L’étrange bibliothèque (Haruki Murakami)


Haruki Murakami. – L’étrange bibliothèque. – Paris : Belfond, 2022. – 73 pages.

 


Nouvelle

 

 


Résumé :

 

Japon, de nos jours. Un jeune garçon se rend à la bibliothèque municipale. Jusqu'ici, rien que de très banal, le garçon est scrupuleux, il rend toujours ses livres à l'heure. Cette fois, pourtant, rien ne se passera comme prévu...

 

 

Commentaires :

 

Un petit bijou cette nouvelle de Haruki Murakami, un auteur que je découvre au hasard d’une réédition sous forme d’un « beau livre » de petit format, un livre objet édité sur du papier de qualité mettant en valeur les 20 magnifiques illustrations de Kat Menschik, dessinatrice et illustratrice allemande, dont on a un aperçu sur la couverture de première au lettrage doré.

 

Cette nouvelle, qui s’apparente à un récit jeunesse, est brève : à peine 26 très courts chapitres répartis sur 53 pages (si on exclut les illustrations) qui nous plongent dans un univers fantastique, entre rêve et réalité, à la fois poétique et cauchemardesque. Chacun son monde, où « tous ces mondes différents [ceux de chaque personnage] se retrouvent mêlés », se chevauchent. À sa lecture, je ne me sentais pas très loin de celui du Petit Prince par l’imaginaire de l’auteur.

 

Dans cet univers noir, Haruki Murakami fait évoluer son jeune personnage prisonnier des limbes de cette bibliothèque, en quête du chemin de la liberté, transformant son angoisse « en une angoisse qui n’était plus véritablement angoissante. Et toute angoisse qui n’est pas spécialement angoissante, au bout du compte, c’est une angoisse sans importance. »

 

L’histoire touchante de L’étrange bibliothèque, c’est aussi l’histoire du passage de l’adolescence au monde adulte qui « … suit son cours. C’est la même chose pour tout le monde. »

 

L’œuvre de Haruki Murakami oscille entre la pensée bouddhiste qui voit des répercussions à nos actions sur une échelle plus large et la chronique sociale dans un cadre fantastique. Il a reçu plusieurs prix littéraires comme le prix Yomiuri Literary Prize, le prix Kafka 2006 ainsi que le prix Jérusalem de la liberté de l’individu dans la société en 2009. Il a publié des romans longs, des romans courts, des nouvelles, des traductions, des essais et des enquêtes.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

L’étonnante mémoire des glaces (Catherine Lafrance)


Catherine Lafrance. – L’étonnante mémoire des glaces. – Montréal : Druide, 2022. – 424 pages.

 


Thriller


 

 

Résumé :

 

La pluie verglaçante est tombée toute la nuit. Montréal ressemble à une patinoire. Dans la salle de rédaction à moitié vide d’un quotidien, où traînent encore des guirlandes de Noël, des reporters rentrent lentement au travail, tandis qu’à Saint-Albert-sur-le-Lac, village aux allures de carte postale niché au cœur des Cantons-de-l’Est, on constate les conséquences tragiques d’un incendie. Le journaliste Michel Duquesne est dépêché sur place. Une révélation étonnante, puis des traces emprisonnées dans la glace vont l’amener sur une piste qui l’exposera à des dangers insoupçonnés, tout en réveillant en lui des monstres de son enfance. Au grand dam de ses patrons, Duquesne n’en fera qu’à sa tête pour aller au fond de cette affaire.

 

 

Commentaires :

 

Un premier polar très réussi pour la journaliste, animatrice et productrice Catherine Lafrance qui a déjà publié trois nouvelles et trois romans. Pas étonnant qu’elle ait mis en scène un reporter dans une « histoire, même si elle peut ressembler à celles, qui, trop souvent, font la manchette » côtoie des personnages fictifs « inspirés de collègues, croisés au fil du temps, dans divers médias ». Résultat : une intrigue bien construite avec une trame narrative qui accroche le lecteur et le tient en haleine jusqu’à la fin. Un style rythmé, un suspense digne des meilleurs thrillers, qui trouve son apogée dans la scène du lac fort bien réussie.

