Bob Morane - Menace au Château Frontenac (Francois Hébert)


Francois Hébert. – Bob Morane - Menace au Château Frontenac. – Québec : Ananké, 2013. – 27 pages.

 



Nouvelle

 

 


Résumé :

 

1943. Deuxième guerre mondiale. Pour assurer la sécurité du premier ministre britannique, Bob Morane est chargé d'escorter l'avion ministériel jusqu'au Canada.

 

 

Commentaires :

 

Cette nouvelle écrite par François Hébert avec l'autorisation de Henri Vernes est l’une de celles qui furent écrites à partir de 2013 par différents auteurs, souvent des groupies de la série, qui paraissaient à l’époque au rythme de six à huit par an aux éditions Ananké, en tirages limités. Celle-ci utilise le MacGuffin (prétexte au développement d'un scénario cher à Alfred Hitchcock) du Château Frontenac et de la protection d’un certain Winston Churchill à la conférence de Québec de 1943 pour associer Robert Morane (Bob pour les intimes), le héros de l’auteur belge, à une  affaire sans grand intérêt à saveur autochtone, mais qui pourrait se situer parmi les premières aventures réparties dans les 229 romans publiés par Henri Vernes .

 

Morane y est décrit comme étant un « pilote aguerri, au sang-froid reconnu, doué d’un sens d’anticipation remarquable et d’une discrétion absolue », mesurant « plus d’un mètre quatre-vingts (sic), mince sans être maigre, large d’épaules et de poitrine [doué d’une] confiance certaine [et d’une] maîtrise parfaite de ses émotions. Mais c’est surtout l’éclat de son regard qui retenait l’attention. Ses yeux gris acier fixaient son interlocuteur avec une attention qui frisait l’insolence. »

 

Voilà pour le personnage. Quant à la fausse intrigue, elle a très peu à voir avec celle de la « mission d’une extrême importance » qui est confiée au « Flying Commander » (grade imaginaire de la Royal Air Force) : « escorter l’avion présidentiel durant le trajet qui le conduira à Québec, puis assurer la sécurité du premier ministre durant son séjour outre-Atlantique. » Pourquoi l’avoir choisi, lui ? Parce qu’il est « Français et qu’à Québec, le français est la langue de la région » et que « les Québécois [sont] les petits cousins de [ses] compatriotes. »

 

La mission officielle n’étant qu’un leurre pour tromper les Allemands, Morane n’a qu’un objectif : « visiter le village des Indiens Hurons (Wendake), situé à vingt minutes au nord-ouest du centre-ville, et de rapporter quelques souvenirs typiques de cette Première Nation (de cette nation première ?), ces Indiens d’Amérique qui avaient peuplé les récits de son enfance. » Les Hurons « qui habitaient encore les terres ancestrales qui leur étaient réservées et qui avaient conservé, pour la plupart, leurs coutumes si particulières. Cette nation avait son chef respecté et son shaman (sorcier). »

 

François Hébert qui fait loger Bob Morane à l’hôtel Clarendon, dans le Vieux-Québec, glisse au passage la mention d’une expression québécoise (« magané ») et nous apprend que la route entre l’aéroport de l’Ancienne Lorette et le centre de la ville était « rocailleuse » et que bientôt, elle « serait recouverte de bitume, pour le grand confort des voyageurs. » Il en profite également pour justifier l’existence de la Citadelle dont les murs « furent élevés sur les hauteurs de la cité afin de protéger la ville de Québec. Par nécessité, d’autres fortifications englobèrent peu à peu l’étendue qu’elles occupent aujourd’hui, allongeant sur le Vieux-Québec leurs remparts protecteurs. »

 

S’ensuit un chapitre où on assiste à la rencontre du commando avec la schamane huronne, nyctalope comme lui, qui lui remet un talisman et lui fait des révélations étonnantes (« le Grand Manitou conserve sur toi et tes semblables sa bienveillante protection ») l’informant qu’il a « reçu du dieu TVYHUL de grands attributs qui [lui] seront utiles tout au long de [sa] vie, laquelle sera fertile et bien remplie : le Courage, la Force, l’Intelligence, la Pugnacité, la Franchise et la Sagesse. »

 

Armé de ce bouclier protecteur, Morane fera face, bien malgré lui, à la menace qui plane sur le Château Frontenac en se retrouvant, tel un automate, dans un « imposant lac souterrain, duquel émergeaient des centaines de colonnes. On se serait cru devant un gigantesque temple englouti par on ne sait quelle catastrophe. Ses dimensions étaient telles que chaque pas, chaque chuchotement, se répercutaient (sic) à l’infini. » Le réservoir d’eau douce de la ville de Québec auquel il a accès par l’ « immense porte en bois solide » d’une « tour aux murs rébarbatifs près des murs fortifiés ».

 

Dans un contexte réaliste, bien campé dans la région de Québec, cette nouvelle de François Hébert flirte avec le récit fantastique avec une chute où le héros, après avoir fait la grasse matinée, est à la fois « heureux que tout cela soit un rêve » et stupéfait alors qu’au moment de donner un premier coup de rasoir sur sa forte barbe hirsute, son visage tournant au gris, lorsqu’il aperçoit dans le miroir, « autour de son cou, une marque rouge et profonde, comme celle que fait une lanière de cuir qu’on arrache violemment !!! ».

