Le retour du Cabotin (Maurice Jean)


Maurice Jean. – Le retour du Cabotin. – Québec : Éditions Crescendo !, 2021. – 258 pages.

 


Polar

 

 


Résumé :

 

Montréal 1979.

 

Investissements Baker et Associés, une société de placements qui connaît un essor incroyable depuis quelques années, ferme ses portes du jour au lendemain. Plus de 300 millions de dollars d'investissement disparaissent, des milliers d'investisseurs perdent tout.

 

Frustré devant l'absence de résultats, le directeur général de la police de Montréal confie les rênes de l'enquête au lieutenant-détective Henri Patenaude. Quelques jours plus tard, ce dernier découvre avec stupéfaction que plusieurs éléments sont identiques à une fraude dont son père a été victime vingt ans auparavant et qui était l'œuvre d'un criminel surnomme le Cabotin.

 

Naviguant entre le passé et le présent, le lieutenant-détective réussit à tisser des liens entre la fraude dont a été victime son père, la mégafraude qui ébranle le Québec et Paul Baker, simple comptable à la Banque Royale.

 

Son enquête se termine par un coup de théâtre qui surprend le coupable et le lecteur au moment où ceux-ci croyaient que l'enquête était terminée.

 

 

Commentaires :

 

Le retour du Cabotin, la troisième enquête du lieutenant-détective Henri Patenaude du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM) est un polar de procédures avec pour thème ce qui est convenu d’appeler une « fraude de Ponzi ». Maurice Jean nous livre une intrigue complexe, très bien ficelée et réussit à attiser l’intérêt du lecteur en entretenant l’intrigue et le suspense tout au long des 41 courts chapitres du roman.

 

Dès le départ, l’auteur met la table en nous présentant les premiers principaux personnages impliqués directement ou indirectement dans ce qu’il qualifie d’une des plus importantes arnaques au pays. L’action ne tarde pas à s’enclencher avec des aller-retour entre les années 1950 et 1979. L’enquête difficile à élucider s’étire.

 

Qui est ce mystérieux Cabotin ? Où se terre-t-il, où sont cachés les millions de dollars volés à des centaines d’investisseurs ? Impossible d’identifier celui qui a profité de cette fraude avant la véritable finale qu’on anticipe. En effet, personnellement, en couverture de quatrième, j’aurais éliminé la dernière phrase du synopsis (« Son enquête se termine par un coup de théâtre qui surprend le coupable et le lecteur au moment où ceux-ci croyaient que l'enquête était terminée ») pour surprendre davantage le lecteur.

 

Ce roman m’a amené à faire quelques recherches sur le Web à propos des fraudes de Ponzi aussi appelées « chaîne de Ponzi » ou « pyramide de Ponzi » :

 

« …montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Si l'escroquerie n'est pas découverte auparavant, la fraude apparaît au grand jour au moment où le système s'écroule, c'est-à-dire quand les sommes procurées par les nouveaux entrants ne suffisent plus à couvrir les rémunérations des clients. »

 

Ce système « propose un investissement à un taux très attractif. Le taux promis lui permet d'attirer toujours plus de clients, au fur et à mesure que sa réputation s'accroît. La croissance du nombre d'investisseurs lui permet effectivement de rémunérer les premiers investisseurs et de rembourser les quelques clients qui souhaitent retirer leurs fonds, aussi longtemps que ceux-ci ne sont pas trop nombreux. Lorsque les nouveaux arrivants deviennent plus rares, le fonds commence à perdre de l'argent. L'instigateur peut alors s'enfuir avec l'argent restant et les investisseurs qui n'ont pas retiré leur argent perdent leur mise. »

 

Maurice Jean a très bien intégré dans son récit le concept de ce type d’arnaque qui rappelle que Charles Ponzi est devenu célèbre après avoir mis en place une opération fondée sur ce principe à Boston dans les années 1920. Et ce sans nous perdre dans le jargon financier. J’ai bien aimé le parallèle entre l’évolution de la partie d’échec par correspondance entre le sympathique enquêteur et « un vieil ami [habitant] au fin fond de la Provence » jusqu’au dénouement de l’investigation et de la partie avec un incontournable « Échec et mat ! ».  

