisent bien l’atmosphère glauque de certaines scènes comme cette représentation du poste de police où Ethan Hedgeway est interrogé :

 


 J’ai noté au passage cette réflexion que se fait le narrateur :

 

« … c’est toujours utile de se faire passer pour plus bête qu’on en a l’air ; ça donne un certain avantage sur les autres. »

 

Pelaez Labiano a eu la bonne idée de compléter son œuvre d’une bibliographie sélective d’une quinzaine d’ouvrages consacrés au film noir, de deux titres qui l’ont inspiré pour son scénario et d’une liste de plus de 70 classiques de films noirs des années 1940-1950.

 

Définitivement une BD remarquable que j’ai beaucoup aimé.

 

Premier volet d’une trilogie de one-shots (bandes dessinées qui n’appartiennent pas à une série) nommée « Trois touches de noir », « Quelque chose de froid » sera suivi de « Au sud, l’agonie », puis de « Comme un canari dans une mine de charbon » que j'ai bien hâte de découvrir.

 


Philippe Pealez est professeur agrégé d'anglais et scénariste de près d’une trentaine de bandes dessinées, récipiendaire d’une dizaine de prix et distinctions.

Hugues Labiano, originaire de Bayonne, possède un baccalauréat en arts plastiques et est dessinateur autodidacte qui compte à son actif une dizaine d’albums et de séries d’albums.

Jérôme Maffre possède une licence d’art plastique. Peu convaincu par l’art contemporain, il consacre l’exclusivité de son temps à la colorisation d’une trentaine de bandes dessinées au moment de la publication de cet avis de lecture.

 

Merci aux éditions Glénat pour le service de presse.

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire sur le site leslibraires.ca et le récupérer auprès de votre librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire et graphique : *****

Intrigue : *****

Psychologie des personnages : *****

Intérêt/Émotion ressentie : *****

Appréciation générale : *****


Benjamin – Les enquêtes de Joseph Laflamme 04 (Hervé Gagnon)


Hervé Gagnon. – Benjamin . Les enquêtes de Joseph Laflamme. 04 – Montréal : Hugo Québec, 2024. – 450 pages.

 

Thriller

 

 

 

Résumé :

 

Montréal, mai 1893. Le cadavre d’un homme est découvert à l’étage du château de Ramezay. Dans les jours qui suivent, d’autres assassinats surviennent.

 

Joseph Laflamme, maintenant journaliste à La Patrie, mène son enquête en compagnie de l’inspecteur Marcel Arcand et de George McCreary. Peu à peu, il appert que tous les meurtres sont liés à un document ancien qui, s’il était révélé au grand jour, transformerait l’histoire de l’Amérique du Nord tout entière.

 

Au rythme des morts qui s’accumulent, Laflamme se trouve pris au centre d’une rivalité entre les gouvernements américain et canadien, mais devient aussi la cible d’une société secrète extrêmement dangereuse.

 

 

Commentaires :

 

Avec cette quatrième enquête du journaliste Joseph Laflamme, Hervé Gagnon s’est dépassé en l’associant à une « … affaire liée à des événements politiques survenus à Montréal » plus d’un siècle plus tôt : un objet « doublement perdu » qui aurait eu un impact majeur sur la société québécoise contemporaine. Avec en arrière-scène l’occupation de Montréal par les forces continentales américaines dirigées par le général Richard Montgomery en 1775 et 1776. Et en avant-scène, au printemps 1893, une séquence d’assassinats ayant comme pivot le château de Ramesay où paraît-il qu’à une certaine époque, « les étudiants en médecine disséquaient des cadavres… »

 

 

 

Le bâtiment en ruines pendant l’enquête de Joseph Laflamme avait servi de quartier général à Benjamin Franklin, Samuel Chase et Charles Carroll de Carrollton, représentants du Congrès de Philadelphie, en mission « de convaincre la Province de Québec de se joindre à la révolution des treize colonies et de devenir le quatorzième État à la signature de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776. »

 



Dans « Benjamin », Hervé Gagnon a concocté un scénario bien ficelé reposant sur une énigme codée intrigante qui est résolue progressivement jusqu’à la découverte du sens accordé aux combinaisons de lettres et de chiffres consignés sur deux mystérieux documents :

 



Et aussi plausible en faisant côtoyer ses protagonistes imaginés (Joseph et Emma Laflamme, George McCreary et Mary O’Gara, l’inspecteur Marcel Arcand…) avec des personnages canadiens-français ayant réellement existé :

 

·        le Lyonnais Fleury Mesplet (1734-1774), imprimeur qui, depuis Philadelphie, a imprimé entre autres trois lettres adressées aux habitants de la province de Québec afin de les inciter à se joindre aux révolutionnaires des Treize colonies : Lettre adressée aux habitans de la Province de Québec, ci-devant le Canada (26 octobre 1774) ; Lettre adressée aux habitans opprimés de la Province de Québec (29 mai 1775) ; Lettre aux habitants de la province du Canada (24 janvier 1776).

