Tous des loups (Ronald Lavallée)


Ronald Lavallée. – Tous des loups. – Montréal : Fides, 2022. – 325 pages.

 


Polar

 

 



Résumé :

 

Dans un village isolé et inhospitalier du Nord canadien, la rumeur court. Un homme en fuite, accusé d’avoir assassiné froidement sa femme et son enfant, se terrerait dans la forêt boréale.​

 

Matthew Callwood arrive tout juste en poste dans la région. Jeune policier idéaliste et téméraire, il est rapidement confronté à ses collègues qui boivent et fricotent avec les trafiquants du coin. Malgré tout déterminé à relever la trace du meurtrier en cavale, Callwood entreprend une traque sans relâche dans un dédale de lacs et marais aux confins indéfinissables. Au fil des mois, le policier découvre qu’il a affaire à plus fort que lui. Le chasseur devient le chassé.​

 

Sur un territoire démesuré au climat impitoyable, la nature sauvage, surtout celle de l’homme, reprend toujours ses droits.

 

 

Commentaires :

 

Il faudrait disposer de six étoiles pour qualifier le quatrième roman de Ronald Lavallée ont l’action se déroule en 1914. Tous des loups, un polar original à saveur ethnographique et sociologique a pour cadre géographique le nord de la Saskatchewan et comme acteurs une poignée de Blancs, de Métis et de Cris. Il met en scène un jeune policier du nord-ouest de 24 ans, Matthew Callwood, qui a choisi ce métier après avoir été abandonné par celle qu’il aimait – le chapitre 19 rappelle l’événement et permet d’en connaître davantage sur la personnalité du jeune policier – au grand dam de son père, un juge qui a une piètre opinion sur les policiers :

 

« Un ramassis d'ivrognes. Des illettrés, des ratés, des immigrants. Que vas-tu faire là-dedans ? Maintenir le droit. Faire régner l'ordre. Au profit de qui ? Des Indiens, des trappeurs, des ours noirs ? »

« Un policier, […] c'est un bandit manqué qui court après de vrais bandits. »

 

L’auteur, ex-journaliste et réalisateur à Radio-Canada, nous entraîne dans une chasse à l’homme qui nous permet de découvrir les conditions de vie de ceux que les Autochtones appellent les « pattes-jaunes ». À commencer par celles au poste de police établi près d’un village amérindien :

 

« L'intérieur est obscur. Ça sent le lac. La moitié de la salle de garde est sacrifiée aux cellules, deux cages aux barreaux huilés contre l'humidité. Un bureau et un classeur occupent le reste de l'espace. Le parquet grince sous les bottes. Les fenêtres sont minuscules. La saleté des vitres tamise la lumière. »

 

On y apprend de quoi se nourrissaient ceux que les Cris reconnaissent comme représentant du roi, « garant de leurs traités » :

 

« … café, sucre, farine, raisins secs, viandes et fruits en conserve, pains de savon, lait condensé, soupe et œufs en poudre, et dix mille huit cents cigarettes. […]  le tabac est une devise plus utile que la monnaie. »

 

« Harvey est sorti tôt pour chasser. Il espère rapporter quelques perdrix tandis qu'elles sont encore mangeables. Les oiseaux vont bientôt se nourrir d'aiguilles de conifères et leur viande perdra tout intérêt. »

 

Et pour le souper de Noël :

 

« Oie fumée, fricassée de castor préparée par une mémé du village, pommes de terre en poudre, fruits secs, chaussons au mincemeat […] et, pour l'occasion, un minuscule flacon de brandy consenti par l'intendance pour flamber le pouding. »

 

Roland Lavallée excelle dans les descriptions imagées qui immergent le lecteur dans l’environnement sauvage du Nord canadien. En voici quelques exemples :

 

« La rivière scintille joliment. Les cabanes basses, aux toits couleur d'humus, s'éparpillent le long des berges parmi les peupliers dorés, saupoudrés de neige. Une vieillarde gratte une peau d'orignal tendue sur un cadre. Une autre récupère des poissons séchés sur des claies. »

 

« Le lac balance des poignées de diamants au visage des voyageurs. Le bleu du ciel se dilue, devient laiteux, évanescent, comme si un enfant avait manqué de couleur, là-haut, pour remplir le vide au-dessus du grand lac.»