 

En complément, l’éditeur lance un défi qux lecteurs : trouver la clé de l’énigme suivante : « Par quel calcul mathématique l’auteur a-t-il créé le nom de TVYHUL, le dieu souffleur ? Un indice important se trouve à la page 13 (début du chapitre 3). » J’ai eu beau me creuser les méninges, je n’ai jamais réussi à résoudre la question. Si vous êtes plus futés que moi, j’attends votre réponse… si vous réussissez à mettre la main sur un exemplaire de cette nouvelle.

 

 

Originalité/Choix du sujet : **

Qualité littéraire : **

Intrigue :  *

Psychologie des personnages :  *

Intérêt/Émotion ressentie :  *

Appréciation générale : **

Tintin au pays du polar (Bob Garcia)


Bob Garcia. – Tintin au pays du polar. – Mac Guffin Éditions, 2005. – 119 pages.

 


Essai

 

 


Résumé :


Les Aventures de Tintin ont pour moteurs l'action, le suspense et l'humour. Les cascades de Tintin surpassent celles du journaliste Jean Marais/Fandor dans " Fantomas " contre Scotland-Yard ou le permissionnaire Jean-Paul Belmondo/ Adrien dans " L'homme de Rio ". Tintin saute sur le toit d'un train en marche, s'écrase plusieurs fois en avion, se fait tirer dessus à bout portant. Mais il s'en sort toujours. Mission impossible ? Pas pour un dur à cuire comme lui !

 

Chaque Aventure contient une foule de références au monde du Polar. " L'Amérique " est une histoire de gangsters dans laquelle Tintin joue le rôle d'Eliot Hess face au dangereux Scarface. " Les Cigares " nous embarque dans une mystérieuse Croisière sur le Nil. Dans l' " Affaire Tournesol ", Tintin devient espion et traverse le rideau de fer pour délivrer le professeur, comme le héros d'Alfred Hitchcock dans " Le rideau déchiré ". Parfois l'aventure tourne à la parodie. Dans " Les Picaros ", Tintin se fond dans un carnaval pour parvenir à ses fins, comme James Bond dans " Moonrakor ". Et dans " Les bijoux ", les Dupondt montrent qu'ils sont de bien piètres élèves de leur compatriote Hercule Poirot.

 

S'appuyant sur un solide travail de documentation et de recherche, Bob Garcia montre que les " Aventures de Tintin " appartiennent à l'univers du Polar, avec toutes ses sensibilités, depuis le roman d'énigme jusqu'au roman noir en passant par l'enquête de police classique. Poursuivant son objectif pédagogique, Bob Garcia souhaite en outre faire découvrir aux jeunes - et moins jeunes - lecteurs le monde du Polar à travers une lecture inédite et passionnante des " Aventures de Tintin ".

 

 

Commentaires :

 

Je croyais être devenu passionné de littérature du crime (de romans noirs, de thrillers et plus spécifiquement de polars) après la lecture du roman de Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles. Il semble que cet intérêt remonte probablement à mon enfance avec Les aventures de Tintin dont je possédais la collection d’une vingtaine de titres de la série. Bob Garcia vient de m’en convaincre avec cet impressionnant essait fort documenté sur Tintin au pays du polar. Un ouvrage tiré seulement à 500 exemplaires, rarissime particulièrement au Québec, que j’ai réussi à me procurer, non sans de nombreuses recherches.

 

D’entrée de jeu, en préface, l’auteur tintinologue annonce qu’il « vise à montrer que Les Aventures de Tintin appartiennent à l'univers du roman policier, au moins autant qu'à celui du roman populaire et du roman d'aventure. »

 

L’ouvrage est divisé en trois parties.

 

La première partie « expose brièvement les principaux éléments de fond et de forme qui rattachent Les Aventures de Tintin à l'univers du polar. » Y sont énoncés les « thèmes généraux abordés par Hergé (gangstérisme, affairisme, magouilles politico-économiques, trafics, etc.) » et s’attarde sur la narration (action, mécanismes du suspense…) à partir des « trois grandes tendances dans le polar : le roman d'énigme, le roman noir et le roman de suspense » et de leurs multiples combinaisons et variantes. Elle permet de montrer « que les Aventures de Tintin relèvent à des degrés divers de ces trois genres. »

 

Le roman d'énigme, « roman dans lequel le cheminement romanesque va du mystère à l'élucidation du mystère [...] Souvent conçu, dans les années 1920-1930, comme un jeu intellectuel, comme un match entre le lecteur et l'auteur, et, comme tel, moralisé par des règles »

 

Le roman noir né aux États-Unis dans les années 1920 ayant « pour ambition de rendre compte de la réalité sociétale du pays : gangstérisme, corruption politique et policière, toute-puissance de l'argent, utilisation ostensible de la violence [...] un roman policier inscrit dans une réalité sociale précise et porteur d'un discours critique, voire contestataire, sur cette réalité sociale. » En s’appuyant sur de nombreux exemples tirés de la littérature de genre, Bob Garcia illustre les trois principales caractéristiques du roman noir : l’action, le réalisme et la violence. Il en profite pour souligner comment « Hergé dénonce sans complaisance les trafics et magouilles en tous genres. Il montre la cupidité des puissants, des businessmen et des politiciens; l'exploitation des faibles; le pouvoir de l'argent et la corruption; la collusion des politiciens et de la mafia; les organisations criminelles de tout crin; le monde frelaté du show-business et des sectes. » Autant de thèmes développés dans la deuxième partie de l’ouvrage pour chacun des albums.

