Nos meilleurs amis sont les morts (Jean Lemieux)


Jean Lemieux. – Nos meilleurs amis sont les morts. – Montréal : Québec Amérique, 2023. – 334 pages.

 


Polar

 

 


Résumé :

 

Montréal, 1er mai 2012. Maître Jean-Claude Ladouceur, notaire, est retrouvé égorgé dans le sous-sol de sa maison d’Ahuntsic. À côté du cadavre, un carré de tissu rouge. Le sergent-détective André Surprenant est sceptique. Le meurtre ne lui paraît pas lié à la crise du printemps érable. Les leurres, il a déjà donné.

 

Pour LP Brazeau, son partenaire, le mobile est simple: l’argent, toujours l’argent. Entre une veuve troublante, un promoteur immobilier amateur de dictons, un patron louche et un banquier qui joue au mécène, Surprenant est entraîné dans une affaire complexe, qui déborde à la fois de Montréal et des années 2010.

 

Les meurtres se succèdent. La sécurité de Surprenant et de ses proches, la paix même du couple inoxydable qu’il forme avec Geneviève, sont menacées. Brazeau a tort: il ne s’agit pas simplement d’argent. Quelqu’un cherche à se venger. Surprenant fouille la ville avec une nouvelle coéquipière allumée. De ces jours trépidants, il sortira changé.

 

 

Commentaires :

 

André Surprenant, policier du SPVM de grande culture, amateur de musique tous genres confondus (comme son créateur), un peu trop porté sur le scotch selon sa conjointe Genevière, elle-même policière, est de retour dans une septième enquête. Une énigme tricotée serrée dans les entrailles de la magouille financière et immobilière – alors que débutent les audiences de la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction –  et celles du crime organisé montréalais. Un exercice audacieux avec, entre autres, des liens ténus avec la FTQ (Fédération des travailleurs du Québec, le syndicat) et l’OSM (Orchestre symphonique de Montréal) sans les avertissements traditionnels en page liminaire !

 

Un casse-tête aux pièces multiples qui s’emboîtent jusqu’à la reconstitution de l’image du crime expliquée en détail en finale. Après une montée de lait du personnage fétiche de Jean Lemieux en cours d’interrogatoire en binôme avec une nouvelle venue, Alice Verreau, qu’on risque peut-être  de retrouver auprès de Surprenant dans une suite espérée.

 

Nos meilleurs amis sont les morts, dont l’intitulé trouve son sens à 80 % du récit, est un tourne-page avec pour cadre les manifestations étudiantes de 2012. Frustrant de devoir reporter au lendemain pour continuer de profiter du style et de la richesse de l’écriture de Jean Lemieux qui s’étale sur 38 chapitres aux titres intrigants. Quelques exemples :

 

« Un tilleul solitaire gardait l’avant d’un terrain orné d’une rangée de spirées. »

« Dans ce monde-là, plus un gars a l’air de rien, plus il est louche. »

« En ce samedi matin, le building au coin de Drummond et René-Lévesque ressemblait à un décor de théâtre entre deux représentations. »

« Engoncé dans son uniforme comme un chorizo dans un emballage sous vide. »

« L’intuition, c’est la logique appliquée à l’invisible. »

« Les vies, comme les fleuves ou les rivières, s'écoulent selon des cours changeants, entre des rives qui peuvent s'élargir, se rétrécir, sur des lits qui peuvent s'affaisser, se relever, accélérer la vitesse du courant, provoquer des remous, des rapides, des cataractes aux conséquences dramatiques. »

 

Pour celles et ceux qui en seraient à leur première lecture d’une enquête d’André Surprenant, l’auteur a intégré quelques notes biographiques personnelles et professionnelles du personnage à l’emploi depuis quelques années du Service de police de la ville de Montréal (SPVM) après avoir commencé sa carrière à la Sûreté du Québec dans la région de Québec et aux Îles-de-la-Madeleine où Jean Lemieux y a pratiqué la médecine. Carrière que vous pouvez d’ailleurs suivre dans la série de romans publiés depuis 2003 : On finit toujours par payer (2003; 2009; 2012; 2016; 2021), Le Mort du chemin des Arsène (2009; 2016), L'Homme du jeudi (2012; 2016), Le Mauvais Côté des choses (2015; 2021), Les Clefs du silence (2017) et Les Demoiselles de Havre-Aubert (2020). Plaisirs garantis.