 

L’expérience journalistique de l’autrice contribue à l’authenticité et à la crédibilité des mises en scène : conférences de presse des corps policiers, collaboration entre journalistes et responsable des communications des forces de l’ordre, compétition entre journalistes à la recherche de primeurs…

 

Ce « polar du nord » dont l’action, on le devine rapidement, se déroule en pleine crise du verglas que le Québec a vécu en 1998, dans un village fictif « imaginé niché sur les rives du lac Brome » par l’autrice, est écrit dans le pur respect des règles très strictes de ce genre littéraire.

 

Avec son personnage principal, Michel Duquesne, reporter d’un grand journal montréalais, aux prises avec un passé peu glorieux, maniaque au point de replacer des objets qui sont en décalage avec la logique ou de se3 concentrer sur les moindres détails, superstitieux au point de ne jamais pénétrer en un lieu autrement qu’en introduisant son pied droit.

 

Un personnage secondaire, William Latendresse, dans la personne du chargé des communications de la Sûreté du Québec qui a pour manie de détacher les premiers boutons de sa chemise lorsque les choses se corsent.

 

Sans oublier l’implication d’Anne-Marie Bérubé, la journaliste de l’hebdo local, qui ajoute à l’enquête ses méthodes personnelles de travail hors grands centres.

 

Dans ce roman de plus de 400 pages, finaliste au Prix Saint-Pacôme 2022, les forces du mal m’ont semblé plus coriaces que les policières. Le fait que les enquêteurs de la SQ aient abandonné si rapidement les lieux et n’aient pas remarqué les traces de la « mémoire des glaces », laissant l’initiative au journaliste m’a chicoté. Aussi quand ce dernier se déplace en voiture et perd sa route sans utiliser le GPS de son téléphone portable.

 

Une lecture agréable, malgré la noirceur du sujet comme l’explique Catherine Lafrance :

 

« Quels sont les pires crimes? En écrivant L'étonnante mémoire des glaces, cette question revenait souvent à mon esprit, comme si un perroquet imaginaire, posé sur mon épaule, me la posait à répétition. Quels sont les pires crimes? Ceux commis par des fous? Par des tueurs en série? Par des désespérés? Ils sont graves, bien sûr, mais ce ne sont pas les pires. Non, les pires, ce sont ceux commis par des hommes, qui, avides de pouvoir ou d'argent, infligent des souffrances simplement pour s’enrichir. Qui s'en prennent aux femmes, aux enfants. J'ai voulu les dépeindre. Sans me complaire dans les descriptions explicites de leurs cruelles actions, mais pour les faire sortir de l'ombre. Qu'on puisse les regarder à la lumière. Qu'on les détaille. Qu'on les voit pour ce qu'ils sont. Qu'on sache qu'ils existent quelque part. »

 

Sans rien vous dévoiler, j’avais identifié le « cerveau » criminel.


Il y a fort à parier que Michel Duquesne récidivera… pour le bien de la justice et le plaisir des lectrices et des lecteurs de Catherine Lafrance.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

L’inconnu de la poste (Florence Aubenas)


Florence Aubenas. – L’inconnu de la poste. – Paris : Éditions de l’Olivier, 2021. – 235 pages.

 


Récit

 

 


Résumé :

 

Le village, c’est Montréal-la-Cluse. La victime, c’est Catherine Burgod, tuée de vingt-huit coups de couteau dans le bureau de poste où elle travaillait. Ce livre est donc l’histoire d’un crime. Il a fallu sept ans à Florence Aubenas pour en reconstituer tous les épisodes – tous, sauf un. Le résultat est saisissant. Au-delà du fait divers et de l’enquête policière, L’Inconnu de la poste est le portrait d’une France que l’on aurait tort de dire ordinaire. Car si le hasard semble gouverner la vie des protagonistes de ce récit, Florence Aubenas offre à chacun d’entre eux la dignité d’un destin.

 

 

Commentaires :

 

Que dire de ce récit admirablement écrit et raconté avec humanisme par Florence Aubenas, grand reporter au journal Le Monde, sur cette affaire judiciaire rocambolesque ? Sinon, que la réalité dépasse la fiction dans cette relation des faits très documentée mettant en scène chacun des protagonistes et leurs passés parfois trouble : la victime, son entourage familial, ses amies, les voisins, les suspects, dont Gérald Thomassin (une fiche biographique peuit être consultée sur Wikipédia)…, sans oublier les avocats et les autres intervenants du système judiciaire.