·        Joseph Guibord (1809-1869), « typographe et imprimeur » canadien-français ayant contribué à la fondation en 1844 de l’Institut canadien de Montréal créé par de jeunes libéraux, dans le but notamment d'avoir accès à certaines œuvres provenant des auteurs du siècle des Lumières dont les membres furent excommuniés en 1859 et l'Annuaire de 1868 mis à l'index par Rome.

 

 

·        Honoré Beaugrand (1848-1906), propriétaire du journal La Patrie. Homme politique et écrivain, républicain et anticlérical, il fut l'une des figures marquantes du libéralisme radical dans la province de Québec de la fin du 19e siècle.

·        Arthur Buies (1840-1901), « journaliste et pamphlétaire illustre, ardent critique […] et ennemi farouche de l’évêché de Montréal ».

·        Marc-Aurèle Plamondon (1823-1900), « journaliste, avocat, juge à la Cour supérieure d’Arthabaskaville et […] porte-étendard émérite et infatigable des idées libérales ».

 



Sans oublier les références au complot des Illuminati, au Grand sceau des États-Unis et, bien sûr, à la Franc-maçonnerie, sujet de prédilection de Hervé Gagnon. Ce dernier résume d’ailleurs en un paragraphe l’historique de son implantation :

 

« La Grande Loge provinciale a d'abord été créée par les officiers britanniques durant la guerre de la Conquête, en 1759. En 1791, elle a été scindée en deux: une grande loge pour le Haut-Canada et l'autre pour le Bas-Canada. En 1855, après l'Acte d'union de 1840, les deux ont été unifiées pour former la Grande Loge du Canada. Puis, en 1869, les loges de la province de Québec se sont détachées pour former la Grande Loge du Québec actuelle, tout juste après l'Acte de l'Amérique du Nord britannique qui créa ce nôtre pays. »

 

Avec cette incursion dans un pan peu connu de notre histoire nationale, le récit captivant se déroule allègrement, arrosé de rasades réconfortantes de gin et de whisky pour compenser le rythme soutenu des événements et des épreuves auxquels sont confrontés les enquêteurs.   

 

Comme dans les trois tomes précédents, le roman « Benjamin » est truffé de descriptions toujours aussi savoureuses :

 

« L'homme avait peut-être quarante ans, mais une fréquentation trop assidue des archives l'avait fait vieillir prématurément. Sa chevelure foncée sous un haut front un peu fuyant était aussi épaisse que sa moustache était mince et bien taillée. Son costume de qualité moyenne était propre, mais défraîchi. »

 

« Le vieux au dos voûté mâchonnait une pipe en plâtre d'où s'échappait une fumée nauséabonde. Son visage maigre arborait une barbe blanche de trois jours et l'odeur âcre qu'il dégageait était celle de la pauvreté de ceux qui étaient trop âgés pour travailler. »

 

« Le faciès parsemé de taches de rousseur de son compétiteur s'empourpra de cette façon qui semblait propre aux Écossais et qui leur donnait l'apparence d'une tomate mûre sur le point d'exploser. »

 

« Un personnage qui semblait sortir tout droit du cirque Barnum & Bailey. L'homme était composé d'un torse en barrique soutenu par deux jambes étrangement chétives. Sur cette charpente reposait une tête trop grosse, au visage bovin décoré d'une moustache et de rouflaquettes grisonnantes. Jamais encore il n'avait croisé un homme qui lui rappelait autant le Minotaure des légendes grecques. »

 

« Exceptionnellement pour un agent du Département, il n'arborait ni moustache ni favoris, mais un des faciès les plus patibulaires qu'il lui eut jamais été donné de voir. Son nez aplati, ses oreilles en chou-fleur et ses pommettes gonflées trahissaient les nombreux coups de poing encaissés, sans doute autant dans ces combats illicites qui se déroulaient dans les ruelles sombres que dans le cadre de ses fonctions. Ses poings avaient la grosseur d'enclumes et ses petits yeux porcins ne perdaient aucun détail de celui qui s'approchait. »

 

« Le septuagénaire à la grosse barbe blanche et au front dégarni, court sur pattes et les chairs épaissies par l'âge, avait l'air sévère dans un costume sombre d'excellente qualité. Il dégageait une énergie et une autorité palpables propres aux gens qui siègent sur le banc. »

 