 

Au-delà de l’intrigue, vous découvrirez peut-être comme moi l’origine de l’expression « blanchiment de l’argent », méthode attribuée à Al Capone, à Chicago, dans les années 1930 :

 

« Le gangster avait utilisé, dix sous par dix sous, des laveries automatiques pour réintroduire les profits de la contrebande d'alcool dans le système bancaire, d'où les termes de money laundering ou de blanchiment d'argent introduits des décennies plus tard. »

 

Vous apprécierez vous aussi certaines réflexions de l’enquêteur, pour qui  « devant tout problème, il fallait chercher la solution la plus simple, la plus logique, la plus ronde » :

 

« Surprenant ne dit rien, absorbé par le sentiment de frustration qui l'envahissait chaque fois qu'il visitait le quartier des affaires. Québec avait beau se draper dans son statut de capitale nationale, le vrai pouvoir était ici, dans cette enclave de l'ouest de Montréal reliée à Toronto par le cordon ombilical de la Transcanadienne. »

 

« Les Rouges, les Bleus. Pendant quelques instants, Surprenant médita sur la place qu'avait occupée l'opposition des deux couleurs primaires dans son existence. Anglais-Français, Canada-Québec, Libéraux-Péquistes, Canadiens-Nordiques, enfer-ciel, il avait depuis toujours évolué dans un espace violet … »

 

En conclusion, je me sens dans l’obligation de faire part de ma frustration à la fois exacerbée et amusante qu’entretient Jean Lemieux en reportant d’un roman à l’autre des « révélations explosives » comme il les qualifie en lien avec le Front de libération du Québec (FLQ) et la Crise d’octobre de 1970 : le père de Surprenant proche du FLQ, « une clef USB contenant des informations confidentielles obtenues lors d'une enquête sur un double meurtre » contenant des données « provenant d'un ex-ministre du gouvernement fédéral […] qui se répand en accusations et en regrets ».

 

Clef USB que Surprenant  cache, sur ordre de son auteur, sur le Mont-Royal. Après l’avoir scellée dans un sachet de plastique, enterrée « à l'aide d'une truelle emmenée à cet effet », « à l'endroit où avait été découvert trois ans plus tôt le corps de Pierre Lefebvre » dans Les Clefs du silence, au pied d’un « chêne adulte », à proximité d’un imposant « bosquet de sureaux ». Justifiant ce geste en se disant que « sur une planète menacée par le réchauffement climatique, dans une humanité écartelée par les inégalités sociales, le soubresaut des descendants des colons de la Nouvelle-France n'avait plus guère d'importance. »

 

Ma formation et mes intérêts pour l’histoire du Québec sont interpellés.

 

Avouez qu’il y a de quoi déclencher une enquête ! J

 

Nos meilleurs amis sont les morts est un excellent polar qui intègre toutes les règles d’écriture du genre tant du point de vue des personnages, des décors et des ambiances que des crimes, des mises en scène et du suspense qui nous accroche dès les premiers paragraphes et qui nous garde en haleine jusqu’à la chute finale. À mon avis, le meilleur de la série.


Merci aux éditions Québec Amérique pour le service de presse.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****


En échappée : une enquête de Gaétan Tanguay (Mikaël Archambault)


Mikaël Archambault. – En échappée. – Boucherville : Éditions de Mortagne, 2023. – 281 pages.

 


Thriller

 


 


Résumé :

Karl Larouche, un ex-hockeyeur de la ligue nationale, s’évade du pénitencier où il purgeait une peine de six ans pour homicide involontaire à l’endroit d’un ancien adversaire.

Au même moment, Montréal accueille le septième match de la finale des séries éliminatoires sans savoir qu’un drame s’apprête à ébranler la ville. En effet, le gardien de but de l’équipe locale est retrouvé sans vie. Aussitôt, Larouche devient l’ennemi public numéro un.

Le journaliste sportif Gaétan Tanguay, féru de statistiques avancées, et sa nouvelle associée Tarah Dalembert tentent de démêler le fil des événements. S’engage alors une chasse à l’homme de laquelle tous ne sortiront pas indemnes.