 

Un polar ou thriller réalité passionnant de bout en bout, de rebondissement en rebondissement, de fausses pistes en fausses pistes. Une enquête policière sur une décennie, résultat d’une omerta. Une lecture passionnante, addictive. Une écriture méthodique qui puise dans tous les détails de cette histoire dans laquelle tout un chacun a sa propre interprétation des faits.

 

Un livre qui se lit avec des aller et retour sur Internet pour y visualiser les lieux, des photos de certains personnages, des vidéos… puisque tout est vrai dans ce quatrième opus de Florence Aubenas, auteure de nombreux essais et enquêtes dont La Méprise : l'affaire d'Outreau (2005), En France (2014) et  Le Quai de Ouistreham (2010), récit autobiographique. La journaliste originaire de Bruxelles avait publié en 2014, dans Le Monde Magazine, Gérald Thomassin, comme dans un mauvais film.

 

L’inconnu de la poste, un incontournable pour quiconque s’intéresse aux affaires judiciaires énigmatiques.

 

Après en avoir terminé la lecture (seulement après pour ne pas gâcher le suspense qui vous tiendra en haleine), je vous recommande fortement ce dossier synthèse et illustré du groupe Est-Bourgogne-Rhône-Alpes (EBRA) intitulé Meurtre de Montréal-la-Cluse : l'épilogue, 13 ans après ?

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

Jouissance (Ali Zamir)


Ali Zamir. – Jouissance. – Paris : Le Tripode, 2022. – 234 pages.

 


Roman

 

 


Résumé :

 

C’est l’histoire d’un roman qui se raconte lui-même. C’est l’histoire d’un roman qui n’a pas de chance. C’est l’histoire d’un roman témoin d’un coït en bibliothèque, complice d’une arnaque sur un millionnaire, confesseur d’un fait divers digne du Nouveau Détective, victime collatérale d’un remake improbable de Shining... Accumulant les propriétaires, jeté de poubelle en poubelle, ce roman parvient à se coller autant de problèmes sur le dos que de rencontres inattendues. Spectateur involontaire des actes les plus cocasses comme des plus cruels, des plus vertueux comme des plus tordus, il nous raconte la malice, le désir et la folie qui habitent ses satanés lecteurs…

 

 

Commentaires :

 

Imaginez qu’en « désabillant du regard » un livre sans auteur, « un verbe en gerbe de bave et d’écume », un digne représentant de ces « créatures étrangement considérées aveugles, sourdes et muettes, autant dire sans esprit » vous découvrez votre propre histoire passée et future. Un livre aux phrases sans fin, hanté par la réalité dramatique de la vie de ses personnages. Un livre qui passe de main en main, de poubelle en poubelle, qui nourrit le lecteur « de son expérience vagabonde » si ce dernier est toujours là en finale, a eu le courage de le supporter malgré ses « caprices », sa « conduite revêche, et la bêtise fracassante des humains ».

 

Tel est l’esprit et la lettre de cette haute voltige littéraire que j’ai eu grand plaisir à apprivoiser une fois franchies les pages liminaires. Et ce paragraphe de bienvenue qui marque le ton :

 

« Mais qui êtes-vous, lecteur, un être en herbe ou en gerbe ? Je n'en crois pas mes lettres, vous avez donc mordu, savez-vous dans quelle drôle de galère vous vous embarquez ? C'est un coup tordu, vous vous êtes laissé entraîner par un titre sommaire, sans avoir pris le temps de tout calculer. Mais enfin, enfant d'Adam et d'Ève, que faites-vous ici, dans le corps d'un verbe précocement éjaculé ? »

 

Embarquez-vous dans cette galère que vous propose Ali Zamir, originaire des aux Comores, résident de Montpellier. Vous découvrirez la richesse d’une écriture à la fois poétique, imagée, humoristique et percutante de cet auteur que j’ai découvert de grand talent qui compte à son actif trois autres romans : Anguille sous roche (2016), récompensé notamment de la mention spéciale du prix Wepler et du prix Senghor ; Mon Étincelle (2017) ; Dérangé que je suis (2019), prix Roman France Télévisions.

