Luc Chartrand. – Marées noires. – Montréal : Québec-Amérique, 2025. – 367 pages.
Thriller
Résumé :
Sur une plage de l’île d’Anticosti, désertée
au seuil de l’hiver, Paul Carpentier découvre une jeune femme à demi morte
rejetée par la mer. Carpentier, qui vit en reclus depuis des années et est
devenu guide de chasse, est vite intrigué par cette naufragée, qui s’avère
avoir oublié jusqu’à son nom, mais est experte au combat et capable de tuer.
Elle traîne également dans son sillage une bande clandestine inquiétante qui
opère depuis un sous-marin.
Lorsque la jeune femme disparaît, Carpentier
décide de mener sa propre enquête, qui le mènera vers une étrange nébuleuse
vouée au combat écologiste et anticapitaliste. Quel est le rôle de celle qu’il
a surnommée « Bruschetta » dans le complot qui se précise? Paul n’a peut-être
plus vingt ans – ni quarante, ni même cinquante ! – mais il n’a pas son égal
pour suivre une piste.
Commentaires :
Si vous aimez comme moi les thrillers
palpitants et crédibles au point d’espérer qu’il ne donnera pas d’idées à
d’éventuels terroristes, précipitez-vous à votre librairie indépendante
préférée ou à votre bibliothèque municipale pour vous happer par le troisième
roman de Luc Chartrand mettant en vedette Paul Carpentier.
N’ayant malheureusement pas lu les deux
précédents, j’ai dû me contenter de quelques points de référence au vécu du
personnage principal. Ce qui ne m’a pas empêché d’apprécier ce tourne-page dont
la trame dramatique est d’actualité. Écoterrorisme, opposition au capitalisme, spécialistes
de l’antiterrorisme, oligarques russes, guerre en Ukraine, blocus pétroliers, opération
« Déluge d'al-Aqsa » menée par le Hamas le 7 octobre 2023 en
Israël pendant le Shabbat et la fête de Sim'hat Torah, aggravation du conflit
israélo-palestinien, théorie de la révolution permanente de Léon Trotski, les déboires du traversier F.-A. Gauthier assurant la liaison
entre Matane et Godbout ... sont au rendez-vous dans un scénario ambitieux. Le
texte est abordable grâce au style fluide et épuré de l’auteur qui s’appuie sur
son expérience journalistique et ses connaissances historiques. Comme par
exemple la présence des U-Boote (Unterseeboote : sous-marins en allemand)
dans le Saint-Laurent lors de la Seconde Guerre mondiale.
Me faisant même découvrir le Kojo Moe, mouvement artistique japonais
qui pousse « des milliers d’adeptes
à se lancer dans des grands sites industriels pour les photographier et en
faire ressortir une vision artistique et souvent poétique ».
Dans ses remerciements, Luc Chartrand
mentionne qu’il a sollicité les conseils de spécialistes sur l'amnésie, le
militantisme écologique, Mani-Utenam, le trafic maritime du pétrole, l’île
d'Anticosti, le monde obscur et secret des sous-marins. Avec comme résultat que
le lecteur se sent intégré avec les personnages sur la plus grande île
naturelle du Québec, à bord un pétrolier descendant le fleuve Saint-Laurent,
dans des manifestations au Palais des Congrès de Montréal ou dans un
submersible qui doit composer avec les fonds et les courants marins.
Le titre « Marées noires » fait référence aux déversements massifs de
pétrole provoquant des catastrophes écologiques, économiques et sanitaires
majeures. L’action du roman se déroule en 2023-2024, dans des lieux réels et
fictifs, au Québec (à Anticosti, Mingan, Sept-Îles, Baie-Comeau, Rimouski,
Montréal...) et en Europe (à Paris, Lyon, Malmoë, en Suède...). Ainsi qu’à
l’île aux Perroquets, en Minganie, et aux alentours de l’île aux Lièvres et de
l’Île aux Fraises dans le Bas-Saint-Laurent) :
« ... dans cette zone dynamique très
particulière où l'eau d'un quart du continent nord-américain se jetait dans la
mer. Cette rencontre de tant d'eau douce avec l'eau salée était génératrice
d'une vie foisonnante et diverse, et celle-ci était partout visible, pour qui
savait regarder et ressentir. »
J’aimerais souligner le rythme enlevé des
scènes d’action, de combats et de poursuites sous-marines. De plus, Luc Chartrand
excelle dans la description des lieux où il fait évoluer ses personnages
principaux et secondaires. Comme celle de Port Meunier avec ses maisons aux
couleurs pastel. Ou celle-ci décrivant l’environnement forestier de
l’île :
« La route transperçait une mer d'épinettes
noires et quiconque n'aimait pas la forêt aurait trouvé ce décor hostile, voire
angoissant. Mais pour Paul, l'orée de ces bois sombres, qui semblaient receler
un mystère profond, était une invitation à s'y enfoncer, que ce soit pour s'y
abriter, pour y traquer ou simplement pour contempler et sentir le décor
odorant du sous-bois.
Il avançait calmement,
mais d'un pas solide qui ne ralentissait jamais. Vers l'horizon, des corbeaux
planaient au-dessus de la flèche blanche de la route. Des lièvres souvent
détalaient dans les fourrés à son approche. Parfois un renard. Parfois des
tétras qui s'envolaient ou restaient là, ou un chevreuil qui bondissait. Il n'y
avait en ces lieux que lui seul et les animaux. »
Et celle-ci sur la faune de l’estuaire :
« Une dizaine de phoques couchés sur de
grosses roches se prélassaient sous les premières chaleurs solaires du matin.