 

 

Commentaires :

 

Si vous avez lu le premier tome de cette série « sports crimes », vous y retrouverez les deux protagonistes imaginés par Mikaël Archambault, Tanguay et Dalembert, journalistes sportifs plus efficaces à résoudre des énigmes criminelles que les deux Ouellet-te, inspecteurs du Service de police de la ville de Montréal (SPVM). Sinon, l’auteur ne manque pas de vous inviter à six reprises – du premier à l’avant- dernier chapitre – à acheter la première enquête de Gaétan Tanguay dans le milieu du tennis, Dernière manche qu’il a publiée en 2022 et que j’avais bien aimée. Un troisième tome étant déjà annoncé, Hors jeu (écosystème du soccer), souhaitons que ces rappels insistants ne se surmultiplient pas ! J

 

Cela dit, En échappée est un roman bien écrit dans un style qui n’abuse pas des anglicismes omniprésents dans la communauté « hockeyenne ». Une insertion dosée aurait ajouté au réalisme du récit. Ce qui n’est pas le cas avec les multiples peronnismes qu’Archambault fait commettre à l’entraîneur-chef Benoît Ruel. Quelques exemples :


« … je ne tournerai pas ma langue autour du pot… »

« … même si on a encore du pain sur la planche à dessin. »

« Vous n’y allez pas de mère morte ! »

 

Certains de ces lapsus pourraient enrichir la liste énoncée dans l’encyclopédie Wikipédia. Personnellement, je me serais amusé, dans les dialogues, à formuler des commentaires obscurs, confus, parfois même incompréhensibles comme plusieurs entraîneurs excellent dans l’art de communiquer en entrevues dans les bulletins sportifs. Quitte à traduire ces propos parfois nébuleux et à la structure grammaticale douteuse dans des notes au bas de page. Mais bon, je ne suis qu’un gérant d’estrade !

 

Encore une fois, si vous avez lu le tome précédent, vous n’apprendrez rien de nouveau sur les traits de personnalités de Gaétan Tanguay et de Tarah Dalembert qui sont égaux à eux-mêmes. Quant au binôme Ouellet-te, les Dupont et Dupond du SPVM, il est plus que jamais dépendant du duo de journalistes. Sans oublier, une incursion dans la petite vie des parents de Tanguay : sa mère, obnubilée par les batraciens et son père dont la santé mentale dépend des nouvelles du sport.

 

Comme on a affaire à une fiction, certaines scènes (le grand brûlé à qui on demande un service, le « multiclouté » qui se libère et qui est en mesure d’interagir, pour ne nommer que celles-là) sont quelque peu invraisemblables. Et cette Tarah qui s’inspire des techniques de Jack Reacher, le héros de l’écrivain britannique Lee Child, pour affronter un adversaire dans un combat qui semble perdu à l’avance ! J

 

L’intrigue est composée d’un amalgame de situations criminelles variées qui servent à brouiller les pistes. Toutes les pièces du casse-tête – elles sont nombreuses – sont réparties tout au long du récit. Dans sa dédicace, Mikaël Archambault avait écrit : « Trouveras-tu la clé de l’énigme avant la fin ? » Ma réponse : « Non ». Sans la dévoiler, il faut espérer que la passion exacerbée du sport n’engendre pas de tels désaxés. Puisqu’il ne s’agit que d’un jeu, ici autour d’une rondelle en caoutchouc.

 

Merci à l’éditeur pour le service de presse : l’ouvrage était accompagné d’une carte de type « carte de hockey » Référence sport – Gaétan Tanguay. Au verso, on y apprend, dans la section « Statistiques en carrière », que le journaliste mesure 181,3 cm, qu’il pèse 72,57 kg depuis 10 ans, qu’il écrit de la main droite et que son taux de crimes résolus est de 100 %. On ne peut être plus précis pour décrire un personnage maniaque de détails.

 

 

Originalité/Choix du sujet : ****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  ****

Psychologie des personnages :  ****

Intérêt/Émotion ressentie :  ****

Appréciation générale : ****



La constellation du chat (Jean-Louis Blanchard)


Jean-Louis Blanchard. – La constellation du chat. – Montréal : Fides, 2023. – 361 pages.

 


Polar

 

 


Résumé :

 

Lancer des tomates pourries à un politicien arrogant, c’est une chose. Mais aller jusqu’à l’assassiner, c’est une tout autre histoire. Qui en voulait donc autant à Bruno Hébert-Sirois pour l’éliminer de façon aussi violente?