 

Jouissance est à sa manière un tourne page – le livre défiant lui-même le lecteur à poursuivre sa lecture de chapitre en chapitre aux intitulés énigmatiques : « Mes liaisons dangereuses » , « Au bonheur de ces dames», « Le cœur aboie, le verbe passe », « Les misérables », « Soyez sage avec tonton », « Quand le démon s’éloigne, il faut en profiter » et « Le plaisir périlleux des tubéreuses ».

 

Intriguant, n’est-ce pas ? Et que dire de cette requête provocatrice en conclusion :

 

«… voulez-vous continuer l'aventure, en accouchant vous-même, ci-après, de votre plein gré, vos cons de secrets, et enrichir de votre propre vie ma chair, ici même, sans euphémisme, ni circonlocution, avant que je le fasse à votre place, car sur votre compte, on en entend de belles aussi, et ce n'est point pour vous divertir plus longtemps que je vous le signale, voulez-vous avouer quelques-uns de vos absurdes secrets, comme un grand, ou une grande, afin d'épuiser, sans trêve, les plaisirs intarissables de votre vie grotesque, et d'ensevelir dans ma veine la dépouille mortelle de la mort ? »

 

En terminant, j’aimerais souligner la magnifique couverture de première illustrée par l’artiste italienne Lucie Giglio intitulée Avec le temps va tout s’en va (2021). Le temps, une thématique appropriée pour ce remarquable roman d’Ali Zamir.

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

Surface [roman et bande dessinée] (Olivier Norek)

Olivier Norek. – Surface. – Paris : Michel Lafon, 2019. – 425 pages.

 




Polar (roman et bande dessinée)

 

 


Résumé :

 

Après un grave accident, Noémie, une capitaine de la police judiciaire parisienne, est envoyée dans le petit village d'Avalone bien malgré elle. C'est alors que le cadavre d'un enfant disparu vingt-cinq ans auparavant est découvert. L'enquête bouleverse à la fois le quotidien des villageois et la reconstruction de la policière.

 

 

Commentaires :

 

C’est mon premier Olivier Norek. Je ne peux donc pas comparer avec ses quatre titres précédents : Code 93 (2013), Territoires (2014), Surtensions (2016) et Entre deux mondes (2017). Surface est un polar que j’ai beaucoup aimé.

 

D’abord pour la simplicité et l’efficacité de l’écriture, la structure générale de l’intrigue, le personnage principal de l’enquêtrice qui, malgré le drame personnel vécu au départ, s’emploie progressivement à dénouer celui du village dans lequel on lui a confié une tout autre mission, les enchaînements, les rebondissements, les fausses pistes et la finale que je défie quiconque de prédire.

 

L’auteur nous entraîne dans l’Aveyron, en Occitanie, au centre d'un triangle formé par les villes de Toulouse, Clermont-Ferrand et Montpellier. Dans une commune inondée par la construction d’un barrage, me rappelant « Dégât des eaux »  (une aventure de John Dortmunder) » de Donald Westlake.

 

Une histoire de « cold cases » originale et bien documentée grâce au réseau de collaboratrices et de collaborateurs des milieux policiers, médicaux… de l’auteur lui-même ex-policier, crédible, non sanglante comme je les aime, au suspense moyen croissant de chapitre en chapitre. Avec un clin d’œil de l’auteur à des collègues écrivains de littérature policière – Clautre Favan et Jacques Saussey – dans la scène de comptabilisation des défunts inhumés dans le cimetière communal.

Dès les premières pages, je n’ai eu qu’une envie : poursuivre la lecture des 63 courts chapitres répartis en quatre blocs aux titres évocateurs : En pleine tête - En pleine campagne - En pleine tempête - En plein cœur. Et ce  jusqu’au véritable dénouement.

 

Avec l’annonce de l’adaptation de ce polar efficace sous forme de bande dessinée [Olivier Norek, Matz & Brahy. – Surface. – Paris : Michel Lafond, 2022. – 136 pages], j’ai voulu comparer avec l’œuvre romanesque.