 

« Du matin jusqu'au soir, canards, huards et butors font monter un beau vacarme depuis les roseaux tout en restant cachés. Les longues processions d'oies et de cygnes n'en finissent plus de s'égrener au-dessus des têtes des voyageurs. […] Des barrières impénétrables d'aulne rugueux défendent les berges. Le tamarac, l'arbre le moins frileux de la planète, pousse dans les tourbières. Les petits trembles s'espacent et se rabougrissent. L'horizon est fermé partout par la même clôture d'épinettes noires. »

 

« Un huard, au loin, lance un rire maboul »

 

« De jolis prés verts s'ouvrent entre les flots de conifères et invitent au repos. Dès qu'on y met le pied, le pré se transforme en une masse inextricable de broussailles, de thés du labrador et de kalmias qui vous arrivent à mi-cuisse. […] du bois de chauffe, il y en a partout. Les épinettes se momifient sur pied, patiemment séchées par le vent éternel. La nuit, les hommes allument de grands feux qui crachent des étincelles et font monter des nébuleuses inédites parmi les constellations. »

 

« Des couleuvres de neige s'enroulent autour de ses jambes. »

 

« Les mains en cornet, Harvey fait craquer une allumette contre un ongle, puis embrase le tabac blond de sa cigarette. Il lève le museau et se délivre d'un beau panache odorant. »

 

Je vous laisse découvrir celles des lacs et des marais qui s'enchaînent jusqu'à perte de vue (p. 207), les longs filaments d’oies et des escadrilles de canards (p. 209), les frappe-à-bord qui sont à la fête et les grosses mouches velues qui vous enlèvent un peu d'épiderme à chaque morsure (p. 221), les berges couvertes d'atocas, d'airelles et de bleuets et le miaulement des castors, la nuit (p. 289).

 

Certaines scènes sont rédigées dans une langue cinématographique. Deux exemples :

 

Le canot qui chavire :

 

« Le canot se cabre comme un cheval sauvage. Une épaule rutilante sort de l'eau, soulève l'embarcation d'un coup et la précipite de l'avant comme un javelot lancé à toute force. […] Le canot s'élance dans les airs et fait un vol plané d'une seconde qui lui semble durer une éternité, avant de plonger dans un bouillonnement géant. Il est arraché de sa place par un immense coup de poing au ventre, se retrouve cul par-dessus tête sous l'eau, brassé comme un rat dans la gueule d'un terrier, ne sachant plus où est la surface, recevant des coups de partout tandis que des masses sombres passent à toute allure dans une tourmente grise. »

 

Et la rivière en débâcle :

 

« Une grande secousse parcourt l'amas de glace, comme un train qui donne son coup de départ. […] Un bruit de déchirement et le couvercle de glace se met en marche. Un chant de sirène, aigu, aérien, s'élève dans la noirceur. Un vrombissement monte des entrailles de la rivière. Des cascades de glaçons pulvérisés chuintent à travers l'obscurité. »

 

La scène de l’attaque d’un caribou par une meute de loups (pp. 301-302) donne froid dans le dos.

 

Vous y apprendrez peut-être comme moi qu’une personne peut écrire au stylo 30 mots à la minute et 80 à la machine ; que lorsqu’un Blanc quittait la région, il cherchait un nouvel homme pour sa femme : ils appelaient ça « retourner la fille» ; que le représentant du commissaire aux Affaires indiennes faisait annuellement la tournée des villages autochtones ; qu’une descente de canot s’appelait « un quai indien : deux perches à demi submergées, reliées entre elles par des rameaux de conifère formant un coussin protecteur pour le canot qui accoste » ; que les Cris nommaient les Canadiens français « Pakhwésan. Un mangeur de pain » ; que les bûcherons appelaient du saint-michel « un brûlis presque impénétrable : sans doute parce qu'il faudrait une intervention de l'archange pour s'en tirer. Les jeunes épinettes poussent dru comme des cheveux et arrivent à la poitrine des hommes … ».

 

Ronald Lavallée documente son récit en mettant en évidence les ordres du Quartier général (QG) distribués sous forme de circulaires :

 

« On signale des vols de chevaux à mille kilomètres. Des évasions de pénitencier en Ontario. On rappelle les dispositions à prendre contre les immigrants chinois clandestins. Interdiction absolue de chasser le bœuf musqué dans l'Arctique. Copie vous est livrée de la Loi sur les douanes. Et puis, après chaque avis : Prendre toutes mesures nécessaires. Chaque circulaire exige un accusé de réception et porte la date à laquelle a été expédiée la réponse. Avant qu'elle n'arrive, il peut s'écouler des mois. Callwood tombe sur une lettre du commissaire aux Affaires indiennes qui ordonne de comptabiliser toutes les arrestations pour possession d'alcool, secteur par secteur. »

 

Et les livraisons de journaux, de beaucoup de journaux.