 

Les autorités nagent en plein mystère, d’autant plus que la main meurtrière frappe à nouveau. Terroriste, tueur en série ou simple règlement de comptes? Chose certaine, les cadavres s’empilent.

 

Bonneau et Lamouche sont alors confrontés à une constellation de victimes sans liens apparents. Que peuvent bien avoir en commun un politicien, un agent immobilier et un boursicoteur de banlieue? Les pistes se multiplient et le duo d’enquêteurs ne possède qu’un seul indice pour résoudre l’affaire: un énigmatique symbole, laissé sur chaque scène de crime.

 

 

Commentaires :

 

Après avoir savouré Le silence des pélicans et Les os de la méduse, j’attendais avec fébrilité la suite des aventures du binôme policier imaginé par Jean-Louis Blanchard : le lieutenant-enquêteur Bonneau, gaffeur et pas si incompétent qu’il n’en paraît et Lamouche, son jeune assistant « stagiaire », une fine mouche excellant dans son domaine grâce à sa grande habileté professionnelle.

 

Et, d’entrée de jeu, je n’ai pas été déçu. En fait, ma seule déception, comme ce fut le cas avec les deux premiers titres de cette trilogie « animale » : refermer déjà ce livre lu en rafale et regretter de ne pouvoir attaquer une éventuelle suite, il faut le souhaiter, après des mois de patience.

 

Avec La constellation du chat, Jean-Louis Blanchard nous propose une enquête bien ficelée ne laissant en plan aucun détail même si en cours de lecture on en doute. Tous les morceaux du puzzle sont assemblés en 63 courts chapitres qui entretiennent le rythme d’un récit bien documenté.

 

Cette troisième enquête de Bonneau qui, soit dit en passant, déteste les chats, et Lamouche est moins burlesque que les précédentes, mais toujours aussi drôle. Certaines scènes que je vous laisserai découvrir m’ont fait pouffer. Bonneau rédige encore ses rapports dignes d’une anthologie bureaucratique à l’indicatif du passé simple. Estropié, une conséquence de ses prouesses pour résoudre l’énigme de la méduse, il brille par ses distorsions phonétiques :

 

tai chi quan / taille-Chicoine ;

Netflix / Nexflic ;

une IPA / une nippée-A ;

vérité de La Palice / vérité de la police ;

Raymond Burr / Raymond Beurre ;

Liechtenstein / Liche-Einstein…

 

pour ne mentionner que celles-là.

 

L’auteur entoure encore une fois ses deux protagonistes d’une brochette de personnages dont nous avons fait la connaissance dans les enquêtes précédentes :

 

  • le directeur Edmond St-Pierre confronté aux exigences du comité exécutif de la ville ;
  • l’efficace lieutenant Pierre Lacoste ;
  • les sergents Pierre Houle et Bob « Arnold » Hétu dont les gros bras de ce dernier, prêt à tout pour ridiculiser Bonneau, l’emportent sur ses capacités cérébrales ;
  • Fred Weber, pathologiste en chef à la morgue, qui pète les plombs chaque fois qu’il entre en communication avec le lieutenant-enquêteur ;
  • l’informaticien de génie Luc Noël ;
  • Gérald DaSylva, technicien en audiovisuel
  • et, bien sûr Anabelle April, la directrice des ressources humaines qui ne laisse pas Lamouche indifférent.

 

À noter, entre autres, le choix judicieux du prénom du tueur recherché et de la raison sociale d’une des scènes de crime, le bar Le Pinardier. Encore une fois la magnifique couverture de première de Bruno Lamoureux. Sans oublier le clin d’œil à Hergé avec le bistrot Ad Hoc où Bonneau est confronté à choisir entre les « cigares du Pharaon » et les « bijoux de la Castafiore » qu’on y sert. Et la qualité d’écriture de l’auteur comme en témoignent ces deux extraits notés au passage :

 

« … l’ordi sortait de son sommeil cybernétique ».

 

« … il laissa Bonneau marcher devant, sous le crépitement des flashs et l'œil des caméras de télévision. Le lieutenant avançait d'un pas lent, tenant sa canne d'une main et se couvrant les yeux de l'autre. On aurait dit Winston Churchill après la victoire des Alliés ».