Autour, des voiliers d'oiseaux se balançaient au-dessus de l'eau avant de s'y
poser.
Des macreuses et des
eiders se rassemblaient en bancs compacts. Une cinquantaine de goélands à
manteaux noirs se tenaient comme des statues sur un banc de gravier et la
blancheur de leurs poitrines irradiait. Tant de vie... Même en cette saison où
beaucoup d'oiseaux et de cétacés avaient déjà migré. »
Sa plume cinématographique sait transmettre
en quelques phrases l’émotion d’un de ses personnages alors que surgit un
mammifère marin à quelques mètres de son Brig :
« Une immense gerbe d'eau venait d'être
propulsée devant elle, des millions de gouttelettes frappées par la lune
formaient un geyser blanc au-dessus des eaux.
Une baleine...
[...]
Soudain, le cétacé
réémergea à moins de 10 mètres de l'embarcation; le jet de son évent claqua
dans l'air comme un coup de canon. Son immense dos noir et lustré se profilait
à la surface
[...] la queue, immense, sortit
entièrement en soulevant un mur d'eau qui retombait en une puissante cataracte
avant de replonger en apnée vers les profondeurs.
Elsa resta interdite
devant le spectacle. Et, pendant que des larmes ruisselaient sur ses joues, une
joie pure la transfigurait. »
Le personnage principal de « Marées noires », Paul Carpentier,
souffre de troubles
anxieux liés à la peur des espaces confinés et des lieux clos. Luc Chartrand nous fait revivre l’origine de sa
claustrophobie :
« Il était claustrophobe. Depuis toujours.
Depuis au moins l'âge de cinq ans. Et, en cet instant, il revivait mentalement
cette angoisse qui avait alors surgi sans prévenir des tréfonds de son être.
Ils avaient, lui et des amis, certains plus vieux que lui, creusé sous un
immense banc de neige une véritable caverne. Il y était entré et se trouvait au
fond quand un des plus vieux décréta qu'il ne pouvait plus sortir.
Une intense panique
s'était alors emparée de lui. Il fonçait vers la sortie, mais le plus grand
s'amusait de son énervement et l'empêchait de rejoindre l'air libre. Paul avait
poussé un hurlement primitif et, trouvant en lui une force décuplée difficile à
imaginer pour un gamin de son âge, il avait martelé le visage de son camarade
avec ses poings.
Le plus grand, se
tenant le nez ensanglanté à deux mains, s'était renversé sur le dos et Paul
avait rampé par-dessus lui, porté par une angoisse absolue de se retrouver
dehors. En pleurant. »
On comprend son inconfort dans un submersible
ou s’il doit mettre en application le modus
operandi de son évacuation en cas d’urgence. Comme si on y était :
« La procédure alla rondement. Une fois les
autres remontés, Elsa fit signe à Paul de gravir les échelons donnant accès au
tube, où il allait à son tour se faire enfermer. Comme dans un cercueil. Même
s'il ne croyait pas pouvoir le faire, il tira la fermeture éclair par-dessus sa
tête et scella le rebord de son scaphandre. Au prix d'un immense effort sur
lui-même, il entra dans le tube. Il entendait les battements de son cœur sur
ses tempes. Il avait un besoin urgent d'air libre. Elsa referma le sas sous
lui, ajoutant un double tour imaginaire à son sentiment d'étouffer.
Se concentrer sur les
manœuvres qu'elle lui avait fait répéter était la seule manière de chasser son
angoisse. Il brancha le tube d'entrée d'air et il perçut aussitôt le gonflement
de son accoutrement, ce qui le fit se sentir encore plus à l'étroit.
L'étape suivante
consistait à ouvrir une valve d'amenée d'eau. Il l’ouvrit. Un jet d'une
pression intense remplit le sas en moins d'une minute. Il ouvrit ensuite la
trappe supérieure et il s'éleva naturellement, sans effort, entreprenant ainsi
sa remontée vers la surface et la lumière. Dans quelques secondes, il serait
sorti de ce cauchemar.
Il émergea d'un coup,
flottant comme un bouchon, et se trouva complètement aveuglé par la
lumière. »
« Marées
noires » nous tient en haleine jusqu’en finale. Le roman possède
toutes les qualités qui en font un excellent thriller :
·
une
intrigue à résoudre originale, solide et captivante avec quelques rebondissements
inattendus,
·
des
personnages authentiques auxquels le lecteur peut s’identifier ou de s’en
dissocier,
·
un
suspense entretenu au gré de ses 68 courts chapitres,
·
un
rythme narratif qui maintient l'intérêt du lecteur et qui ne le laisse pas
indifférent une fois la dernière page tournée.
Et je suis tout à fait d’accord avec Norbert Sphener qui qualifie ce roman de
« très distrayant, mais tout aussi
instructif, car cette histoire est bien ancrée dans l’actualité géopolitique
d’aujourd’hui ! »
* * * * *
Luc Chartrand est un journaliste ayant travaillé aussi bien en presse écrite qu’à la télévision, et ses reportages ont été récompensés par de nombreux prix. Il a publié l’essai « La grande expérience de la chasse » (2022), ainsi que deux romans mettant en scène Paul Carpentier : « Code Bezhentzi » (1998) et « L’Affaire Myosotis » (2015), qui a remporté les prix Tenebris, Saint-Pacôme et Arthur-Ellis.
Je tiens à remercier les éditions Québec-Amérique pour l’envoi du
service de presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la
librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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