 

Les policiers doivent aussi « lutter contre le braconnage des espèces protégées, l'esturgeon en particulier », faire respecter la Loi sur les poissons et la faune. Sans oublier les saisies d’alcool auprès de petits revendeurs qui, « dans le pays, est vu comme une bonne blague, un divertissement, qu'on s'ennuierait mortellement sans ce jeu du chat et de la souris entre la police et les contrebandiers. » En portant un jugement assertorique sur leurs interventions :

 

« C'est le surintendant aux Affaires indiennes qui nous oblige à traquer l'alcool dans les réserves. Ça fait chier tout le monde, je peux te le dire. Mettre à l'amende des gens qui ont pas le sou est une perte de temps. Les Indiens vont disparaître de toute manière. Survie des plus forts. Qu'ils boivent un peu plus, un peu moins. »

 

Le reste du temps, le policier « rend visite aux aînés du village. Il apporte des cigarettes que les vieux émiettent dans leurs pipes. On lui fait une place en silence. On lui sert du thé sirupeux à faire grincer les dents. On répond à ses interrogations par de lents hochements de tête. Mais les conversations sont empruntées, entrecoupées d'interminables silences. Il ne sait jamais quand partir et, quand il s'y résout enfin, personne ne le retient, ni même le salue. »

 

Le chapitre 5 décrit l’arrivée du bateau à vapeur du représentant de la Compagnie de la Baie d’Hudson rempli de provisions et qui, au retour, emporte les enfants d’âge scolaire vers les pensionnats du sud. 

 

La deuxième moitié du roman décrit dans ses moindres détails la recherche d’un certain Moïse Corneau accusé d’avoir tué sa femme et son enfant. Trois versions des faits reprochés à l’homme sont réparties dans le récit qui se transforme en un tourne page efficace depuis la préparation de l’expédition, son déroulement chaotique jusqu’à son dénouement des plus inattendu.

 

« Matthew [Callwood] déniche un document qu'il traîne dans ses valises depuis l'école de police : Besoins alimentaires des hommes en patrouille d'hiver. »

 

« Des briques de pemmican, des biscuits, des fruits secs, de la soupe cristallisée et du thé pour les hommes. Du poisson sec et du pemmican pour les chiens. Un seul traîneau en forme de grand toboggan. Un homme marchera à côté. Les deux autres iront devant, en raquettes, pour faire la trace et éviter que les chiens ne s'épuisent. Des fusils. Des menottes et des entraves. Un filet de pêche à tendre sous la glace pour refaire le stock de poissons en chemin. »

 

« Cinquante grammes par homme, par jour. [« Le QG en fait une fixette »].  C'est ce qui a permis à Amundsen de tenir jusqu'au pôle. » Des Forced March : « Des cachets de cocaïne et de caféine » […] « Ça te transforme en machine. »

 

Les gardiens de la paix « ont fière allure avec leurs verres fumés à l'uranium, dernière trouvaille contre l'ophtalmie des neiges. Le reste de l'habillement, hélas, manque d'élégance. L'intendance a dû commander une seule taille d'anorak - la plus grande - en se disant qu'elle irait à tout le monde. »

 

Il faudra apporter la caméra qu’on leur a fait parvenir : « C'est pour photographier le cadavre » de celui qu’on recherche et qu’ils abattront manu militari, eux qui, à l’école de police, « ont appris à tirer à toutes les six secondes ».