 

Et ce paragraphe d’un réalisme troublant (je pourrais en témoigner après une quarantaine d’années à titre de consultant en gestion documentaire) :

 

« C'était une tâche terriblement fastidieuse, car plusieurs de ces archives n'avaient jamais été mises à jour, ou alors étaient classées selon des critères qui semblaient échapper à toute forme de logique. Sans compter les multiples changements de nomenclature apportés sous chaque nouvelle administration, soucieuse de laisser une marque indélébile au processus d'archivage municipal. »

 

Quel spécimen de la faune inspirera Jean-Louis Blanchard dans une prochaine aventure de nos deux inséparables ? Vivement une quatrième enquête qui devrait, entre autres, nous transporter à la table du président de la République où Bonneau, ayant fini par accepter l’invitation répétée de l’Ambassade de France à Ottawa pour services rendus dans l’affaire des os de la Méduse, sera égal à lui-même.

 

Avant de terminer, j’aimerais citer un extrait qui laisse peut-être entrevoir la thématique d’une nouvelle série ou, à tout le moins, d’un recueil de nouvelles :

 

« L'oncle Archibald était tout un personnage ! Un peu énigmatique, certes, mais néanmoins chaleureux et fascinant. Il avait connu une longue et prolifique carrière de détective privé, et ses incroyables récits d'enquête subjuguaient le jeune Lamouche. Encore aujourd'hui, il ne doutait pas un seul instant que ce vieil oncle un peu bizarre avait influencé son parcours de façon déterminante. »

 

Un défi à relever pour notre grand plaisir, nous divertir tout en se creusant les méninges.


Merci aux éditions Fides pour le service de presse.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****


Du sang sur ses lèvres (Isabelle Gagnon)


Isabelle Gagnon. – Du sang sur ses lèvres. – Montréal : Héliotrope, 2015. – 130 pages

 


Roman noir

 

 


Résumé :

 

Pohénégamook, Témiscouata.

 

C’est la Fouine qui a permis à Alix de retrouver la trace de son jumeau dans cet endroit perdu, à des milliers de kilomètres de chez eux.

 

Ces dernières années, la relation entre Alix et Paul s’est un peu dégradée, mais son frère n’avait jamais disparu aussi longtemps. Il prépare quelque chose, elle en est sûre, et il aura besoin d’elle.

 

Parce que le passé se moque du temps, de la distance et des frontières.

 

 

Commentaires :

 

Je découvre sur le tard cette auteure originaire de la région de Saint-Jean-Port-Joli et qui vit à Paris depuis 1999 où elle y a dirigé la Librairie du Québec. Au moment de la publication de cet avis de lecture, elle assume la direction de La Ruche, la librairie-école de l’Institut National de Formation de la librairie.

 

Du sang sur ses lèvres dont le titre prend tout son sens en finale est un très court roman qui se lit en moins de trois heures. Un livre très sombre dans lequel la tension monte de chapitre en chapitre pour atteindre son paroxysme dans une finale rouge sang. Deux phrases nous font craindre le pire dès le début du récit qui s’étale sur quatre jours :

 

« Il ouvre le sac et invite Alix à faire l’inventaire de son contenu. Elle y découvre des menottes, un couteau de chasse, une bombe lacrymogène, de la corde, du ruban adhésif et un pistolet électrique. »

 

Impossible de ne pas se laisser entraîner par l’histoire que nous raconte Isabelle Gagnon en se concentrant sur l’essentiel pour entretenir une atmosphère qui devient de plus en plus oppressante. Le style direct de l’auteur permet tout de même de nous renseigner sur la psychologie des deux protagonistes, de l’intensité de leur relation et de leur soif de vengeance. Petit à petit, on découvre par bribes leur vécu familial, leur petite enfance et le drame horrible qui les motive. La chute, quoique prévisible, nous réserve toutefois une surprise. Il est alors bon de relire le prologue qui nous permet de situer l’action au cours de la dernière semaine de septembre 2013.