 

L’allusion glissée par l’auteur à propos de la bureaucratie documentaire m’a fait sourire :

 

« Tout le dossier était au centre de rétention des documents de la police et on lui expliqua qu'il devait venir remplir une demande pour sortir le dossier des archives. Cette demande devait être autorisée par un lieutenant-détective, puis par un directeur. Par la suite, il devait envoyer la demande par courrier interne au service de l'archivage longue durée qui, après entente avec le service de livraison, lui livrerait l'ensemble des documents. »

 

Et ce clin d’oeil au personnage fétiche de Louise Penny quand Henri Patenaude suggère à son adjoint, le sergent-détective  Alain Hamelin, de demander de l’aide à la police nationale :

 

« Appelle Armand Gamache de la Sûreté du Québec. Il pourra sûrement mettre quelqu'un sur ce dossier. »

 

On se saura jamais si le célèbre résident du village fictif de Three Pines, en Estrie, a contribué à démasquer le coupable.

 

Originaire de Bedford dans les Cantons-de-l'Est, Maurice Jean possède une maîtrise en chimie analytique et a travaillé plus de trente ans comme spécialiste en enquêtes techniques dans le domaine de l'aéronautique. Il habite maintenant à Morin-Heights, dans les Laurentides. Il se lance dans l'écriture de la série Une enquête d'Henri Patenaude au début des années 2010, avec le défi de produire des romans accessibles à tous dans la pure tradition du roman policier britannique du début du siècle; défi qu'il a relevé avec la parution de Portefeuilles en série en 2017 réédité en 2023 sous le titre Tuer une vieille dame. Il récidive avec Mes Amis Facebook (2019), Mort à huis clos (2023) et Meurtre au presbytère (2024).

 

Merci à Maurice Jean pour le service de presse.

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire sur le site leslibraires.ca et le récupérer auprès de votre librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : ***

Intrigue : *****

Psychologie des personnages : *****

Intérêt/Émotion ressentie : *****

Appréciation générale : ****

L’Infini dans un roseau – L’invention des livres dans l’Antiquité – Première partie : La Grèce imagine l’avenir (Irene Vallejo)


Irene Vallejo. – L’Infini dans un roseau – L’invention des livres dans l’Antiquité. – Paris : Les belles lettres, 2021. – 559 pages.

 

Essai

 

 

Résumé :

 

Quand les livres ont-ils été inventés ? Comment ont-ils traversé les siècles pour se frayer une place dans nos librairies, nos bibliothèques, sur nos étagères ? Irene Vallejo nous convie à un long voyage, des champs de bataille d'Alexandre le Grand à la Villa des Papyrus après l'éruption du Vésuve, des palais de la sulfureuse Cléopâtre au supplice de la philosophe Hypatie, des camps de concentration à la bibliothèque de Sarajevo en pleine guerre des Balkans, mais aussi dans les somptueuses collections de manuscrits enluminés d'Oxford et dans le trésor des mots où les poètes de toutes les nations se trouvent réunis.

 

Grâce à son formidable talent de conteuse, Irene Vallejo nous fait découvrir cette route parsemée d'inventions révolutionnaires et de tragédies dont les livres sont toujours ressortis plus forts et plus pérennes.

 

L’Infini dans un roseau est une ode à cet immense pouvoir des livres et à tous ceux qui, depuis des générations, en sont conscients et permettent la transmission du savoir et des récits. Conteurs, scribes, enlumineurs, traducteurs, vendeurs ambulants, moines, espions, rebelles, aventuriers, lecteurs ! Autant de personnes dont l'histoire a rarement gardé la trace, mais qui sont les véritables sauveurs de livres, les vrais héros de cette aventure millénaire.

 

 

Commentaires :

 

Quel magnifique essai sur l’invention de l’écriture et des livres ! Quel plaisir de lire un texte d’une qualité littéraire (excellente traduction de l’espagnol) qui nous raconte l’évolution des connaissances humaines et leur diffusion grâce aux initiatives d’Alexandre le Grand et au rayonnement et à l’essaimage de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie !

 

Il y a tant à dire sur cet ouvrage « accessible et émouvant dans sa simplicité » rédigé par une lectrice passionnée que j’ai décidé de publier mon avis de lecture en deux étapes. Je partage ici mes commentaires sur la première partie consacrée à la Grèce.