 

Le roman de suspense « défini comme le ‘’roman de la victime‘’, ou de manière plus judicieuse encore, comme le ‘’roman de la menace‘’ [mettant] généralement en scène un personnage placé en situation de danger ou dans l'orbe d'une machination et joue machiavéliquement du compte à rebours et de la tension dramatique, de l'attente et de la chute. Sa grande caractéristique est son tempo de plus en plus rapide, de plus en plus fiévreux », comme dans Les Aventures de Tintin dans lesquelles s’imbriquent « la peur, l’onirisme, le fantastique ou la folie ».

 

* * * * *


La deuxième partie explore chacun des 24 titres de la série, récit par récit, en mettant en évidence les stéréotypes et thèmes du polar associés à de « multiples comparaisons avec le monde du polar dans son ensemble, incluant toutes tendances (énigme, noir, thriller, fantastique, etc.) et tous médias (romans, films, bandes dessinées, etc.) » démontrant « que les Aventures de Tintin peuvent être lues comme des romans policiers. » Tant par leurs scénarios, les mécanismes mis en jeu et les sujets abordés.

 

Ainsi on constate que pour la très grande majorité des albums publiés entre 1929 et 1986, la structure narrative de chaque aventure est la suivante : « une introduction dans laquelle Tintin mène une enquête; le corps du récit, où Tintin et ses amis se lancent dans une course-poursuite contre les malfrats; la victoire des héros (complot déjoué, trésor retrouvé, ami délivré, etc.); le rapport de l'affaire, présenté le plus souvent de façon elliptique par la presse (écrite, radio ou télévision); un gag de fin pour décongestionner le récit. »

 

Tintin au Tibet fait cependant exception, Hergé ayant « choisi la voie courageuse, car non dépourvue de risque, du renouvellement, en développant de nouveaux axes de création » avec une enquête qui se double d'une quête individuelle de l'auteur, Hergé rejoignant ainsi « la cohorte des auteurs de romans policiers qui ont utilisé leur oeuvre à des fins d'auto analyse ». Alors que dans les titres suivants (Les bijoux de la Castafiore, Vol 714 pour Sydney et Tintin et les picaros), on sent de plus en plus que le héros, comme son auteur, est fatigué, prêt même à refuser l’aventure.

 

* * * * *

 

La troisième partie compare Tintin et différents héros du roman policier. Elle sert aussi de prétexte à caractériser le personnage « insensible à l'argent. Les honneurs ne le changent pas. Il gardera le même état d'esprit de la première à la dernière de ses aventures, malgré une succession de victoires éclatantes. Il n'a pas peur de la mort et préfère même mourir plutôt que de pactiser avec l'ennemi. » Un personnage mythique « né sans état civil, comme une pure fonction narrative, […] sans nom, sans âge, sans réelle profession et sans autre famille que celle qu'il se forge peu à peu. [...] contrairement aux autres personnages, ses souvenirs sont strictement limités aux actions que nous l'avons vu accomplir dans les albums de Hergé. Sa mémoire est celle d'un corpus, non d'un corps : aucun souvenir, aucune allusion, ne renvoie à un entre-deux-livres, moins encore à un événement antérieur à Tintin au pays des Soviets... »

 

* * * * *

L’ouvrage abondamment illustré est complété par la liste de près de 225 œuvres et références bibliographiques citées. Il permet, en conclusion, d’affirmer que « Tintin est bien un héros de polar et que Hergé est un des précurseurs de la bande dessinée policière européenne, sinon mondiale. Le mélange d'humour et de suspense qu'il distille dans ses récits tient toujours les lecteurs du 21ème siècle en haleine et continue d'inspirer des générations d'écrivains et d'auteurs de polars. En outre, l'extraordinaire actualité des thèmes qu'il aborde, dont certains frôlent parfois la prémonition, rend son œuvre indémodable. »

 

Tintin au pays du polar est une invitation à la relecture de l’œuvre de Hergé avec des yeux de passionné,es des romans policiers d’hier et d’aujourd’hui, toute nationalité des auteur,es confondue.

 

 

Appréciation générale : *****

La sainte paix (André Marois)


André Marois. – La sainte paix. – Montréal : Héliotrope Noir, 2023. – 199 pages.