 

Alix et Paul sont des personnages très crédibles et le scénario imaginé par l’auteur et duquel émerge une telle violence meurtrière est réaliste. Dans une entrevue publiée dans le journal La Presse de Montréal le 3 décembre 2015, Isabelle Gagnon qui se décrit comme une personne positive avait envie de plonger du côté sombre des choses. Elle avoue que les jumeaux  l'ont hantée et que certaines scènes ont été difficiles à écrire :

 

« Peut-être que des gens adorent écrire ça. Ce n'est pas mon cas : je me faisais peur en écrivant, j'en ai fait de l'insomnie. La violence qui sortait de moi, j'avais du mal à comprendre d'où elle pouvait venir. Je me demandais : " Pourquoi suis-je rendue aussi loin là-dedans ? " Je n'ai toujours pas trouvé la réponse. »

 

L’imaginaire de cette auteure égale son talent et son écriture.

 

Du sang sur ses lèvres a été réédité en 2021 aux éditions Le mot et le reste de Marseille.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

La piscine (Jonathan Gaudet)


Jonathan Gaudet. – La piscine. – Montréal : Héliotrope, 2016. – 238 pages.

 

Roman noir

 

 



Résumé :

 

Les Mares-Noires, Centre-du-Québec.

 

Dans la douce lumière d’un matin d’été, un bruant se pose sur la branche d’une épinette, un coyote s’attarde près d’un bosquet. À la fenêtre, une femme berce son bébé. Soudain, à la radio, un bulletin spécial interrompt la programmation : une violente explosion est survenue à la centrale nucléaire. L’un des bâtiments du complexe est la proie des flammes, et sept employés y sont prisonniers. Parmi eux, son mari. Le cri qu’elle pousse ébranle toute la forêt.

 

Treize ans plus tard, il a bien fallu refaire sa vie. La femme est remariée, le bébé est devenu une adolescente rebelle. Pour l’observateur lointain, le drame est affaire du passé. Mais qu’on s’approche un peu de la scène ; on ne manquera pas de déceler une tension entre la mère et la fille. Une tension qui glisse vers la rage et qui menace d’exploser à son tour.

 

 

Commentaires :

 

Jonathan Gaudet, cet auteur originaire de Joliette qui a fait des études de littérature et qui enseigne le français, la musique et l’écriture excelle dans les descriptions cinématographiques en 3D (lieux, objets, environnements extérieurs, faune, flore…) qui l’emportent très largement sur l’action attendue dans un polar, un roman noir ou un thriller. Un choix qui ralentit le rythme du récit qui s’articule en faisant le pont entre la « piscine de stockage des combustibles irradiés » de la centrale nucléaire et celle de la résidence familiale.

 

La piscine est un assemblage de six tableaux centrés sur autant de moments de vie d’une famille dysfonctionnelle présentés en désordre chronologique, expliquant les événements antérieurs. Le prologue est accrocheur. Il laisse imaginer les prémisses d’un polar alors qu’il n’en est rien. La noirceur du récit ne se découvre que dans la finale précipitée du dernier chapitre. L’épilogue qui clôt de façon abrupte le roman soulève davantage d’interrogation qu’il ne fournit de réponses à cette histoire dans laquelle on apprend très peu sur chacun des personnages : Catherine la mère, Émilie la fille, David le père, Richard le beau-père sont à peine esquissés. Rien sur le garçon sans nom trouvé évanoui à l’intérieur d’une voiture avec la fille à la suite d’un accident de voiture. L’auteur nous laisse malheureusement sur notre appétit. 

 

Il faut souligner la qualité d’écriture parfois onirique de ce scénario émaillé d’invraisemblances qui contribuent à dissiper l’angoisse qui devrait normalement étreindre le lecteur. Belle idée également que la corrélation étroite entre la nature et le vécu des personnages. Mais trop envahissante pour la fluidité du drame raconté.

 

La piscine a été rééditié en 2022 chez Belfond (France) sous le titre Les Mares-Noires.

 

 

Originalité/Choix du sujet : ****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  **

Psychologie des personnages :  **

Intérêt/Émotion ressentie :  **

Appréciation générale : ***


Toute la rancune du monde (Éric Chassé)


Éric Chassé. – Toute la rancune du monde. – Laval : Guy Saint-Jean éditeur, 2023. – 364 pages.

 


Thriller

 

 


Résumé :

 

Lorsque Thomas et Émilie quittent Rosemont pour la banlieue, ils réalisent un rêve. Souhaitant que leur fille adorée Mégane devienne une grande sœur prochainement, ils choisissent un quartier tranquille dans une maison qui, même si elle a besoin d’amour, deviendra bientôt leur nid bien à eux. Là, dans la simplicité, le bonheur et la joie, ils pourront laisser leur bulle familiale s’épanouir. À l’école, Mégane fera une rencontre salutaire pour son adaptation à sa nouvelle vie. Entre elle et Juliette, c’est le coup de foudre, comme seules les petites filles savent en avoir. Un réel soulagement pour ses parents qui accueillent la nouvelle amie bien chaleureusement.