 

Et garder en tête le secret du commandement :

 

« … faire que la partie ne s'arrête pas, que le ballon reste en jeu, le score final toujours en suspens. Les hommes […] ne tiennent pas tant que ça à savoir si l'objectif vers lequel ils tendent est juste, du moment qu'ils ont des chances de l'atteindre. Après ça, fixez-leur la destination que vous voudrez, bonne ou mauvaise. »

 

Tous des loups se démarque par l’originalité du récit, la qualité d’écriture, le contenu historique et pédagogique. Ce roman palpitant met aussi en évidence les comportements machistes et les propos racistes de l’époque envers les populations autochtones : « L'échelle des races. La supériorité des Blancs. Mais tous les mâles se ressemblent. La force et l'adresse, voilà ce qu'ils admirent. Le courage physique est la seule vraie vertu. Les idées, on s'en branle. » Il met en scène des personnages plus vrais que vrais : le constable Matthew Callwood issu d’une famille bourgeoise qui rêve d’aller servir sous les drapeaux britanniques alors qu’il apprend le déclenchement de la guerre en Europe et dont le prédécesseur, Suchenko, entretient des relations troubles avec les trafiquants d’alcool et les Autochtones, Harvey Gruber, l’assistant de Callwood, aux penchants marqués pour l’alcool et le sexe, Fran la prostituée du village, Corbett, le British illuminé, quelques Cris et Métis engagés dans l’expédition…

 

En conclusion, cette citation du juriste britannique William Blackstone (1723-1780) que Matthew Callwood lit en ouvrant au hasard l’exemplaire qu’il a apporté avec lui des Commentaries on the Laws of England résume bien l’essence de cette fiction :

 

« L'être humain […] a été doté par la Nature d'une sauvage liberté. Mais tout homme qui réfléchit acceptera de troquer cette liberté contre l'obéissance aux lois. Car s’il conserve le droit de faire tout ce qu'il veut, les autres feront de même et, alors, qui sera en sécurité ? »

 

Merci aux éditions Fides pour le service de presse.

 

Au Québec, vous pouvez commander et récupérer votre exemplaire auprès de votre librairie indépendante sur le site leslibraires.ca.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****


Le poids des années (Guillaume Morrissette)


Guillaume Morrissette. – Le poids des années. – Laval : Guy Saint-Jean Éditeur, 2023. – 425 pages.

 


Polar

 


 

Résumé :

 

Un corps est découvert en pleine nature. Il s’agirait de Louis-Pierre Masson, un ancien professeur d’éducation physique dont on avait perdu la trace il y a trois ans, alors qu’il venait d’être accusé d’attouchements sur des élèves. Coïncidence ? La scène de crime laisse croire à un suicide, mais les résultats de l’autopsie forcent les autorités à voir les choses autrement. Le meurtrier a fait preuve de beaucoup de créativité…

 

Entre Shawinigan et Trois-Rivières, les enquêteurs Gary Demers et Paul Sioui tentent donc de dénouer l’énigme en creusant la vie de la victime, un habitué des services d’escortes. Existe-t-il un lien entre les témoignages d’anciens élèves, Masson lui-même et les employés du salon de massage qu’il aurait visité avant de disparaître ?

 

Commentaires :

 

Je découvre sur le tard Guillaume Morrissette avec ce 11e roman publié chez Guy Saint-Jean Éditeur dont les cinq derniers romans se sont vendus à 5000 exemplaires. L'auteur est une machine promotionnelle sur deux pattes comme le qualifie son éditeur : il a récemment vendu 342 exemplaires de ses livres lors d’un Salon du livre de Trois-Rivières pendant une séance de dédicaces qui a duré 36 heures et 1264 à l'occasion de sa Caravane littéraire. Sa marque de commerce : des personnages « qui évoluent chez nous et dans un contexte social hyper actuel, avec des scènes d'une efficacité redoutable qui nous restent en tête pendant longtemps. »

 

C’est le cas avec Le poids des années : un récit très crédible qui se déroule principalement en Mauricie, où habite l’auteur qui enseigne à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), et en partie à Saint-Jérôme dans Lanaudière. Un roman non sanglant, sans scène de violences extrêmes qui met en vedette deux enquêteurs de la Sûreté du Québec (SQ) : le sergent Gary Demers de Trois-Rivières et Paul Sioui d’origine autochtone, de Shawinigan, ce dernier possédant une vaste expérience « aux crimes majeurs, à Montréal ».

 

Guillaume Morrissette a choisi de découper l’histoire en 90 courts chapitres. Dès le prologue, le lecteur découvre le cadavre. Le récit se divise en quatre parties, quatre phases d’investigation : la genèse, l’enquête, la traque et les questions. L’auteur a cru bon d’afficher au début de chaque chapitre un repère chronologique des événements se déroulant en 2018 (antérieurs au meurtre), de janvier à mars 2019 (année du meurtre) et mars 2022 (déroulement de l’enquête). Avec même le positionnement précis d’un repère (flèche) correspondant à la date du chapitre. Cette technique nous permet de suivre l’action dans le temps.