 

En prologue, après nous avoir intrigués avec la description d’émissaires envoyés pour récupérer des livres, Irene Vallejo définit l’objectif de sa démarche, raconter 2000 ans d’existence du livre, rien de moins :

 

« Quand les livres sont-ils apparus ? Quelle est l'histoire secrète des efforts produits pour les multiplier ou les détruire ? Qu'a-t-on perdu en chemin, qu'a-t-on sauvé ? Pourquoi certains d'entre eux sont-ils devenus des classiques ? Quelles pertes ont été causées par les morsures du temps, les blessures du feu, le poison de l'eau ? Quels livres ont été brûlés avec rage, quels livres ont été copiés avec passion ? Les mêmes ? »

 

De courts chapitres aux titres évocateurs (87 sur 300 pages) nous entraînent à notre rythme dans la grande aventure de la sauvegarde des connaissances humaines sur des supports physiques, de leur rangement et de leur conservation, de leur catalogage, de leur accès et même de leur destruction. Et du génie humain à la recherche de la meilleure « technologie » du moment pour écrire : de la pierre, aux tablettes d’argile (Mésopotamie), aux tablettes en bois, en métal ou en ivoire, couvertes d’un mélange de cire et de résine (Europe) et de formes rectangulaires produisant un étrange plaisir au regard, aux rouleaux de papyrus (utilisés chez les Juifs, les Grecs et les Romains) jusqu’au parchemin (peau d’animal) inventé à Pergame et au vélin (peau de mouton ou de veau mort-né plus lisse et plus fine que le parchemin).

 


On y apprend comment on fabriquait les rouleaux de papyrus et comment on les manipulait pour les lire; que Démétrios de Phalère est l’inventeur du métier de bibliothécaire ; comment étaient aménagées les bibliothèques grecques et celle d’Alexandrie ; que depuis les premiers siècles de l’écriture jusqu’au Moyen âge, la norme était de lire à voix haute.

 

Saviez-vous que pour rentabiliser au maximum les rouleaux de papyrus, « ce matériel coûteux, les livres étaient écrits sans laisser d’espaces entre les mots, ni les phrases, et sans les diviser en chapitres » ?

 

Un chapitre porte sur l’invention par les Sumériens des tablettes d’argile et sur leur sauvegarde grâce à certains incendies en Mésopotamie et à Mycènes. Il est aussi question de l’invention du catalogage, « la conscience de l’unité de la collection comme réalisation et aspiration », du métier de scribe en Égypte, de la découverte et du déchiffrement de la pierre de Rosette grâce à l’identification du nom de Ptolémée (Rashid) et du Projet Rosette (San Francisco) qui consiste à « enregistrer à l’échelle microscopique le même texte traduit dans mille langues » sur un « disque en alliage de nickel ».

 

Il est aussi question du travail des copistes et des erreurs de copies en copies, du rôle des bardes poètes (tisseurs de mots), des poèmes oraux, de la naissance de la poésie dont le langage rythmique était plus facile à mémoriser.

 

Évidemment, une partie de l’ouvrage est consacrée à l’origine de l’écriture avec les registres de propriété, à la naissance de l’esprit critique et de la littérature écrite. On y append que l’expression « livre » se réfère à l’étymologie du mot « biblíon » en grec de Byblos.

 

L’auteure s’intéresse également au premier alphabet à partir du modèle phénicien et son évolution, à la naissance de l’autofiction et de la fiction, à l’apparition de la prose au VIe siècle av. J.-C., à la naissance de l’école et de la philosophie, aux premiers libraires « bybliopόlai » (vendeurs de livres), au prix des livres, au début de l’exportation des livres, aux librairies nomades et sédentaires, aux premiers ateliers de copie (reproduction) des livres.