 

Sandrine et Christian, les parents de Juliette, sont cependant beaucoup moins enchantés. Car Thomas et Émilie sont bien loin de ce qu’ils considèrent être de « bons parents ». Évidemment qu’ils ont du mal à laisser leur petite s’acoquiner avec des gens aussi indignes qui élèvent leur enfant n’importe comment!

 

Lorsque le drame survient, Sandrine, déjà fragile, perd tous ses repères. D’autant plus que Christian, par ses agissements, détruit le peu qui reste de son équilibre et la propulse dans un abîme de déraison qui prendra des proportions tragiques.

 

Entre amour « inconditionnel » et « irrationnel », la ligne est bien mince…

 

 

Commentaires :

 

Quel plaisir de retrouver la plume efficace d’Éric Chassé après ma découverte de cet auteur d’Otterburn Park, originaire de Sorel-Tracy,  il y a exactement deux ans avec Un mensonge de trop que j’avais beaucoup aimé.

 

D’entrée de jeu, Toute la rancune du monde, son quatrième roman, est un excellent thriller noir. À la fois stressant et divertissant. Une violence psychologique indéniable sans giclées d’hémoglobine malgré quelques morts brutales. Un parfait équilibre.

 

L’action se déroule dans un environnement que connaît bien l’auteur, à moins de cinq kilomètres de son lieu de résidence. Ce dernier se démarque comme habile architecte du drame qu’il a imaginé à partir de scènes de la vie quotidienne de deux couples, un de la classe moyenne, l’autre plus fortuné, installés dans une municipalité de banlieue paisible, Mont-Saint-Hilaire, en bordure de la rivière Richelieu, au pied d’une des neuf collines montérégiennes situées près de Montréal au sud-ouest du Québec.

 

Ce qui semble une histoire des plus banales nous accroche dès les premiers chapitres et nous tient en haleine jusqu’au dernier mot de la dernière page.

 

Éric Chassé qui, comme le mentionne son éditeur, « se distingue par son style franc, son humour noir et ses descriptions douloureusement justes de l’humain ordinaire et des drames qui le guettent » installe lentement les événements de plus en plus inquiétants qui s’enchaînent au fil du récit. De sorte que la tension monte d’un cran d’un chapitre à l’autre suggérée par des phrases annonciatrices telles que :

 

« Hélas, le destin pouvait se montrer parfois bien cruel. Émilie allait vite réaliser qu’on ne choisissait pas les gens de son quartier. »

 

« Thomas répliqua qu’en effet, la chute de Sandrine serait terrible. Et il n’aurait su mieux dire. »

 

« La guerre venait d’être déclarée. »

 

« Rien ne serait plus jamais comme avant. Jamais. »

 

« Dans sa tête, le déclic se fit à cet instant précis. »

 

« Émilie n’aurait pu mieux dire. »

 

Au point où il difficile de faire une pause en cours de lecture en se demandant à plusieurs reprises : « Qu’est-ce qui pourrait bien arriver de pire ? » Le tout truffé de quelques épisodes angoissants, comme celles de la piscine ou de l’épicerie, dignes de scénarios de films à sensations.

 

Les personnages de Toute la rancune du monde sont des plus crédibles. Ils pourraient être vos voisins d’en face. Les dialogues naturels avec des niveaux de langage reflètent la personnalité de chaque protagoniste.

 

Vous y découvrez probablement comme moi le concept de « parents hélicoptères », une réalité qui a inspiré l’auteur, une situation vécue dans son quartier qu’il a décidé d’extrapoler comme il l’a déclaré dans une entrevue.

 

La chute finale n’est pas du tout celle que j’avais imaginée. La dernière ligne de dialogue ouvre grand la porte à une suite logique. Éric Chassé saura-t-il nous surprendre ?

 

Merci à Guy Saint-Jean Éditeur pour le service de presse. Bravo pour la mention en page liminaire que « Ce livre a été entièrement imaginé, créé et fabriqué au Québec » !

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****