 

Magnifique couverture de première. L’album respecte l’esprit et la lettre de l’œuvre avec un scénario adapté pour couvrir l’ensemble du récit et y transposer le suspense en 136 planches très colorées. Excellent résultat avec un clin d’œil, en page 69, avec l’annonce d’une séance de dédicace d’Olivier Norek pour son plus récent polar, « Dans les brumes de Capelans », à la boutique de journaux et librairie Presse-Bulle de Decazeville.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

La chambre du fils (Jørn Lier Horst)


Jørn Lier Horst. 
– La chambre du fils. – Paris : Gallimard, 2022. – 475 pages.

 



Polar

 

 




Résumé :

 

Bernhard Clausen, ancien ouvrier soudeur, membre important du parti travailliste et ex-ministre, meurt soudainement d’une crise cardiaque. Un proche va inspecter son chalet pour s’assurer que rien n’y traîne qui risquerait de compromettre le parti. Il découvre neuf cartons entassés comme à la hâte dans une chambre, remplis de billets datant du début des années 2000 : l’équivalent de quatre-vingts millions de couronnes en euros, livres sterling et dollars.

 

L’inspecteur Wisting est chargé par le procureur général de Norvège de découvrir leur origine. Rapidement et le plus discrètement possible : les élections approchent.

 

Mais son enquête prend une nouvelle dimension quand remonte à la surface une lettre anonyme mettant en cause Clausen dans la disparition, en 2003, d’un jeune homme parti pêcher au bord du lac Gjersjøen.

 

 

Commentaires :

 

Une enquête policière et journalistique méticuleuse racontée pas à pas par un auteur qui s’appuie sur son expérience d’ancien inspecteur de police familier avec les rouages judiciaires norvégiens. Une écriture rythmée, efficace et très cinématographique.

 

Un tourne page qui nous tient en haleine avec ses rebondissements, ses fausses pistes, le souci du détail dans cette investigation policière intelligente et dans l’inclusion de scènes de la vie quotidienne des personnages principaux (l’inspecteur Wisting, sa fille Line et sa petite fille Amalie). Entourés d’une galerie de personnages crédibles, les bons comme les méchants.

 

De chapitre en chapitre, les suspects s’éliminent un à un jusqu’à la solution finale dans une séquence sur les chapeaux de roue.

 

La chambre du fils est la sixième enquête de Wisting. Sa lecture donne le goût de remonter dans la séquence littéraire imaginée par Jørn Lier Horst originaire du sud de la Norvège, qualifié par l’éditeur comme « le digne héritier du suédois Henning Mankell : Fermé pour l’hiver (2017), Les chiens de chasse (2018), L’usurpateur (2019), Le disparu de Larvik (2020) et Le code de Katharina (2021).

 

Un de mes coups de cœur 2022.

 

Petit bémol : l’insertion à plusieurs reprises de l’expression « du coup » dans la traduction française impeccable du texte norvégien.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

Tuer Pétain (Pascal Chabaud)

Pascal Chabaud. – Tuer Pétain. – Strasbourg : Éditions du Signe, 2022. – 258 pages.

 


Type : Polar historique

 

 



Résumé :

 

Qui a tué Gaston Tournayre, pharmacien à Clermont[1]Ferrand ? Violeur, escroc et avorteur, il comptait d’innombrables  ennemis. Au cours de l’automne 1941, alors que le  régime de Vichy fait face aux premiers attentats contre l’occupant allemand et que la Police aux Questions Juives se met en place, Joseph Dumont mène l’enquête, et déjoue in extremis un attentat contre le maréchal Pétain dont la disparition entraînerait la mise sous tutelle du pays par l’Allemagne ! Parviendra-t-il à neutraliser le tueur ? Cette tentative d’attentat est-elle liée au meurtre du pharmacien et au réseau de Justes qui émerge ? À lui de le découvrir !

 

 

Commentaires :

 

Quand l’imaginaire vise un objectif pédagogique pour faire découvrir des pans de l’Histoire connus et même insoupçonnés est le fondement de la création littéraire, alors chapeau !