 

En racontant l’histoire de l’écriture et de l’invention des livres, l’auteure met en lumière les impacts sur la conservation et la transmission des idées et du savoir humain. On y apprend qu’Aristote est probablement le premier collectionneur de livres. Pointent à l’horizon le concept d’humanités (étude des langues et des littératures latines et grecques), les premières formes d’éducation, les fondements des sciences bibliographiques et encyclopédiques avec le grand catalogue de la Bibliothèque d’Alexandrie « qui occupait au moins cent vingt rouleaux, cinq fois plus que l’Iliade d’Homère » pris en charge par Callimaque de Cyrène, le père des bibliothécaires, métier exercé exclusivement par des hommes jusqu’au début du XXe siècle. Aussi l’usage de l’alphabet pour classer et archiver les textes, la distinction entre les vers et la prose pour organiser la littérature par genre et les premières listes d’auteurs « enkrithéntes » (ceux qui sont passés au crible) qu’il faut avoir lu avant de mourir.

 

Irene Vallejo rappelle que Sapho est la seule présence féminine dans la littérature grecque dont les écrits nous sont parvenus alors que plusieurs auteures ont été oubliées. Mais que le premier auteur du monde à signer un texte de son propre nom est une femme : Enheduanna, la fille du roi Sargon d’Akkad.

 

De page en page, défilent sous nos yeux la naissance du Théâtre « lieu pour regarder » en grec avec la mention de la plus ancienne œuvre théâtrale conservée :

 

·        Les perses d’Eschyle, peut-être le premier roman historique ;

·        Hérodote et la naissance de l’Histoire « Historíai » « enquêtes, recherches » en grec ;

·        l’origine du mot Europe : de l’akkadien « Erebu », parent du terme arabe actuel « ghurubu » « le pays où meurt le soleil », la terre du couchant, l’Occident, du point de vue des habitants de l’est de la Méditerranée. (225) ;

·        Aristophane et la comédie antique comme genre littéraire ; la présence de bibliothèques dans les gymnases ;

·        l’apparition des anthologies, de l’art oratoire et de la conférence, de  la rhétorique et de la censure ;

·        les récits sur des livres qui causent la mort ;

·        la traduction universelle pour percer « des chemins vers les esprits des autres » et le cosmopolitisme, un « concept qu’inventa, dans une certaine mesure, Alexandre [le Grand] ».

 

Une somme considérable d’information à la portée de tous. Je partage avec vous ces quelques extraits qui m’ont particulièrement intéressé :

                                               

Les œuvres réparties en plusieurs rouleaux et leur intégrité :

 

«  Au IVe siècle av. J.-C., les copistes et libraires grecs développèrent un système pour assurer l'unité des œuvres réparties en plusieurs livres. Le même système avait déjà été mis en pratique avec les tablettes au Moyen-Orient. Il consistait à écrire à la fin d'un rouleau les premières phrases du rouleau suivant, afin d'aider le lecteur à localiser le nouveau volume qu'il était sur le point de commencer. »

 

« Malgré toutes les précautions qu'on pouvait prendre, l'intégrité des œuvres était toujours menacée par une tendance incontrôlable à l'éparpillement, au désordre et à l'égarement. Des boîtes étaient préparées pour ranger et transporter les rouleaux. Elles permettaient aussi de protéger les livres de l'humidité, des marques des insectes, des morsures du temps. Chaque boîte contenait entre cinq et sept unités, cela dépendait de la longueur des œuvres. Curieusement, beaucoup de textes conservés de nombreux auteurs anciens sont des multiples de cinq ou de sept - sept tragédies d'Eschyle et autant de Sophocle, vingt et une comédies »

 

Les supports illisibles :

 

« Quand est apparu le DVD, on nous disait que nos problèmes d'archives étaient enfin résolus pour toujours, mais on revient à la charge aujourd'hui avec des disques au format plus petit qui, inévitablement, nous obligent à acheter de nouveaux appareils. Ce qui est étrange, c'est qu'on peut encore lire un manuscrit patiemment copié il y a plus de dix siècles, mais qu'il est impossible de voir une vidéo ou de lire une disquette datant de quelques années au plus, sauf si on a gardé tous nos ordinateurs et lecteurs successifs, comme un cabinet de curiosités dans les débarras de nos maisons. »

 

Le passage de la pierre au papyrus :

 

« Le rouleau de papyrus représenta une fantastique avancée. Après des siècles de recherche de supports et d'écriture humaine sur de la pierre, de l'argile, du bois ou du métal, le langage découvrit finalement son foyer dans la matière vive. Le premier livre de l'Histoire est né quand les mots, à peine des bulles d'air, trouvèrent refuge dans la moelle d'une plante aquatique. Face à ses ancêtres inertes et rigides, le livre fut dès le départ un objet flexible, léger, prêt pour le voyage et l'aventure. »