À noter également les titres des chapitres tous en lien avec leurs thématiques.

 

On doit souligner les dialogues naturels « à la québécoise » tant pour les policiers que pour les autres personnages ainsi que la qualité de la langue sans anglicismes.

 

Tout est crédible dans cette histoire : le scénario du meurtre (« C’est pas un hasard, la place où il a été pendu. »), la mécanique interne de l’enquête, les problèmes de relations personnelles et professionnelles entre collègues policiers. En voici trois exemples :

 

Les explications du médecin légiste :

 

« La rupture des vertèbres cervicales s'est produite entre la 4 et la 5, ce qui nous permet de retrouver l'os hyoïde  […] ce petit os est fracturé bien net en deux endroits opposés et symétriques. […] Une bonne pression des deux côtés du cou, pendant une trentaine de secondes. Comme ça, par exemple, mima-t-elle en plaçant ses mains autour du cou du policier. Une encolure, aussi, par-derrière, peut générer d'un seul côté une fracture de l'hyoïde […]. La fracture de l'os ne cause pas la mort, mais pour le briser de cette façon, il faut appliquer une telle force qu'il y a strangulation simultanée. […]  Ça prend une pression des deux côtés en même temps. Imaginez un étau qui prend la gorge par-devant et qui serre tranquillement. L'os va céder là, et là. »

 

Des techniques pour démasquer un suspect à l’aide de son téléphone…

 

«  Pendant que Paul posait sa question, Gary sortit son téléphone et composa le numéro d'Éric Arsenault. […] On entendit une sonnerie. Arsenault sortit l'appareil de sa poche et vérifia la provenance de l'appel. Inconnu. Il s'apprêtait à l'ignorer quand il vit que Gary montrait son cellulaire dans sa main droite. C'est juste pour confirmer qu'on est capables de vous joindre, monsieur Arsenault. »

 

… ou de laisser croire qu’un indice a été trouvé sur les lieux :

 

« Gary envoya un message texte au technicien en identité judiciaire qui travaillait dans la salle numéro 1. Au bout de quelques secondes, celui-ci apparut dans le corridor et héla l'enquêteur. Sergent, vous avez une minute? - Oui, oui. On a trouvé quelque chose. L'employé murmura quelque chose à l'oreille de Demers. »

 

Guillaume Morrissette a réservé aux deux tiers du récit trois chapitres pour décrire en détail les étapes du meurtre et découvrir le rôle des différents acteurs. Dès lors, le rythme s’accélère et le lecteur est tenu en haleine jusqu’à découvrir comment les enquêteurs réussiront à faire éclater en tout ou en partie la vérité. Impossible de faire une pause lecture à cette étape !

 

J’ai noté au passage cette belle description forestière :

 

« Demers tenta sans succès de repérer la rivière Saint-Maurice à travers les arbres, sur sa droite. Les bouleaux, les hêtres, les érables, les épinettes, les sapins de Douglas et baumiers, les érables de Pennsylvanie, les pruches, les centaines de petits ifs du Canada, dont seulement la cime traversait la neige, les énormes pins gris et les rares thuyas s'échangeaient mille écorces et autant d'odeurs. Ce mélange d'essences boréales dans la partie nord devait donner au parc Jacques-Plante une touche magnifique, peu importe la saison. »

 

Et ce clin d’œil à l’archivage des dossiers d’enquête :

 

« Les dossiers traités par la police municipale n'étaient pas archivés au même endroit que ceux de la Sûreté, même si le territoire des deux juridictions se chevauchait. En grande partie, la nature même des enquêtes différait par son importance et les ressources nécessaires pour les résoudre. »

 

Vedette incontournable de la littérature policière québécoise et invité d’honneur au 21e gala de la Société du roman policier de Saint-Pacôme, Guillaume Morrissette est chargé de cours à l’UQTR. Il est récipiendaire du « Prix d’excellence en enseignement », plus haute distinction honorifique remise à un chargé de cours, ainsi que du « Prix des lecteurs du Salon du livre de Trois-Rivières en 2016  et 2017 ». Polymathe depuis l’adolescence et membre actif de MENSA Canada, il a été récipiendaire de 10 prix et a été aussi finaliste à 10 reprises pour ses romans publiés de 2015 à 2022.

 

Un détail : il me semble qu’au bas de la page 411, il faudrait lire « Michel Arsenault » et non « Claude Arsenault ».