 


Polar

 

 


Résumé :

 

Jacqueline et Madeleine vivent chacune de leur côté de la Mastigouche et, depuis la mort de leurs maris, elles se saluent de loin chaque jour, sans plus. C’est un arrangement qui leur convient parfaitement. Alors, quand Madeleine annonce qu’elle a l’intention de vendre sa maison, pour Jacqueline, c’est une catastrophe. Un nouveau propriétaire s’incrustera dans le paysage, avec sa famille nombreuse, ou pire, des locations à court terme ! Et cela, elle ne le supporterait pas. Très vite, la solution s’impose à Jacqueline : il lui faut tuer Madeleine. Toute mort violente doit être déclarée par l’agent d’immeuble à des potentiels acheteurs. En plus des délais de succession, cela devrait retarder suffisamment la vente pour permettre à Jacqueline de finir ses jours en paix. Certes, c’est extrême, mais sans risque si rien ne vient contrecarrer son plan minutieux. Un grand-duc ou un braconnier, par exemple…

 

 

Commentaires :

 

Après Bienvenue à Meurtreville (2016) et Irrécupérables (2021) que j’avais beaucoup aimés, André Marois remet en scèce Steve Mazenc, sergent-détective à la Sûreté du Québec (SQ) en poste à Saint-Gabriel-de-Brandon, résident de Mandeville dans Lanaudière. Une municipalité qui « a connu un tueur en série soucieux de l’achalandage des commerces du village […] et qui « a aussi hébergé un homme recherché pour triple meurtre ». Mandeville, un coin du Québec où on « entend régulièrement des coups de feu même si la chasse est fermée », où « tout le monde tire tout le temps […] pour le fun. »

 

Ce polar nous fait accompagner une septuagénaire plus robuste qu’elle ne paraît dans son parcours meurtrier hors du commun, dans lequel « on découvre la victime, on cherche les suspects, on rencontre les témoins » et on espère identifier le coupable. Péripéties surprenantes et à bout de souffle garanties.

 

Encore une fois, André Marois nous livre un récit teinté de l’humour décapant qu’on lui connaît, dans une thématique noire. Avec une qualité d’écriture et une précision dans les descriptions de ses personnages et de l’environnement dans lequel il les fait évoluer de saison en saison, de l’automne au printemps sur les deux rives de la Mastigouche.

 

Quelques exemples :

 

« Ça sent l'hiver, même s'il n'a pas encore neigé. Les feuilles sont tombées et Jacqueline fait chauffer son poêle à bois depuis une semaine. L'herbe dans la petite prairie en face a jauni. Les asclépiades ont lâché leurs soies au gré du vent. Les colibris sont repartis vers le sud avec les monarques et les oies sauvages. Les bêtes qui restent ont la peau dure et le gras épais. La marmotte galope encore d'un terrier à l'autre, mais plus pour très longtemps. Une ourse est passée aussi, suivie de ses deux petits. »

 

« Il se décroche la mâchoire encore une fois dans un bâillement digne d’un hippopotame »

 

Steve Mazenc qui « ressemble à un artiste de cirque dans un film en noir et blanc. »

 

L’agente d’immeuble : « une blonde incendiaire au sourire carnassier, avec des lunettes aux immenses montures rouges. Un visage qu'on n'oublie pas. Ça doit faire partie de sa stratégie. »

 

Ou le rendu du dernier souffle et des derniers soubresauts de la victime :

 

« Le corps est suspendu. Il monte en oscillant. […] Soudain, sa jambe droite se projette en avant, puis la gauche, comme si elles voulaient frapper un ennemi. Des mouvements vifs, imparables. Les bras suivent le rythme. [Elle] semble se débattre, chercher à se détacher, à s'arracher au supplice en cours, mais non. C'est un réflexe […]. La gesticulation devient spectaculaire, violente, insoutenable : la fameuse période convulsive, agonique. Il faut attendre que ça passe. Tout finit par passer. »

 

André Marois a imaginé un scénario et une mise en scène efficaces en en concordance avec une réalité sociale québécoise. Sa tueuse à la recherche de la sainte paix évalue toutes les options à sa disposition entre l’aide médicale à mourir et le suicide assisté, seconde solution qui « s’impose alors comme une évidence », recherches sur Internet à l’appui : « Les statistiques sont éloquentes. Les hommes se suicident trois fois plus que les femmes. » Mais « Chez les femmes, le taux augmente avec l'âge, surtout. Le plus élevé s'observe chez celles de cinquante à soixante-quatre ans, mais celles de soixante-cinq ans et plus restent bien positionnées. » Quel heureux hasard ! Cette étape franchie, une panoplie de moyens sont à sa disposition : le poison (ciguë ou arsenic), la noyade,  la strangulation (peut-on vraiment s’étrangler soi-même ?), suffocation (certainement pas au moyen d’un sac en plastique de chez IGA avec son slogan « Vive la bouffe ») ou la pendaison, « les moyens les plus communs pour s’enlever la vie au Québec ». Très documenté ce thriller n’est-ce pas !

