Chloé Archambault. – L’Atout. – Montréal : Flammarion Québec, 2026. – 292 pages.
Roman d’espionnage
Résumé :
Ekaterina « Kat » Yegorova, jeune
informaticienne et ex-espionne russe, vit en Californie depuis un an et demi
sous une fausse identité en compagnie de son père, lui aussi un ancien agent du
renseignement. Sur place, Kat travaille à titre d’analyste pour une division de
l’Office of the Director of National
Intelligence (ODNI), ce qui a l’avantage de la tenir loin du terrain.
Lorsque son supérieur l’envoie sans préavis appuyer une mission en Floride en
vue d’exfiltrer Oleg Balakin, un pirate informatique moscovite, l’opération –
qui s’annonçait simple – tourne mal. Balakin disparaît et Kat comprend que sa
couverture est compromise.
A-t-elle été trahie ? Aussitôt plongée dans
un tourbillon mêlant traque, fuite et manipulation, elle découvre que deux
agences rivales russes s’affrontent sans merci dans l’ombre des couloirs du
Kremlin. Et que Balakin possède ce qui peut assurer à l’une d’elles la
victoire. Kat reçoit une offre et un marché est conclu. Commence alors une
course contre la montre pour retrouver Balakin, lequel doit se rendre sous peu
à Montréal.
Commentaires :
Avec « L’Atout
» - « A Valuable Asset » dans sa version anglaise, Chloé Archambault
poursuit l’univers d’« Alias Nina P. » que j’avais bien aimé, en nous entraînant
cette fois au cœur d’un thriller d’espionnage où les agences de renseignement
russes et américaines se livrent une guerre sans merci.
Un roman qui m’a rapidement replongé dans
l’univers de Rose Ellis, que j’avais suivie jusqu’en Californie dans le premier
tome et qui m’a surtout intéressé par les nombreuses questions qu’il soulève
sur l’identité, la loyauté, le mensonge et les conséquences des choix que l’on
fait. Un univers où chacun ment à tout le monde, y compris parfois à soi-même,
et où il devient difficile pour Rose de savoir à qui faire confiance.
L’auteure ne se contente pas d’opposer les
services secrets russes aux agences américaines ou même les organisations
russes entre elles, qui poursuivent leurs propres objectifs et dont les membres
ne sont pas nécessairement animés par les mêmes intérêts. Corruption, ambitions
personnelles, luttes de pouvoir, manipulations et règlements de comptes
contribuent à créer un monde dans lequel les alliances peuvent être aussi
fragiles que les identités.
La présence d’une taupe au sein même du
renseignement américain ajoute une dose de suspense, chacun possédant ses
secrets, les suspects étant nombreux et les certitudes trompeuses.
La guerre en Ukraine et les tensions entre la
Russie et les pays occidentaux donnent également au roman une résonance très
contemporaine. La frontière entre fiction et réalité devient parfois
particulièrement mince.
« Mais nous étions maintenant en 2025 et le
Service avait depuis longtemps réactivé ses troupes en Amérique du Nord alors
qu'en Russie, le gouvernement dérivait en accéléré vers l'autoritarisme,
laissant bien loin derrière la période de réforme – la perestroïka – des années
quatre-vingt-dix. De son côté, le président Mitchell Baker, réélu à la
présidence américaine au désespoir de la communauté du G7, faisait des pieds et
des mains pour plaire à son homologue russe, Vadim Pigorov. Rien de bien
surprenant étant donné le kompromat que le Kremlin possédait sur lui et dont il
se servait sans aucun doute pour le ramener à l'ordre. »
« Pigorov devient de plus en plus belliqueux
et paranoïaque. Il craint constamment qu'on l'empoisonne ou qu'on le trahisse.