 

Merci à Guy Saint-Jean Éditeur pour le service de presse.

 

Au Québec, vous pouvez commander et récupérer votre exemplaire auprès de votre librairie indépendante sur le site leslibraires.ca.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****


Dopamine (Sonia K. Laflamme)


Sonia K. Laflamme. – Dopamine. – Paris : Hugo Roman, 2023. – 360 pages.

 


Polar

 


 


Résumé :

 

Julie Hamelin, 49 ans, ex-criminologue et parkinsonienne, se réveille au beau milieu de la nuit auprès d’un amant assassiné. Au-delà de la valse des témoins et en dépit de crises de tremblements, la police considère la femme comme son suspect principal. Et si elle avait un complice ? Et si les membres de son entourage n’étaient pas aussi fiables qu’elle le pensait.

 

 

Commentaires :

 

Après, entre autres, 29 romans, cinq documentaires et 9 nouvelles  pour la jeunesse, Sonia K. Laflamme, originaire de Saint-Romuald, en banlieue de Québec, publie une première fiction pour adultes : Dopamine, « Un polar qui secoue » comme son éditeur en fait la promotion. Un slogan au double sens qu’on découvre en cours de lecture.

 

Sept jours d’enquête policière, à l’automne 2019, dirigée par le lieutenant-détective à la tenue vestimentaire monochrome, Louis Samson, de la police de Montréal, assisté de son adjointe Lili Chang – en trame de fond – et la maladie de Parkinson, qui occupe tout l’espace littéraire en avant plan. Le tout interrelié dans un scénario classique procédural : scène de crime, interventions des techniciens du laboratoire médico-légal…

 

« Dans la chambre, le corps de […] avait disparu. Il ne restait que deux techniciens de la Scientifique qui retiraient les draps du lit. Ils placèrent sous la zone contaminée par le sang de la victime une bande de plastique, puis une seconde par-dessus afin d'éviter que les substances corporelles n'imbibent les parties intactes du tissu lors du pliage. Ils ramenèrent ensuite les quatre coins du drap vers son centre, le plièrent trois fois de suite et le glissèrent dans un sac de papier avant de retourner au laboratoire, situé dans le même immeuble que la Centrale. »

 

… diagnostic du médecin légiste, recherches et rencontres de témoins et de suspects, visionnement de caméras de surveillance, présence policière aux funérailles, tableau d’enquête, hypothèses et contre hypothèses, fausses pistes, pression du supérieur immédiat... À noter, par contre, l’absence des médias, généralement intrusifs au cours des investigations.

 

D’entrée de jeu, dès le premier chapitre, le meurtre est commis…

 

« La mort étendit son bras et distribua sa propre justice. Un coup de feu déchira la nuit. »

 

« L’auréole de sang se propageait. Elle absorbait la vie, gourmande et impitoyable. »

 

…dans des circonstances qui m’ont paru plutôt invraisemblables. Je vous laisse le découvrir.

 

Et, pendant 350 pages, le titre du récit trouve sa justification dans la définition de la dopamine énoncée en couverture de première :

 

« DOPAMINE [dopamin] n. f.

1. Neurotransmetteur.

2. L'une des quatre hormones du bien-être, avec la sérotonine, l'endorphine et l'ocytocine, secrétées par le cerveau humain.

3. Hormone du plaisir immédiat que le cerveau associe à un sentiment de satisfaction, comme c'est le cas, par exemple, pour un orgasme sexuel et différentes addictions.

4. La dopamine assure, entre autres, la coordination des mouvements en transmettant l'information d'un neurone à l'autre. On dit que, lorsque le diagnostic de la maladie de Parkinson est rendu par le médecin, le patient a déjà perdu environ 75 % des neurones dopaminergiques, lesquels produisent la dopamine. »

 

Et dans les effets indésirables de la médication prescrite aux patients atteints par cette maladie neurodégénérative irréversible : le pramipexole, entre autres, sur l'hypersexualité et la levodopa qui possède la particularité de pouvoir être transformée directement et naturellement en dopamine dans le cerveau. Le comportement de Julie Hamelin multipliant les aventures d’un soir, personnage féminin principal imaginé par Sonia K. Laflamme qui souffre elle-même de cette maladie depuis une quinzaine d’années et qui en connaît bien les divers enjeux, en est une parfaite illustration :

 