 

L’auteur en profite également pour se faire pédagogue en profitant au passage pour signaler les dispositions de la loi québécoise obligeant le vendeur d’un immeuble à déclarer toute mort violente qui y a déjà eu lieu sous peine de sanction. Ou en recommandant certains produits apaisants parmi les centaines offerts par la Société québécoise du cannabis (SQDC) parce que, comme l’affirme un des personnages d’un âge vénérable : « tout le monde fume et plus personne ne fait la révolution ». Ou encore sur le type de mélange de sel à utiliser selon les conditions météorologiques puisque « tout le monde au Québec possède un gros sac de sel à déglacer dans son entrée ou son garage. »

 

Les 18 courts chapitres aux titres évocateurs sont truffés de scènes loufoques, comme les séances d’auto-interrogatoires que la criminelle imagine pour affronter les questions pièges du sergent-directive ; la pratique pour soulever un corps en y substituant « des bûches d’érable bien sèches » ; la démonstration de l’efficacité du treuil télécommandé du voisin ; la visualisation mentale telle que la pratiquent les athlètes olympiques…

 

Au passage, quelques formules nous font aussi rigoler :

 

« Ne pas réfléchir : c’est mauvais pour la performance. »

 

« J'aime lire le journal papier ; je trouve que les nouvelles ont l'air plus sérieuses. Ça doit être parce que les informations sur Internet s'effacent aussi vite qu'elles apparaissent. »

 

« Trop de nuit, ça nuit. »

 

 

Jacqueline Latourette qui « s’exprime posément, avec un accent radio-canadien presque caricatural » est une meurtrière sympathique. Dans ses déplacements et ses aller-retour laborieux sur les scènes de crime, on ne peut s’empêcher de vouloir lui offrir notre assistance pour qu’elle atteigne son objectif sans se faire prendre. Son auteur faisant d’elle une héroïne quoiqu’elle en pense en se disant « qu'elle ne pourra jamais conter ses exploits à personne ! Garder tous ces sinistres souvenirs enfouis en elle, c'est fâcheux. »

 

Steve Menzec est égal à lui-même à l’issue de ses enquêtes. Une pizza végane pourrait l’entraîner en binôme dans une future aventure, en lien ou non avec la finale diabolique de cette recherche de La sainte paix. Une histoire habilement tricotée et divertissante étalée sur 200 pages dans un format de livre qui se manipule bien et dont l’illustration sur la couverture de première résume à merveille l’essence du récit.

 

Merci aux éditions Héliotrope pour le service de presse.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****

Brouillards (Victor Guilbert)


Victor Guilbert. – Brouillards. – Paris : Hugo Thriller, 2023. – 268 pages.

 


Polar

 

 


Résumé :

 

Marcel Marchand, excentrique espion des services secrets français, est assassiné par des agents de la CIA dans l’immense réserve d’accessoires d’un célèbre théâtre de New York : le Edmond Theater.

 

Avant de mourir, il a eu le temps de dissimuler, dans le fatras de décors et accessoires de scène, un mystérieux objet que la CIA comme la DGSE [Direction générale de la Sécurité extérieure] veulent récupérer. Suspectant que l’identité de nombre de leurs agents est tombée entre les mains des renseignements américains à cause de cet espion décédé soupçonné de trahison, les services secrets français veulent envoyer un inconnu hors du circuit pour récupérer l’objet caché.

 

Or, Marchand a eu le temps de griffonner un nom avant de pousser son dernier soupir: « Boloren ». Comme le nom de cet ancien flic, Hugo Boloren, qui s’ennuie dans sa formation de zythologue (« c’est comme œnologue, mais pour la bière ») dans un petit village de montagne. Le colonel Grosset, haut gradé de la DGSE et cousin de l’ancien commissaire d’Hugo Boloren, va donc le convaincre de partir à New York, de s’infiltrer dans le Edmond Theater, d’identifier et de récupérer l’objet caché.

 

À son arrivée, Hugo va découvrir le monde étrange de ce théâtre de Broadway dirigé par une équipe de Français aux nombreux secrets… L’intransigeant Felix, le gardien trisomique de la réserve d’accessoires, un directeur exhibitionniste, une régisseuse qui ressemble à Mary Poppins, un éclairagiste aveugle, un perroquet alcoolique, une vieille actrice qui a perdu la tête, un janitor de Harlem qui parle français avec l’accent d’un lord anglais, sans compter Clara Colombo, l’agent de la DGSE à peine majeure qui veille sur Hugo de loin, et Germain Jary, l’ancien consul qui tire les ficelles dans l’ombre…

 

Toute cette petite foule évoluant dans un New York plongé dans une brume inquiétante et tenace dont on murmure qu’elle ne serait pas totalement naturelle. Et même si le colonel Grosset lui rappelle que sa mission se limite à retrouver l’objet caché et le rapporter en France, la petite bille qu’Hugo a dans la tête lui souffle de regarder plus loin. Qu’est-ce qu’un agent de la DGSE faisait dans le sous-sol de ce théâtre ? Pourquoi tout le monde est intéressé par cette montagne d’accessoires poussiéreux ? Est-ce vraiment un agent de la CIA qui a assassiné Marcel Marchand ? Pourquoi a-t-il écrit ce nom de « Boloren » avant de mourir ? Hugo va avancer à tâtons dans le brouillard de son enquête, dans le brouillard de sa vie personnelle et dans le brouillard de la ville de New York… Alors qu’au milieu de ces brouillards, la tragédie s’apprête à frapper Hugo Boloren de plein fouet.

