Nadine Monfils. – Le murmure du Corbeau. – Paris : Verso (Seuil), 2026. – 256 pages.
Polar
Résumé :
Assis derrière la vitre d’un bistrot
parisien, Charles Baudelaire remarque un individu au comportement suspect qui
lui fait penser à l’inquiétant « homme des foules » d’Edgar Allan Poe. Ni une
ni deux, notre poète le prend en filature et, bientôt, voit l'individu entrer
dans une maison.
Quelques instants plus tard, ce dernier en ressort,
un couteau ensanglanté dépassant de la poche de son manteau. Le sauveur d’âmes,
alias le ressemeleur de chaussures, vient d’être assassiné !
Une nouvelle enquête diabolique s’offre à
Charles Baudelaire. Une chose est sûre, il est loin d’être au bout de ses
mauvaises surprises…
Commentaires :
Charles Baudelaire détective,
cet « homme aux cheveux verts » ! Il fallait l’inventer. C’est pourtant le pari
de Nadine Monfils dans sa série Les fleurs du crime de monsieur Baudelaire,
dont j’ai eu le plaisir de découvrir le deuxième tome, Le murmure du Corbeau.
Une première rencontre avec cette auteure qui m’a entraîné dans un univers aussi
sombre qu’insolite, où la poésie côtoie le crime, l’étrange et l’humour noir.
Bien sûr, le roman respecte plusieurs codes
du polar : des crimes, des suspects, un mobile, une enquête et la résolution de
l’affaire. Mais ce que j’ai surtout apprécié, c’est la façon dont Nadine
Monfils nous transporte, comme dans une production cinématographique, dans les
bas-fonds du Paris du XIXe siècle, avec ses «
ruelles sombres, aux odeurs putrides », ses profondeurs inquiétantes et ses
métiers oubliés. Nous y découvrons une faune bigarrée de personnages truculents
qui se dévoilent progressivement, chapitre après chapitre, chacun livrant à sa
manière sa perception des événements.
La polariste s’appuie sur une bibliographie
révélatrice, présentée en fin d’ouvrage, et parsème son récit de nombreux
extraits de poèmes tirés du recueil « Les Fleurs du mal »
de Charles Baudelaire. La poésie n’est donc pas simplement un ornement
littéraire : elle participe à l’atmosphère et à la trame dramatique du roman.
Le titre fait écho à Le
Corbeau, la traduction française du célèbre poème The Raven de
l’écrivain américain Edgar
Allan Poe, que Baudelaire a contribué à faire connaître au public
francophone en traduisant plusieurs de ses œuvres. Cet oiseau, auquel est
attachée une réputation macabre de mauvais augure, est omniprésent dans le
récit. Associé au mal et au diable, il hante Baudelaire, ce poète à la fois « infernal » et « génial », dont la chauve-souris se balance dans une cage, signe
qu’elle « approuvait » une question
de son geôlier.
Les deux écrivains, qui ne se sont jamais
rencontrés, sont ainsi intimement liés à la trame du roman. Nadine Monfils en
profite pour nous faire découvrir certains traits de leur personnalité et
souligner les ressemblances physiques étonnantes qu’on peut leur attribuer.
En page liminaire, l’auteure précise que « tous les détails de la vie de Baudelaire sont vrais », après avoir « lu tout ce qui le concerne ». Les enquêtes, quant à elles, sont le fruit de son imagination. Elle se permet également quelques anachronismes, sans chercher à respecter rigoureusement la chronologie historique. Une liberté qui lui permet de faire se côtoyer des personnages réels et fictifs dans un Paris caractérisé par l’insolite.
Au fil des pages, on croise plusieurs figures
célèbres de l’époque, dont Georges Feydeau, Gustave Flaubert, Théophile
Gautier, Alfred de Musset, George Sand, Eugène Delacroix, Honoré de Balzac,
Victor Hugo et Gérard de Nerval. Ce dernier, de son vrai nom Gérard Labrunie,
est notamment connu pour s’être promené avec un homard en laisse ! Rien de tel
pour nous rappeler que la réalité historique peut parfois rivaliser avec la
fiction.
L’auteure multiplie les rencontres
singulières. Il y a Allan
Kardek, qui « communiquait avec les
esprits par le biais de l’écriture automatique », l’aliéniste français Émile Blanche, avec
ses réflexions sur les aliénés, Marguerite des chiens, dite la Sorcière, qui
prédit l’avenir, ou encore cet homme bizarre qui veut déposer une plainte à la
police parce qu’on lui a volé sa semaine. Sans oublier Méphisto, le montreur de
monstres, qui contribue à l’atmosphère glauque du récit.
Ces personnages, leurs particularités et
leurs préoccupations parfois absurdes nourrissent le côté macabre et
fantaisiste du roman. L’auteure semble prendre plaisir à brouiller les
frontières entre le réel et l’imaginaire, le sérieux et le grotesque, le rationnel
et l’ésotérique.