« Ses pulsions et ses fantasmes se trouvaient exacerbés par un des trois médicaments qu'elle prenait, soit le pramipexole. Elle ingurgitait six doses de 0.5 milligramme par jour. Il avait la réputation d'induire des troubles compulsifs comme effets secondaires indésirables, tels que le jeu pathologique, des dépenses excessives et non justifiées, la boulimie, une augmentation importante de la libido... Le médicament, connu aussi sous le label Mirapex, avait été rebaptisé Mirasex par Julie. Et pour cause, puisqu'il lui faisait miroiter la recherche du bien-être, engendré par les plaisirs charnels avec un partenaire ou en solo, comme une solution avantageuse à la production naturelle de dopamine dans son cerveau. Ce moyen se révélait cependant efficace que pour une courte durée. Si Julie se portait beaucoup mieux au lendemain d'un orgasme sexuel – elle observait toujours une diminution de l'ensemble de ses symptômes –, tout était à recommencer le soir venu. Encore et encore. Elle se trouvait ainsi plongée dans un cercle vicieux, une centrifugeuse qui l'aspirait et la maintenait dans un certain état de dépendance, recherchant le vertige de la récompense sans fournir au préalable l’effort pour la mériter. »

 

S’ensuit un récit troublant de sensualité exacerbée, d’infidélités conjugales imbriquées, de défis malsains d’un « club d’investissement » à savoir « qui baiserait le plus de filles » pendant 15 ans :

 

« Tous les ans, on se réunit pour authentifier les preuves, soit les photos des filles inscrites sur chacune des listes de l'année. On profite de l'occasion pour renouveler notre cotisation annuelle, fixée à mille dollars chacun, et de l'investir dans un fonds négocié en Bourse en haute technologie. Les frais de gestion sont minimes et le risque, très élevé. […] Avec les intérêts composés et malgré la fluctuation de la devise canadienne, notre cagnotte représente une jolie somme. […] on devrait atteindre les sept cent cinquante mille dollars canadiens l'an prochain. À moins d'un effondrement de la Bourse, c'est ce qu'empochera le vainqueur. »

  

L’auteure ayant étudié la criminologie est aussi en mesure de dresser le portrait psychologique d’un meurtrier :

 

« Les délinquants ont tendance à agir à l'intérieur de leur propre groupe ethnique.

[…] Quatre raisons fondamentales poussent un individu à commettre un crime : la jalousie, la vengeance, l'argent et le désir de dominer.

[…] Le passage à l'acte dépend de trois conditions sine qua non : une motivation, des moyens et une occasion. Lorsqu'elles sont réunies, elles permettent au délinquant d'évaluer si le jeu en vaut la chandelle. C'est le principe du choix rationnel. [Le] ‘’ rationnel ‘’ n'équivaut pas ici à un choix objectif, rigoureux ou scientifique. Ce choix n'est rationnel que par rapport au vécu, aux sentiments, aux attentes, aux griefs personnels de la personne qui le fait. D'où l'importance de se mettre dans sa peau afin d'établir le meilleur profil possible. Ce qui prend du temps et un certain entraînement. »

 

J’ai noté au passage quelques réflexions intéressantes, dont celles-ci :

 

« … les gestes d’une personne momentanément lâche marquent toujours davantage l’imaginaire collectif qu’un cursus sans réels faux pas. »

 

« … nous sommes un peu comme les écrivains: quand on n'écrit pas, on pense à ce qu'on va écrire et à la manière de raconter les choses. Le cerveau ne s'éteint jamais. Il n'y a pas de commutateur. »

 

Et également les détails cliniques sur la stimulation cérébrale profonde comme solution pour réduire pendant une dizaine d’années la consommation de pramipexole :

 

« Le traitement se faisait en deux étapes. Au cours d'une première opération, on pratiquait deux petits trous dans la calotte crânienne et on insérait des électrodes dans le cerveau, jusqu'au noyau sous-thalamique. La cible anatomique de chaque électrode ayant été déterminée au préalable par imagerie médicale. Au cours de cette étape, l'anesthésiste faisait alterner chez le patient les périodes de sommeil et de veille afin que le neurochirurgien vérifie le bon emplacement des électrodes. Il soumettait alors le patient à de légers exercices de coordination manuelle, visuelle et vocale.

 

L'observation des effets instantanés des électrodes sur le corps lui permettait de corriger leur positionnement au besoin.