 

 

L’invention de l’écriture et du livre :

 

Avec l’écriture, « l’entrepôt de la connaissance cessa d’être exclusivement acoustique et se transforma en archive matérielle. »

 

Dans l’alphabet grec, « chacune de ses sept voyelles symbolisait une des sept planètes et des sept anges qui les président. »

 

« L’invention du livre est l’histoire d’une bataille contre le temps pour améliorer les aspects tangibles et pratiques – la longévité, le prix, la résistance, la légèreté – du support physique des textes. »

 

« Le métier de penser le monde existe grâce aux livres et à la lecture, c’est-à-dire quand on peut voir les mots et réfléchir lentement à leur sujet, au lieu uniquement de les entendre prononcer dans le cours rapide du discours. »

 

« Ni le savoir ni toute la littérature ne tient dans un seul cerveau, mais, grâce aux livres, chacun de nous trouve les portes ouvertes à tous les récits et à toutes les connaissances. »

 

« De tous les instruments de l'homme, le plus étonnant est, sans doute, le livre. Les autres sont des extensions de son corps. Le microscope et le télescope sont des extensions de sa vue ; le téléphone est une extension de la voix ; puis nous avons la charrue et l'épée, extensions de son bras. Mais le livre est différent : le livre est une extension de la mémoire et de l'imagination. » Borges

 

L’effet Google :

 

« On a tendance à se souvenir mieux de l'endroit où est conservée une information que de l'information elle-même. Il est évident que la connaissance disponible est plus importante que jamais, mais presque tout est stocké en dehors de notre cerveau. Des questions inquiétantes surgissent: sous ce déluge de données, que reste-t-il de la connaissance ? Notre mémoire paresseuse est-elle en train de devenir un carnet d'adresses où chercher une information, sans trace de l'information elle-même ? Sommes-nous au fond plus ignorants que nos ancêtres à forte mémoire des anciens temps de l'oralité ? »

 

Vendre un livre :

 

« Quand on vend un livre à quelqu'un, non seulement on lui vend douze onces de papier, de l'encre et de la colle. Mais on lui vend une vie totalement nouvelle. De l'amour, de l'amitié, de l'humour et des bateaux qui naviguent dans la nuit. Il y a tout dans un livre, le ciel et la terre; dans un vrai livre, je veux dire. »

 

Les techniques et les technologies de la documentation :

 

« … les responsables de la [Grande] Bibliothèque développèrent des systèmes efficaces pour s'orienter parmi cette information qui commençait à déborder de toutes les digues de la mémoire. Inventer des méthodes comme le système alphabétique de classement et le catalogage, et former le personnel qui veillerait sur les rouleaux - philologues pour corriger les erreurs dans les livres, copistes pour reproduire ceux-ci, bibliothécaires pédants et souriants pour guider les non-initiés à travers le labyrinthe virtuel des textes écrits - furent des pas aussi importants que l'invention de l'écriture. […] Ce qui distingua la Grande Bibliothèque à son époque, comme de nos jours Internet, ce furent ses techniques simplifiées et très avancées pour trouver l'aiguille dans la botte de foin chaotique du savoir écrit. »

 

« Organiser l'information continue d'être un défi fondamental à l'ère des nouvelles technologies, comme ce fut le cas à l'époque [de la dynastie] des Ptolémées. Ce n'est pas un hasard si dans plusieurs langues - français, catalan, espagnol - nous appelons précisément nos appareils informatiques « ordinateurs ». C'est un professeur de lettres classiques de la Sorbonne, Jacques Perret, qui proposa en 1955 aux dirigeants français d'IBM, alors sur le point de lancer sur le marché de nouvelles machines, de remplacer le terme anglo-saxon computer, qui fait uniquement allusion aux opérations de calcul, par ordinateur, qui se réfère à la fonction - beaucoup plus importante et décisive - d'ordonner les données. L'histoire des péripéties technologiques, depuis l'invention de l'écriture à celle de l'informatique est, dans le fond, le récit des méthodes créées pour disposer de la connaissance, l'archiver et la récupérer. La route de toutes ces avancées contre l'oubli et la confusion, qui commença en Mésopotamie, atteignit son apogée, pendant l'Antiquité, dans le palais des livres d'Alexandrie, et serpente sinueusement jusqu'aux réseaux digitaux d'aujourd'hui. »