Il est également obsédé par un désir de règne absolu, et ce, jusqu'à ce qu'il
meure. Certains disent qu'il est devenu fou. D'autres qu'il est ce qu'il a
toujours été. Seuls quelques individus sont autorisés à le côtoyer en personne
[...]. Des hommes qui le flattent,
l'amusent et ne le contredisent jamais. »
Montréal occupe une place importante dans
cette histoire. La métropole devient à la fois un refuge, un terrain de chasse
et un lieu où le passé de Rose ressurgit. Les rues, les quartiers et certains
lieux montréalais ne servent pas uniquement de décor : ils participent
véritablement à l’histoire.
On constate que Chloé Archambault aime sa
ville d’origine et de résidence. À preuve, cette description de deux commerces
emblématiques de la métropole qu’elle fréquente probablement :
« À toute heure du jour ou de la nuit, on
pouvait acheter dans le quartier des bagels qui étaient, n'en déplaise aux
New-Yorkais, les meilleurs au monde. Produits par deux boulangeries casher [...]
– le magasin de l'avenue Fairmount et La
Maison du Bagel, son rival de la rue saint-Viateur –, ces petits pains ronds du
Mile-End divisaient toutefois la clientèle de connaisseurs. Préférer une
boulangerie à l'autre était matière à débat : les bagels y étaient chez l'un ‘’
plus croustillants ‘’, chez l'autre ‘’ plus légers ‘’, ou ‘’ plus frais ‘’.
De fausses
impressions qui n'auraient pas survécu à une dégustation à l'aveugle.
Personnellement, je préférais sans vraiment savoir pourquoi le magasin sur
Fairmount. Une question d'habitude. »
Dans une ville qu’on découvre sous un jour
méconnu !
« Montréal a toujours été pratique pour le
renseignement russe : près de toutes les grandes villes américaines de la côte
est, et en même temps sous le radar. Sa culture francophone la rend opaque aux
Américains. »
« L’Atout
» est également un roman sur le mensonge. Rose a été formée pour mentir, pour
manipuler et pour survivre. Mais à force de multiplier les identités et les
demi-vérités, une question finit par s’imposer : que reste-t-il de la véritable
Ekaterina Yegorova derrière toutes ces femmes qu’elle a dû devenir ?
C’est probablement cette dimension
psychologique qui distingue le plus le roman d’un simple thriller d’espionnage.
L’auteure ne mise pas uniquement sur les poursuites, les agences rivales et les
complots internationaux. Elle s’intéresse aussi à ce qui se passe dans la tête
de ceux qui vivent constamment dans le mensonge.
L’écriture est très cinématographique comme
l’illustrent ces quelques extraits :
« Même à ne rien faire, on transpirait. »
« Il faisait sombre maintenant. Le moment où Baba
Yaga emporte avec elle
les enfants désobéissants. Jute avant que la nuit ne pousse les dernières
lueurs du jour de l’autre côté du monde. »
« La nuit commençait à se dissiper sur le
fleuve. ‘’ La première lueur s'appelle l'aube astronomique ‘’ [...] Ensuite, c'était l'aube nautique. L'heure à
laquelle les marins, debout sur le pont, pouvaient enfin apercevoir l'horizon
et conclure qu'ils avaient réussi à survivre un jour de plus. »
« Des visages empourprés s’animaient au sein
d’une nuée de chemises impeccablement repassées et de robes griffées portées
avec désinvolture. »
« ...
une jeune femme au corps longuissime et à
la chevelure digne d’une annonce publicitaire de shampoing... »
« Le jet a tressailli comme un cheval qui veut
se débarrasser d’une mouche, puis a commencé à rouler lentement sur la piste. »
Les scènes de bataille et celle qui se
déroule dans le labyrinthe des conteneurs du port de Montréal sont très
efficaces.
Les chapitres relativement courts – une
vingtaine au total – favorisent une lecture soutenue et les nombreux
changements de perspective permettent de suivre simultanément plusieurs
ramifications de l’intrigue. Quelques explications liées aux différents
services de renseignement ou aux enjeux géopolitiques demandent parfois une
attention soutenue, mais elles contribuent à donner de la crédibilité à
l’ensemble.