 

 

Commentaires :

 

Avec Brouillards, j’ai fait une agréable découverte de cet écrivain dont les deux précédents romans (Douve, 2021 et Terra nullius, 2022) ont été récompensés par trois prix. Un polar au titre énigmatique dont l’action est campée dans la ville de New York, « la ville du fric et de la décadence », enveloppée dans une brume épaisse, métaphore du contexte de l’enquête de l’ex-policier français Hugo Boloren. Dans cette ville où, à une époque, « des artistes utopistes […] rêvaient d'être les prochains Andy Warhol. Aujourd'hui [peuplée] de businessmen qui rêvent de pouvoir en accrocher un chez eux. » Avec en fond de scène, le brouillard opaque invasif dans la mémoire de sa mère, tel un « cep de vigne ».

 

Victor Guilbert nous livre un thriller d’atmosphère qui prend son élan à partir du quatrième chapitre. Au cœur de Broadway et de ses théâtres, s’y installe progressivement une brochette de protagonistes aux noms et aux surnoms inspirés de personnages légendaires : 

  • Colombo, de la série télévisée policière américaine dont le rôle-titre est interprété par l'acteur Peter Falk, inspecteur de police en apparence un peu simplet, brouillon et laborieux, mais qui se révèle en fait très intelligent, perspicace et obstiné ;
  • Merlin l’enchanteur ;
  • James Bond, l’espion des services secrets britanniques au matricule 007 ;
  • Mary Poppins, personnage créé par l'écrivaine australienne Pamela L. Travers ;
  • Tristan personnage du cycle arthurien, héros de la légende de Tristan et Iseut, mythe littéraire médiéval normand ;
  • Lancelot, personnage du cycle des romans de la Table ronde. 

Ainsi que des références à des productions théâtrales mythiques comme Harold et Maude de Colin Higgins, une adaptation du scénario du film réalisé en 1971 par Hal Ashby, Macbeth, tragédie de William Shakespeare et Bérénice, tragédie historique en cinq actes et en vers de Jean Racine présentée pour la première fois le 21 novembre 1670.

 

Sans oublier certains dramaturges célèbres : Sacha Guitry, Marcel Pagnol et Anton Tchekhov.

 

Cette enquête sur l’assassinat d’un certain Marcel Marchand, amateur de chaussettes sur mesure de grands couturiers, baigne dans l’univers de la production d’œuvres destinées à être jouées par des acteurs, un microcosme que l’auteur connaît bien étant lui-même entre autres auteur de théâtre.

 

Le tout écrit dans un style imagé comme en témoignent les quelques exemples suivants :

 

« … chercher une aiguille dans une botte de foin elle-même dissimulée dans la brume. »

 

« … craquement caractéristique de la languette de métal [d’une canette] cédant sous la pression de la goupille. »

 

« … Clara qui s’en va conclure sa surveillance brumeuse sur le trottoir d’en face » pour « faire le pied de grue dans cette grande vapeur humide. »

 

« Il a l’air de plus en plus petit au fur et à mesure qu’il se rapproche. »

 

« C’est le pouvoir ambigu des lieux de vie quand ils sont vides. »

 

« On y distingue les phares des voitures qui avancent prudemment en kIaxonnant et les écrans en hauteur dont les images tentent aussi bien que mal de jaillir, mais qui ne parviennent à diffuser qu'une palette de couleurs baveuses. »

 

Cette histoire bien ficelée est non dénuée d’humour :

 

« C’est une drôle de sensation d’être dévisagé par un aveugle » 

 

« Si seulement je savais parler aussi bien que je me tais. »

 

« … lorsque les rats commencent à sortir de leur cachette, c’est que la maison est sur le point de s’effondrer. »

 

Elle nous permet d’ajouter à notre vocabulaire deux néologismes intimement associés à la résolution de l’énigme : 

  • « preudères » : « contraction de ‘’première’’ et ‘’dernière’’ parce que ce sont à la fois des soirs de première et de dernière » ;
  • « janitor » : homme à tout faire, concierge et majordome.

Et que dire de cet instant magique, symbole de l’émergence de l’identification du coupable,décrit dans ces quelques lignes, véritable ouverture et fermeture de rideau de scène avant le moment de vérité et admirablement bien représenté par la photo sur la couverture de première :

 

« … de l'autre côté de la rue, une fissure dans le brouillard dense qui s'étend progressivement à la verticale. Le bloc de fumée grise se détache depuis le trottoir, et derrière la déchirure lumineuse qui croît vers le ciel, apparaît un immense bâtiment aux murs beiges constellés de fenêtres rectangulaires. Entre ces rideaux gris vaporeux qui s’ouvrent sur ce spectacle hypnotisant, le colosse urbain magnifique se dévoile à la poignée de spectateurs privilégiés à ses pieds. Nous avons à peine le recul suffisant pour deviner le sommet d'où s'échappe une antenne pointée vers le bleu céleste inédit.

 

Du fond de mon inconscient qui en sait plus sur les États-Unis que moi, remonte un nom qui se déploie comme une évidence : Empire State Building.

 

Voilà comment se nomme ce grand immeuble qui se dresse devant nous. Magistral, austère, silencieux. Je me laisse submerger par le gigantisme et la prestance de ce gratte-ciel emblématique, cette vieille dame new-yorkaise au charme grandiloquent. Nous nous abreuvons tous, tant qu'il est possible, de cette parenthèse d'espace grandiose.