 

La destruction des livres :

 

« Au moment où vous lisez ces lignes, une bibliothèque brûle quelque part dans le monde. Une maison d'édition détruit ses invendus pour refabriquer de la pâte à papier. Non loin, une inondation plonge dans l'eau une précieuse collection. Plusieurs personnes jettent à la poubelle la bibliothèque dont ils ont hérité. Une armée d'insectes percent, grâce à leurs mâchoires, des tunnels de papier pour déposer leurs larves dans un univers de petits labyrinthes sur d'innombrables étagères. Quelqu'un ordonne une purge d'œuvres dérangeantes pour le pouvoir. Un pillage a lieu à cet instant dans un territoire instable. Ailleurs, on condamne une œuvre pour immoralité ou blasphème et on l'envoie au bûcher. »

 

« Quand un livre brûle, quand un livre est détruit, quand un livre meurt, c'est une part de nous-mêmes qui est irrémédiablement mutilée. Quand un livre brûle, toutes les vies qui l'ont rendu possible meurent aussi, toutes les vies contenues en lui et toutes les vies auxquelles ce livre aurait pu, dans le futur, apporter de la chaleur et du savoir, de l'intelligence, du plaisir et de l'espoir. Détruire un livre c'est, littéralement, assassiner l'âme de l'homme. » Arturo Pérez-Reverte

 

Comme par hasard, au moment où je révisais cet avis de lecture, on apprenait que des gangs armés avaient pris d'assaut la Bibliothèque nationale d'Haïti, située dans la capitale Port-au-Prince :

 

« …les malfrats sont en train d'emporter les meubles de l'institution. Ils ont également saccagé le générateur du bâtiment. […] Nous avons des documents rares, vieux de plus de 200 ans, ayant une importance patrimoniale qui risquent d’être incendiés ou dégradés par les bandits. » Dangelo Néard, directeur de la bibliothèque.

(source photo : La Presse, 4 avril 2024)

 

L’ouvrage est complété par des notes regroupées par chapitre, une bibliographie, un index des noms propres et une table des matières détaillée.

 

Dans un prochain avis de lecture, je commenterai la deuxième partie de cet ouvrage unique portant sur « Les chemins de Rome ».

 

Irene Vallejo Moreu est une philologue et écrivaine espagnole originaire de Saragosse. Elle a reçu de nombreux prix, entre autres le Prix national de l'Essai 2020 pour L'infini dans un roseauElle détient un doctorat en philologie classique de l'université de Saragosse et de celle de Florence. Elle se consacre principalement à la recherche et à la divulgation d'auteurs classiques. Elle collabore avec des journaux, publie des essais, des romans et des livres pour la jeunesse.

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire sur le site leslibraires.ca et le récupérer auprès de votre librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Appréciation générale : *****


Jeremiah – Les enquêtes de Joseph Laflamme 02 (Hervé Gagnon)


Hervé Gagnon. – Jeremiah. Les enquêtes de Joseph Laflamme. 02  – Montréal : Hugo, 2024. – 443 pages.

 


Thriller

 

 



Résumé :

 

Montréal, avril 1865.

 

La guerre de Sécession tire à sa fin, et les membres d'une société secrète confédérée, les Knights of the Golden Circle, sont réunis au St. Lawrence Hall Hotel, à Montréal.

 

Leur but : planifier la reprise des hostilités. Parmi eux, John Wilkes Booth, futur assassin du président Abraham Lincoln, a en sa possession un objet précieux.

 

Février 1892. Des Noirs montréalais sont sauvagement torturés et assassinés à la manière caractéristique du Ku Klux Klan. Le journaliste du Canadien Joseph Laflamme se lance sur l'affaire en compagnie de l'inspecteur Marcel Arcand, du Département de police de Montréal.

Ils croiseront la route d'un personnage légendaire qui ne reculera devant rien pour retrouver ce que Booth a caché à Montréal.