Au gré des agressions et des assassinats, Hervé Gagnon a glissé des informations sur la réalité socio-économique et la vie quotidienne à Montréal en 1893 :

 

« Il est de notoriété publique que les terrains se font rares dans ce quartier ancien de Montréal. Ceux du château de Ramezay, magnifiquement situés, sont convoités par plus d'un promoteur en cette ère de construction effrénée. Il y a donc fort à craindre que cette relique de notre passé français ne soit jetée à terre par son acquéreur, ce que d'aucuns considèrent comme un véritable sacrilège. »

 

« Une bagarre entre étudiants éméchés à l'Université McGill qui a manqué de mal tourner. Un des belligérants était plus amoché que les autres et tenait mordicus à porter plainte. Le doyen de la Faculté souhaitait surtout que l'affaire ne s'ébruite pas. »

 

On y apprend que la prison de Montréal était située sur la rue Notre-Dame et que la morgue municipale recevait les cadavres sur la rue Perthuis. La ville possédait, entre autres, deux musées (l’Art Association of Montreal – qui sera renommée 1949 le Musée des beaux-arts de Montréal – et la National History Society of Montréal. La Société d’archéologie et de numismatique de Montréal était l’une des nombreuses sociétés savantes ayant pour objectif de favoriser la science, la culture et la préservation du patrimoine montréalais.

 

Cinq journaux s’y faisaient concurrence : La Patrie (rue Saint-Gabriel) dont les articles n’étaient pas signés par les journalistes qui gagnaient « presque cinq dollars par mois », la Gazette, le Montreal Herald, le Daily Witness, le Montreal Star :

 

« … pour maintenir l'intérêt des lecteurs, il faut des faits divers, du spectaculaire, du sordide. […] Les gens sont voyeurs et aiment les sensations fortes. »

 

Pour officialiser des fiançailles, il était possible de se procurer un « ensemble à diamant valant presque trois dollars […] Une petite fortune » alors qu’il fallait débourser deux cents pour acheter un exemplaire de journal.

 

La rigueur du texte est allégée par quelques touches d’humour :

 

« Arcand l’entraîna vers le groupe de policiers, dont les membres l’accueillirent à l’unisson avec des airs de bœuf. »

 

« …je ne suis pas un râleur. Je suis français. Il y a une différence. »

 

« Comme tous les politiciens fédéraux canadiens-français, il (ex-ministre dans le cabinet Macdonald) s’efforce maintenant d’être plus anglais que les Anglais. »

 

« … son expression trahissait un mécontentement qui aurait flétri une plante. »

 

Certains rappels sur les enquêtes précédentes permettent au lecteur de contextualiser les événements tragiques auxquels doit faire face le célèbre quatuor Laflamme frère et sœur / McCreary / O’Gara. Le petit groupe a toujours pour quartier général la cuisine de la maison des Laflamme en fond de cour sur la rue De Lorimier. On y planifie les stratégies d’enquête, panse à l’occasion des blessures. Sinon, les lieux sont propices à des rapprochements intimes et parfois à échanges houleux. L’auteur sait assurer un bon équilibre entre les scènes d’action et les interrelations humaines (Joseph/Mary et Emma/George ou « professionnelles » (Laflamme/Arcand) : « … leur amitié s’était développée autour d’un respect mutuel exprimé par le sarcasme et l’ironie. »

 

Hervé Gagnon nous permet de prendre connaissance avant leur parution dans le journal La Patrie des articles rédigés par son héros journaliste qui « tel un pianiste sur le point de commencer son concert, [fait] jouer ses doigts comme il le [fait] toujours et les [laisse] danser sur les touches. » Joseph Laflamme dont le sommeil est encore troublé par son passé trouble alors que jeune enfant il avait été placé dans un orphelinat :

 

« Alors même qu'il cherchait ses repères dans les brumes du sommeil, des souvenirs trop familiers se dissipaient dans son esprit. La présence oppressante d'un homme, debout près de son lit ; la sensation écœurante d'une main remontant le long de sa cuisse; le rythme d'une respiration profonde ; une honte diffuse, entrelacée d'incompréhension ; la haine et la colère. » 

 

En somme, « Benjamin », la quatrième enquête de Joseph Laflamme, est un roman à la fois pédagogique et divertissant dans lequel il fait bon se laisser entraîner dans une intrigue qui, à la suite de sa résolution, nous amène inévitablement à nous demander : « Et si……………. ? ».   

 

Merci aux éditions Hugo Québec pour le service de presse.

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire sur le site leslibraires.ca et le récupérer auprès de votre librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue : *****

Psychologie des personnages : *****

Intérêt/Émotion ressentie : *****

Appréciation générale : *****