 

C’est ainsi que je qualifierais la deuxième enquête de Joseph Dumont ayant pour cadre un événement fictif, un attentat contre le maréchal Pétain, le 11 novembre 1941 aux pieds du monument Vercingétorix à Clermont-Ferrant combiné à l’assassinat d’un pharmacien. Le cadre idéal pour poursuivre la description du quotidien pendant cet épisode noir de l’histoire de France, le régime de Vichy, sous l’occupation allemande. Un récit aussi passionnant que celui du premier opus de Pascal Chabaud, Mort d’un sénateur. Inutile de répliquer mes commentaires sur ce dernier titre s'appliquant également à Tuer Pétain qui s’appuie lui aussi sur une documentation publiée et sur une recherche fouillée dans les archives

 

J’ajouterais avoir apprécié l’amorce de chaque chapitre avec les unes du journal La Montagne, quotidien régional de Clermont-Ferrand, assurant l’intégration du récit aux événements qui se déroulent en parallèle.

 

L’auteur nous fait accompagner son personnage principal, policier de Clermont, évoluant au cœur d’un réseau de résistants et de collaborateurs, en nous faisant découvrir les balbutiements des méthodes « scientifiques » à sa disposition (analyses balistiques et au microscope, empreintes digitales), les confrontations avec les atrocités policières antijuives et germanophiles.

 

Je ne peux passer sous silence le clin d’œil de Chabaud avec le Québec, le Canada français à l’époque, avec l’intégration d’un personnage secondaire malouin qui trouve refuge dans un petit village de la Côte Nord du Québec, Natasquan pour ne pas le nommer, dans une famille dont le fils deviendra célèbre quelques années plus tard en chantant, entre autres, « Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver ».

 

Avec ce polar historique qui se termine à la fin de l’année 1941, il y a fort à parier que l’enquêteur Joseph Dumont risque d’être impliqué dans d’autres aventures jusqu’au 9 août 1944, jour de la chute du régime politique autoritaire, traditionaliste, xénophobe et antisémite permettant à son lectorat de poursuivre sa réflexion sur cette époque peu reluisante de l'humanité.

 

À noter que l’ouvrage « offre la possibilité d'une lecture en réalité augmentée, grâce à des pictogrammes à scanner avec le téléphone, pour accéder à des documents correspondant au contenu du roman » :

  • le discours radiodiffusé du maréchal Pétain, quelques jours après sa rencontre avec Hitler le 26 octobre 1940;
  • une vidéo de la rencontre de Pétain avec Goering à Saint Florentin Vergigny le 12 décembre 1941;
  • des photos de bagnes au XIXe et au XXe siècle;
  • une photo du Fidèle Berger où se rencontrent Dumont et Albertine;
  • une photo de la rencontre de Pétain avec des écoliers de Clermont.

Il suffit de télécharger gratuitement l’application « Éditions du Signe ». Une fois l’application ouverte, il suffit de sélectionner « Tuer Pétain », de positionner la caméra du téléphone sur la page où apparaît le pictogramme de « réalité augmentée » et d’appuyer sur la flèche pour déclencher la vidéo, le fichier audio ou afficher la photo. Si l’ouvrage était disponible en format numérique, cette fonctionnalité pourrait être activée à partir d’hyperliens.

 

Très bonne idée également d’avoir intégré un signet détachable de la couverture de quatrième et un pictogramme permettant de visualiser une présentation du sympathique auteur.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

Comment cuire un ours (Mikael Niemi)


Mikael Niemi. – Comment cuire un ours. – Paris : Stock, 2017. – 516 pages.

 


Polar historique

 

 


Résumé :

 

Nous sommes en 1852, au cœur des magnifiques paysages du Grand Nord suédois. Lars Levi Læstadius, botaniste émérite, pasteur haut en couleur du petit village de Kengis et fondateur d'un mouvement  connu pour son éthique rigoureuse, tente tant bien que mal de combattre l’athéisme et l’alcoolisme de ses paroissiens. Contre l’avis des villageois, Læstadius a recueilli un jeune garçon sámi, affamé et illettré, Jussi, qu’il initie aux secrets de la botanique et qui le suit comme son ombre.

 

Lorsqu’une servante est retrouvée morte dans la forêt, le commissaire s’empresse d’imputer l’odieux crime à… un ours. Fort de son intuition et de son savoir scientifique, Læstadius n’y croit pas un instant. Quand une deuxième jeune fille vient à disparaître, le pasteur, secondé par son fidèle Jussi, décide de mener l’enquête, quitte à s’attirer les foudres des autorités locales.