 

 

Commentaires :

 

Palpitante à mon goût cette deuxième enquête du journaliste Joseph Laflamme qui se déroule à Montréal et en banlieue ouest, à Sainte-Cunégonde, du 3 au 11 février 1892. Incluant quelques références avec la précédente qui avait permis au héros imaginé par Hervé Gagnon de démasquer un certain Jack. Une « chasse au trésor énigmatique », inventive et pimentée de meurtres en série de Noirs, de tentatives d’assassinats, de symboles et de messages codés intrigants. Avec comme résultat un suspense entretenu de chapitre en chapitre jusqu’à un épilogue surprenant qui fait dire à un des personnages qu’ « officiellement, cette affaire n’a jamais existé. »

 

Encore une fois, il est question de franc-maçonnerie, mais aussi de quelques sociétés secrètes actives à l’époque :

 

·        Le Ku Klux Klan « créé à la fin de la guerre civile américaine à Pulaski, dans le Tennessee » en 1865, après la défaite des États confédérés.

·        Les Loges maçonniques Prince Hall « réservées aux hommes de couleur » non reconnues par la Grande Loge d’Angleterre.

·        Les Knights of the Golden Circle, société secrète « fondée à Charleston, en Caroline du Sud, pour militer en faveur de la sécession des États du sud des États-Unis. En désaccord avec l’émancipation des Noirs, ses membres souhaitaient réunir les États du Sud et de la frontière, le Mexique, l’Amérique centrale, les îles des Caraïbes et Cuba pour former ce qu’ils appelaient le ‘’ Cercle doré ‘’. » L’organisation s’est sabordée avec la victoire du Nord en 1865 et on lui attribue la fondation du Ku Klux Klan en décembre de la même année.

·        La Pinkerton’s National Detective Agency, agence de détectives privés fondée en 1850 par Allan Pinkerton qui devait assurer la sécurité auprès du président Abraham Lincoln et qui avait échoué, ce dernier ayant été assassiné dans sa loge du Fords Theatre par John Wilkes Booth.

 

Hervé Gagnon excelle dans les descriptions de lieux, de situations, de déplacement des personnages dans les rues de la ville, de leur habillement, qui donnent l’impression à son lectorat d’accompagner ses protagonistes dans la quête de vérité. En voici quelques-uns :

 

·        La préparation d’un candidat franc-maçon pour son initiation : « …veuillez retirer votre veste et votre cravate, puis rouler la jambe gauche de votre pantalon jusqu'au genou et la manche gauche de votre chemise jusqu'au coude. Déboutonnez-la aussi de manière à dénuder votre poitrine. Enfin, retirez vos chaussures et découvrez votre talon droit. » Des détails tirés du Manuscrit Wilkinson de 1727 qui contient également le serment solennel détaillant les conséquences terribles pour quiconque révélerait les secrets maçonniques.

·        La description à la page 293 du St. Lawrence Hall, établissement prestigieux de Montréal qui s’était fait damer le pion par le Windsor « obtenant le titre de plus luxueux hôtel du Dominion ».

·        Celle du temple numéro 701 de la Grande Loge de Montréal aux pages 361-362.

·        La référence « à l’antique demeure du gouverneur de Ramzay, dont la rumeur disait qu’elle allait bientôt être démolie par le gouvernement de la province. La bâtisse était délabrée, certes, mais elle avait des qualités indéniables et il [Joseph Laframme] déplorait qu’on envisage de la raser. Après tout, quel édifice pouvait se vanter d’avoir été construit en 1705 et d’être encore debout [en 1892] ? »

·        « Il était habillé comme tous les hommes dans cette maudite ville. »

·        Et que dire de cette scène où Joseph Laflamme, sa sœur Emma, l’inspecteur Arcand et McGreary,l’ex-agent de Scotland Yard, tentent de décoder un mystérieux document :

« Ils continuèrent à retourner le message cryptique dans tous les sens, décomposant son contenu pour le recomposer autrement, le tranchant en fines rondelles pour mieux l'examiner. Ils eurent beau additionner, multiplier, soustraire et diviser les chiffres, essayer de trouver des coordonnées de longitude et de latitude, s'attarder au sens symbolique des chiffres, traiter les lettres comme une anagramme pour tenter de créer un autre mot, rien n'y fit. Après des heures de spéculation, ils en étaient au même point. Les hypothèses abondaient, mais aucune ne semblait tenir la route. »