 

Nous nous abandonnons à un peu de visibilité à perte de vue.

 

Puis les rideaux se referment, le stratus se reforme, les deux côtés des brouillards se mélangent. L'apparition disparaît, nous laissant hébétés, à ses pieds bétonnés. Les regards s'échangent, pleins de mélancolie et de soupirs complices. Un mélange de bonheur d'avoir assisté à ce spectacle privilégié et de lassitude d'être de retour dans ce nuage qui s'éternise. C'est vertigineux, cet enfermement sans rempart qui ruine le moral. »

 

Envers et contre tous et bien malgré lui, Hugo Boloren conclura son enquête à la manière d’Hercule Poirot, le détective belge de fiction imaginé par Agatha Christie, dans une mise en scène théâtrale rassemblant tous les acteurs (ou presque) de l’histoire pour dévoiler ses différentes hypothèses et livrer la solution finale au moment où « la brume se dissipe alors que l’étau se resserre. »

 

En épilogue, le rideau tombe sur une finale dont le mystère s’éclaircit à la lueur d’une conversation entre le peintre Claude Monet et le dramaturge Sacha Guitry à propos du sort du décor de La Cigale, pièce de théâtre français d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy créée à Paris au théâtre des Variétés le 6 octobre 1877 qui a connu son heure de gloire jusqu’au début du XXe siècle.

 

Brouillards est un roman intelligent qui rend hommage à sa manière au monde du théâtre en mettant en vedette un enquêteur zythologue (expert en bières) fort sympathique. Un personnage théâtral qui « …soupçonne souvent les gens qui se taisent d’être ceux qui ont le plus à dire » que vous aurez certainement comme moi le plaisir d’accompagner dans des « … zones de brouillard qui résistent encore au débrumage ». Une enquête bouclée avec brio baignant dans une ambiance qui entretient la peur parce que « … la brume est un mur étrange, un mur qu’il est possible de traverser. Mais sans qu’on sache où ça nous mène. »

 

Merci aux éditions Hugo Thriller pour le service de presse.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****


Le dernier souffle est le plus lourd (Catherine Lafrance)


Catherine Lafrance. – Le dernier souffle est le plus lourd. – Montréal : Éditions Druide, 2023. – 408 pages.

 


Polar

 

 


Résumé :

 

En pleine tempête de neige historique, alors qu’un évènement tragique entraîne la paralysie d’une partie de la ville de Montréal, le reporter Michel Duquesne se retrouve malgré lui aux premières loges d’une affaire énigmatique. Son intuition le pousse à la creuser, ce qui le plonge au cœur de l’industrie pharmaceutique, où il découvrira à quel point la corruption sévit. Les ramifications de cette nouvelle enquête le mèneront dans l’antichambre du pouvoir politique, à Québec et à Ottawa. Le premier ministre serait-il mêlé à tout cela ? Le journaliste, en levant le voile sur ces fraudes, mesurera à quel point l’existence humaine compte parfois pour bien peu, quand l’avidité est le moteur de toute action. Pendant ce temps, sa vie personnelle et celle d’Odile, sa conjointe, seront bouleversées par une découverte inattendue. Alors qu’il se croyait à l’abri, dans sa bulle familiale, Duquesne devra se battre pour qu’elle n’éclate pas.

 

 

Commentaires :

 

Si, comme moi, vous avez aimé la première enquête du reporteur intrépide, Michel Duquesne, que Catherine Lafrance a imaginée, L’étonnante mémoire des glaces, vous allez vous régaler avec celle-ci. Mais, d’entrée de jeu, il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier tome d’une série qui s’annonce pour en apprécier la suite.

 

Gravitent autour du journaliste professionnel spécialisé dans le reportage des personnages dont on a fait la connaissance dans l’histoire qui se déroulait à Saint-Albert-sur-le-Lac et qui se dévoilent davantage :

  • l’avocate Odile Imbeault, devenue la conjointe de Duquesne obsédée par le sauvage assassinat de ses parents et avec qui il a eu une fille, Victoria qui, malgré elle, joue un rôle important dans l’histoire,
  • Juliet Sullivan, sa mère, atteinte de la maladie l’Alzheimer,
  • Louis Duquesne, son père adoptif mélomane,
  • la journaliste Anne-Marie Bérubé maintenant rattachée à la Tribune de presse au parlement de Québec,
  • l’exécrable Robert Painchaud, directeur de l’information au journal où il travaille dans le Vieux-Montréal, Yves Lavoie, son chef de pupitre et sa collègue Linda Fasalli aux bracelets cliquetants et pour qui l’informatique n’a pas de secrets.
  • Sans oublier William Latendresse, autrefois à la Sûreté du Québec (SQ), maintenant rattaché au Service de police de la ville de Montréal (SPVM).
  • Et, surprise, Blue, rescapée de Saint-Albert.