Quelques jours plus tard, lors d'une seconde intervention chirurgicale, on reliait avec des fils les électrodes à un neurostimulateur qu'on implantait dans la poitrine du patient, de la même manière qu'un stimulateur cardiaque.

 

[…] En prévision du traitement, elle devait se soumettre à une batterie de tests préopératoires : prélèvements sanguins, électrocardiogramme, évaluation psychologique, tests cognitifs, physiothérapie, imagerie par résonance magnétique, réactivité à la lévodopa... »

 

Écrit dans un style fluide, Dopamine sait garder notre intérêt jusqu’en finale plus ou moins prévisible. Sonia K. Laflamme nous offre une lecture à la fois divertissante et pédagogique qui mérite de s’y intéresser. Si on doit se fier au site Babelio, un des réseaux sociaux français du livre les plus populaires, une suite serait à prévoir.

 

Un dernier commentaire : est-ce parce que ce roman écrit par une Québécoise est publié chez un éditeur de l’Hexagone qu’on dénombre plus d’une dizaine de « du coup », expression favorite des Français ?

 

Au Québec, vous pouvez commander et récupérer votre exemplaire auprès de votre librairie indépendante sur le site leslibraires.ca.

 

 

Originalité/Choix du sujet : ****

Qualité littéraire : ****

Intrigue :  ***

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  ***

Appréciation générale : ***1/2


Juillet rouge au matin (Stéphanie Gauthier)


Stéphanie Gauthier. – Juillet rouge au matin. – Montréal : Robert Laffont Québec, 2023. – 372 pages.

 


Polar

 

 


Résumé :

 

C'est une journée ensoleillée sur le Plateau.

 

Un chauffeur Uber cueille deux clients devant un café de la rue Saint-Laurent.

 

Peu après, une fusillade éclate dans une ruelle isolée de Montréal et cible les trois occupants du taxi Uber : le chauffeur et ses deux passagers, un homme et une femme. Les deux hommes meurent sur le coup, la femme est grièvement blessée.

 

Rien ne semble lier les victimes, qui ne sont aucunement impliquées dans le milieu criminel.

 

Qui était visé, et pour quelle raison ?

 

 

Commentaires :

 

Stéphanie Gauthier se distingue dans la confrérie des auteur.es québécois.es de polars en impliquant une galerie de personnages crédibles tous liés entre eux d’une façon ou d’une autre et mêlés de près ou de loin, parfois à leur insu, au drame qu’elle a imaginé. Elle récidive avec Juillet rouge au matin, son 3e roman policier mettant en scène l’inspecteur Pierre Blackburn.

 

Sans divulguer l’issue du récit, je me suis amusé à schématiser les interrelations entre ceux et celles dont l’auteure nous dévoile, de chapitre en chapitre consacré à l’un d’eux, des zones troubles et certains de leurs jardins secrets susceptibles de nous fournir des indices ou de nous entraîner sur de fausses pistes jusqu’au dénouement dans une finale tout à fait imprévisible.  

 

   .

En quatrième de couverture Stéphanie Gauthier résume bien la recette qu’elle applique aux règles de l’écriture de polars :

 

« J'aime présenter des gens ordinaires, qui, pour une raison ou une autre, sont incités à commettre des actes répréhensibles. À mon avis, personne n'est complètement à l'abri de vivre ce genre de choses. »

 

Répartie sur quatre jours, cette enquête convenue se déroule d’interrogatoire en interrogatoire de personnes proches des victimes et en visionnements de vidéos captées par des caméras de sécurité. Peu à peu, les pièces du casse-tête trouvent leur place jusqu’à une finale où l’auteure nous révèle ce qui s’est effectivement passé dans cette ruelle.

 

Scénario bien ficelé serti de nombreux détails qui trouvent leurs places dans la recherche de la vérité, Juillet rouge au matin est un roman qui capte notre intérêt, particulièrement dans le dernier tiers de l’enquête alors que s’accélère le rythme des indices.

 

Quant au titre inspiré d’un dicton de la sagesse paysanne française – « Juillet rouge au matin, au soir apporte crachin » –, il trouve sa justification dans l’imbrication des événements tragiques auxquels sont confrontés bien malgré eux les différents personnages.

 

Au Québec, vous pouvez commander et récupérer votre exemplaire auprès de votre librairie indépendante sur le site leslibraires.ca.

 

 

Originalité/Choix du sujet : ****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  ****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie : ****

Appréciation générale : ****