La trame dramatique repose sur une recherche
qui contribue à initier les lectrices et les lecteurs aux techniques
d’espionnage et au blanchiment d’argent de cryptomonnaie :
« La plupart des gens ignorent qu’ils doivent
régulièrement mettre à jour leur routeur : après quelques années
d’utilisation, la sécurité de leur réseau devient aussi poreuse qu’une éponge. »
« On verse d'abord un portefeuille de crypto,
obtenu par transactions fichées, dans un mixeur plein de cryptomonnaie du même
type. On brasse le tout, puis on transvide dans un autre mixeur, qui contient
lui aussi la même crypto. Et ensuite dans un troisième mixeur, et puis un
quatrième. Après le dernier mixeur, tout le monde reprend un montant égal à sa
mise initiale de crypto, peu importe d'où il vient. L'important, c'est que tout
le monde a maintenant de la cryptomonnaie toute propre. »
Aux outils dont disposent les différents
protagonistes, tels que le service de messagerie cryptée ProntoMail, basé en
Suisse, ou le portefeuille cryptographique, s’ajoute notamment :
« Une petite cassette pas plus grande qu'une
vapoteuse, sur laquelle on peut entreposer de la cryptomonnaie [...] un cold wallet, l'une des façons les plus sécuritaires d'entreposer de l'argent
virtuel. Ce genre de portefeuille pouvait recevoir et envoyer des fonds sans
même se connecter à l'Internet. Un code QR était utilisé pour amorcer les
transferts, ce qui rendait les opérations pour lesquelles on l'utilisait
complètement hermétiques, ou air-gapped,
comme on disait dans le jargon. »
Et il y a aussi le célèbre poison utilisé une
première fois en Angleterre, en 2018, puis en 2020, lorsqu’on avait tenté de
tuer un activiste russe, finalement décédé en prison, ce dont le gouvernement
russe avait nié l’existence :
« Du Novitchok. Le plus violent de tous les poisons chimiques
développés par la Russie dans le plus grand secret, quelque part entre la fin
des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt-dix. Sans couleur,
sans odeur. Liquide ou en poudre. Le ‘’ nouveau gars ‘’ - c'est ce que
signifiait le nom, en russe - était une arme chimique dite binaire, que l'on
activait en mélangeant deux substances beaucoup moins dangereuses, lesquelles
étaient sournoisement transportées sur les lieux de leur mixtion dans des
contenants séparés. »
J’ai toutefois trouvé que la densité de
l’intrigue et la multiplication des personnages russes, états-uniens et
québécois, ainsi que des organisations, rendaient parfois la lecture difficile.
Un tableau des différents acteurs et de leurs organisations de rattachement
aurait été utile, tout comme la consultation du glossaire à la fin du roman,
qui devient presque incontournable pour se démêler dans ce foisonnement
d’organismes mentionnés tout au long du récit.
Avec « L’Atout
», titre intrigant tout au long de la lecture dont on découvrira le sens à la
fin du roman, Chloé Archambault transforme le roman d’espionnage en un récit
qui raconte l’histoire d’une femme qui tente de comprendre qui elle est devenue
après avoir passé une partie de sa vie à être quelqu’un d’autre dans le macrocosme
des agences de renseignement, des hackers, des taupes et des rivalités
géopolitiques.
Un thriller d’espionnage québécois original,
contemporain et solidement documenté, qui conjugue action, suspense et
réflexion sur l’identité, la loyauté et le prix du mensonge. Une nouvelle
aventure de Rose Ellis qui confirme le potentiel de cet univers et donne envie
de retrouver cette héroïne aux multiples identités.
D’ailleurs, la dernière phrase ouvre
clairement la porte à un troisième tome.
* * * * *
Je tiens à remercier les éditions Flammarion
Québec pour
l’envoi du service de presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la
librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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