 Cette fiction qui, dans sa thématique (magouilles politiques) et sa construction, pourrait renvoyer à une réalité potentielle se déroule dans les derniers mois de 2019. Elle s’ouvre dans une ville de Montréal aux prises avec une « première tempête exceptionnelle hâtive au sud du Québec ». Pour se terminer dans une finale toute en douceur, ouverte pour une suite évidente avec un nouveau personnage qui se pointe alors que les médias annoncent que quelque chose se passe en Chine en faisant défiler « des images de la ville de Wuhan, tandis qu'un correspondant [explique] que des cas d'une étrange pneumonie qui ne ressemblait à aucune maladie connue avaient fait leur apparition. »

 

Le dernier souffle est le plus lourd est un roman captivant très documenté. Les informations médicales sont d’une précision chirurgicale quand il est question d’anévrisme, des façons de soigner les aortes déficientes, des prothèses synthétiques (aortes artificielles), du remplacement de l’aorte ascendante…

 

Aussi pour l’évocation de certains lieux, tels que les locaux de la Tribune de la presse à Québec :

 

« Il y régnait toujours un monumental désordre. Les journalistes empilaient sur des étagères ou carrément sur leurs bureaux livres, documents, paperasses en tout genre, qu'ils ne consultaient que rarement. Pourtant - elle s'en étonnait encore chaque fois - ils étaient capables dans le temps de le dire, de retrouver un dossier précis qu'on leur avait demandé, et de le brandir en disant simplement: «Tiens. » Et c'était sans compter tous les objets qui ne servaient qu'à amasser la poussière, mais auxquels ils tenaient comme à la prunelle de leurs yeux : clés USB, vieux micros, enregistreuses datant du siècle dernier, etc. »

 

Ou celle de la salle de rédaction « toujours plongée dans la même pénombre grise que celle qui, souvent, précède l'aurore quand le temps est couvert. Les néons, fixés au très haut plafond, n'éclairaient que de loin, alors, pour y voir clair, il fallait s'en remettre aux petites lampes de bureau, bulles de lumière qui enfermaient les occupants des lieux dans des îlots individuels vaguement sinistres. […] les horloges au mur, qui retardaient, parfois, les tuyaux qui cognaient derrière les cloisons, les vieilles pierres de l'édifice, ébréchées, qui menaçaient de tomber. »

 

De magnifiques descriptions témoignant de l’état d’esprit dans lequel évolue le personnage.

 

Michel Duquesne qui abhorre le désordre et qui ne pénètre jamais dans un lieu sans poser d’abord le pied droit progresse dans son enquête, son cerveau flottant « dans les ruelles de son enfance, à l'instar de sa mère qui avait badaudé dans celles de la ville » est confronté à ses souvenirs « ballotté de famille d’accueil en famille d’accueil ». Ces ruelles où des clans se formaient, où on « s'y réfugiait, on y jouait autant qu'on s'y faisait la guerre. Les batailles constituaient, essentiellement, à repousser l'ennemi à coup de pierres, en vociférant. Ensuite, on se félicitait de la victoire, on pansait ses plaies et, quand la poussière retombait, on apercevait, au beau milieu des projectiles abandonnés, des lignes blanches sur le macadam: les jeux de marelle des petites filles, dessinés à la craie, que les plus sauvages des combats n'arrivaient pas à effacer. »

 

Régulièrement hanté dans les cauchemars qui peuplent ses nuits et qui lui font revivre l’enfoncement de sa voiture piquant de l’avant dans le lac gelé de Saint-Albert.

 

L’essentiel de l’histoire se déroule à Montréal avec une incursion à Trois-Rivières, à Berthierville et à Québec où Duquesne ose trouver toujours jolie la rue Saint-Jean et apprécier « son style Nouvelle-France bien conservé » !

 

Catherine Lafrance qui, pendant plusieurs années, s’est investie à temps plein dans son métier de journaliste avant de se consacrer entièrement à ses projets d’écriture campe son récit dans un milieu dont elle maîtrise les tenants et aboutissants, dans un style imagé. Un exemple : « Michel Duquesne, lui, parcourait le Net, fouillait les réseaux sociaux comme s'il s'agissait d'éventrer, puis de vider de ses entrailles un poisson qu'on va passer à la poêle ».

 

Deux bémols :

 

Plusieurs coquilles, ce qui est étonnant chez un éditeur qui s’appelle Druide J : « les bas sur les accoudoirs », « avait » au lieu de « avant », « mais était donné » au lieu de « mais étant donné » « Duquesne compris » et « Berthier » pour « Berthierville », pour ne mentionner que celles-là.

 

D’autre part, l’intégration d’expressions anglaises dans la narration m’irrite de plus en plus dans bon nombre de romans québécois : laptop, Chinatown, cold cases, move, scoop, off the record, party de départ… Passe toujours dans les dialogues, ce qui illustre peut-être bien l’appauvrissement de la langue et le déclin du français dans les conversations entre francophones au Québec, l’action se situant à Montréal. Souhaitons qu’il ne s’agisse pas d’une recette pour satisfaire le lectorat de l’Hexagone friand de ces incartades dans la langue de ses voisins d’outre-Manche. 

 

Cela dit, Le dernier souffle est le plus lourd est un tourne page qui donne le goût de retrouver Michel Duquesne dans une prochaine aventure, peut-être en pleine pandémie de COVID. Je vous le recommande sans hésitation.

 

Merci aux Éditions Druide pour le service de presse.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****