 

 

Commentaires :

 

Quelle belle découverte que ce roman policier à saveur historique campé près de la frontière nordique séparant la Suède de la Norvège, mettant en vedette un pasteur luthérien excentrique féru de botanique et écrivain à ses heures. Une œuvre de fiction intègre un personnage ayant réellement existé, Lars Levi Læstadius (10 janvier 1800 - 21 février 1861), chef de file du mouvement religieux conservateur læstadien. Sous la plume à la fois romanesque et poétique de Mikael Niemi, né en 1959 à Pajala, dans les lieux mêmes où se déroule l’action. En 2000, cet auteur suédois lauréat du prestigieux prix August, prix littéraire décerné en Suède depuis 1989, avait publié un premier roman, Le goût du baiser d’un garçon (Actes Sud) vendu à plus d’un million d’exemplaires.

 

Comment cuire un ours nous immerge dans la vie quotidienne rude, violente et glauque d’une petite communauté, décor d’une série de meurtres dans lequel évoluent des personnages, plusieurs attachants et d’autres détestables, une société hiérarchisée rongée l’alcoolisme et ses impacts sur les comportements. Fléau que condamne à répétition le pasteur Læstadius.

 

L’essentiel du récit repose sur la narration du jeune sámi, Jussi Sieppinen, autochtone lapon, recueilli en forêt par l’ecclésiastique dont il devient le disciple qu’il assiste tout au long de l’enquête. Au point à se retrouver au cœur même de l’énigme. Une recherche de la vérité contrecarrée par un commissaire Brahe incompétent et alcoolique prêt à conclure plus rapidement qu’autrement pour identifier un coupable. Avec la complicité du garde champêtre Michelsson, flagorneur de la pire espèce. Injustice sociale, maltraitance, fanatisme religieux, violence extrême, transes mystiques sont au rendez-vous. Mais également un hymne à l’amour, à la flore des zones nordiques, à la lecture, à l’écriture, au genre romanesque, à la parole, à l’ouverture sur la modernité aux portes du prochain siècle.

 

Plus qu’un roman policier, Comment cuire un ours foisonne de descriptions détaillées et d’échanges entre les personnages qui complètent cette peinture sociale qui ne laisse pas indifférent. Ce qui ne nuit nullement au rythme et au suspense croissant du récit dont le dénouement est plus qu’imprévisible.

 

Et que dire de tels passages savoureux, comme celui-ci sur les effets de l’alcool :

 

« Jamais auparavant  je n'avais eu d'alcool en bouche. La sensation était bien celle d'un feu, mais de courte durée. Suivait l'impression pénible d'avoir dans le ventre un œuf, qui enflait, se muait en un cœur empoisonné, battait, fouettait. Puis l'œuf se lézardait, sa coquille noire éclatait, il en sortait des pattes griffues à la peau pourvue d'écailles, enfin une gueule prête à mordre. » (p. 141)

 

Ou sur la force des mots :

 

« Les mots qu'on écrit sont importants, mais vois ce qui se produit quand on les prononce ! Il faut les mordre, les mettre en petits morceaux comme des éclats de poterie. Les mastiquer jusqu'à les rendre mous comme la glaise, pour ensuite leur redonner forme avec les lèvres et les cordes vocales. C'est alors seulement qu'ils prennent toute leur force ! » (p. 126)

 

Ou encore sur l’existence légale d’un individu :

 

« Depuis ce jour, j'existe dans le livre [état civil] où il m'a inscrit. Plus jamais mon nom ne pourra être oublié. Car être oublié, n'est-ce pas le pire, quand on vit encore? Traverser sa propre vie sans qu'elle soit jamais justifiée par des lettres. Les lettres sont comme des clous forgés, sortis brûlants de la forge, qui tiédissent puis rougissent peu à peu, avant de devenir noirs et résistants. » (pp. 47-48)

 

Une de mes lectures coup de cœur 2022. Un roman, « dans la droite lignée du Nom de la Rose » (Umberto Eco), comme le qualifie l’éditeur, que je regrette de ne pas l’avoir découvert cinq ans plus tôt.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****