 

Le réalisme du récit s’appuie évidemment sur une recherche documentaire très fouillée avec référence à des ouvrages que l’auteur met aussi à la disposition de son enquêteur :


·        Prescriptions de l’Ordre du Ku Klux Klan (1867) qui décrivent les règlements et la « structure verticale descendante » du Klan « dont le nom provenait du mot grec Kyklos signifiant ‘’ cercle’’ »

·        The Nation’s Peril (1872) « dans lequel l’auteur anonyme prétendait raconter ses années passées dans le sud des États-Unis. »

·        Morals and Dogma of the Ancient and Accepted Scottish Rite of Freemasonry, de Albert Pike, général dans le camp confédéré pendant la guerre de Sécession et membre du Knights of the Golden Circle.

 

Hervé Gagnon en profite pour comparer le rapport à la diffusion des connaissances entre les bibliothèques canadiennes-françaises et anglaises de l’époque :

 

Contrairement aux Canadiens français, les Anglais, eux, ne craignaient pas la connaissance, mais la considéraient comme une richesse et l’accumulaient. »

 

Et, en bon historien, il en profite pour intégrer dans le récit des informations sur certaines institutions ayant pignon sur rue dans le secteur financier de Montréal :

 

·        Les trois journaux canadiens-français sur la rue Saint-Jacques : Le Canadien, Le Cultivateur, propriétés d’Israël Tarte et La Presse dirigée par Trefflé Berthiaume.

·        La « liste détaillée des adresses [des 16] banques [de Montréal], rédigées avec une écriture méticuleusement formée, apprise auprès des religieuses », toutes sises sur les rues Saint-Jacques et  Notre-Dame ainsi que sur place d’Armes.

 

Ou pour glisser dans une note en bas de page que « l’homme fort Louis Cyr […] qui fut membre de la Brigade de feu et de police de Sainte-Cunégonde de 1883 à 1885 ».

 

Au passage, j’ai noté ce paragraphe très révélateur sur l’évolution anticipée des technologies en cette fin du XIXe siècle :

 

« … il se laissait pénétrer par la musique qui jaillissait du cornet de métal tandis que le rouleau de cire tournait sur son axe. Il avait choisi une pièce chorale de Händel qu'il aimait tout particulièrement et qui le rendait toujours presque serein. Il vivait à une époque où les merveilles se succédaient. Qui eût cru qu'un jour le génie humain en viendrait à pouvoir capturer tant de beauté dans la cire ? Que les gens pourraient se parler à des milles de distance grâce à un simple fil de métal ? Que les trains atteindraient des vitesses vertigineuses ? Que les ampoules électriques d'Edison illumineraient des rues entières ? »

 

Et cette image qui m’a fait sourire :

 

« … l'homme à la cicatrice épongeait sans cesse son nez à vif. Il avait entendu dire que, dans ce maudit pays, les érables coulaient au printemps et donnaient une sève que l'on transformait en sirop. Il se demanda si les arbres se sentaient aussi misérables que lui. »

 

Qui se cache derrière ce prénom de Jeremiah ? Vous le découvrirez en vous laissant entraîner dans ce tourne-page plein de rebondissements raconté dans un style fluide et imagé, mettant en scène des personnages bien campés, plus définis que dans le premier tome. On en apprend davantage sur les sévices subis par Laflamme au cours de son enfance.

 

Jeremiah est aussi un roman à suspense qui met en évidence le racisme systémique auquel étaient confrontés les Montréalais de couleur à l’emploi de la Grand Trunk Railway Company of Canada, comme ceux du sud des États-Unis. L’expression « Nègre » que l’auteur met dans la bouche des criminels qui les assassinent de manière ignoble traduit bien la haine de ceux qui décident de se faire justice. Bravo à l’auteur et à l’éditeur pour ne pas avoir réduit à une simple consonne une réalité historique qui avait cours au XIXe et au début du XXe siècle !

 

 

Merci aux éditions Hugo Québec pour le service de presse.

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire sur le site leslibraires.ca et le récupérer auprès de votre librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue : *****

Psychologie des personnages : *****

Intérêt/Émotion ressentie : *****

Appréciation générale : *****