On découvre aussi des détails sur les
inventions et les connaissances de l’époque. La « Michaudine », ou vélocipède à pédales fixées sur la roue avant,
mise au point par Pierre et Ernest Michaux au XIXe siècle, en est un exemple.
J’ai également appris que le Suisse Rodolphe Töpffer
est considéré comme l’un des précurseurs de la bande dessinée, notamment pour
son association du texte et de l’image, et que le Britannique James Marsh a
mis au point, en 1836, une méthode permettant de détecter la présence d’arsenic
dans des tissus humains. Des détails qui enrichissent la toile de fond
historique du récit.
J’ai relevé plusieurs passages qui témoignent
de l’imagination de Nadine Monfils, de son goût pour les formules imagées et de
son humour parfois grinçant.
«
Les souvenirs sont immortels. [...] Les images reviennent toujours à la surface,
indélébiles ; on a beau les déchirer en morceaux, en faire des confettis, elles
s’insinuent sous nos paupières, bestioles malfaisantes, et s’incrustent dans
notre tête. »
«
L’argent ronge l’âme, mais le manque
ronge le cœur et un poète en a besoin pour écrire... »
«
... il fallait se méfier des gens sans
histoires. On en a tous une. Les plus discrets sont parfois les pires. »
«
Les plus beaux voyages sont ceux qu’on
n’a pas faits. »
Et ce commentaire qui m’a fait sourire :
«
... il s’en fichait comme de sa première
tringle à rideaux. »
Le roman réserve aussi quelques réflexions
sur la nature humaine et les travers de la société, dont certaines très actuelles
:
«
Il est vrai que les corbeaux se
nourrissent de cadavres, et les charlatans de vivants... »
«
Dès qu’on touche à la liberté, c’est un
signe de déclin. Dans les années à venir, les hommes feront sûrement preuve de
plus de sagesse... »
Et l’auteure d’ajouter, avec une ironie qui
ne laisse guère de doute sur son opinion : « Tu parles ! »
J’ai aussi souri à cette comparaison :
«
... un Breton qui jure de ne plus boire,
c’est comme un Belge qui jure de ne plus manger de frites. »
Cette remarque m’a amené à m’intéresser à
l’histoire des frites, dont les origines sont souvent associées à la Belgique
et remontent, selon certaines traditions, au XVIIe siècle : « dans la région de Namur, lorsque la rivière
était gelée en hiver, on coupait des pommes de terre en forme de poissons et on
les faisait frire ».
Comme quoi, même un polar peut nous entraîner
dans des recherches inattendues !
Le roman aborde également la folie et les
conceptions de la santé mentale à cette époque, avec des réflexions qui
rappellent combien les frontières entre la normalité et la déraison sont minces
:
«
... les maladies mentales sont classées
en quatre catégories : démence, idiotisme, mélancolie et manie. Mais, à dire
vrai, il y a plus souvent de fous en liberté que chez nous. Et qui pensent que
les dingues, ce sont les autres... »
Derrière les crimes et les situations parfois
cocasses, l’auteure glisse aussi des pensées plus humanistes :
«
Un homme qui porte ses rêves et ne les
abandonne jamais a quelque chose de divin qui suscite l’admiration de ceux qui
n’ont pas cette force et ce courage. »
Sans oublier cette image à la fois poétique
et évocatrice :
«
Il y avait un parfum de pluie dans l’air,
une fine pluie de printemps, comme un froissement de jupon. »
Quant à la trame dramatique, elle repose sur
un scénario bien construit qui privilégie l’atmosphère, les personnages et les
curiosités historiques plutôt qu’un suspense soutenu. Le rythme m’a paru lent
par moments, et la résolution de l’affaire arrive un peu rapidement, compte
tenu de la richesse de l’univers que l’auteure a pris le temps de mettre en
place.
La finale ouvre néanmoins la porte à une suite,
annoncée sous le titre « Le fantôme
de Notre-Dame », campée sur cet univers singulier qu’a créé Nadine Monfils
avec ses personnages hauts en couleur.
Si vous êtes à la recherche d’un polar
atypique et « diabolique », dont l’énigme oscille entre poésie et
ésotérisme, avec des situations parfois biscornues et une pointe d’humour noir,
« Le murmure du Corbeau »
pourrait bien vous séduire. Pour ma part, cette première rencontre avec Nadine
Monfils m’aura surtout permis de découvrir une auteure qui possède un
imaginaire foisonnant et un goût manifeste pour les personnages hors normes.
Une belle découverte, qui donne envie de voir
ce que Charles Baudelaire nous réserve dans la suite de ses aventures
criminelles !
* * * * *
Nadine Monfils est une romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice belge. Elle a publié plus de quatre-vingts romans, récompensés par une joyeuse ribambelle de prix littéraires.
Je tiens à remercier les éditions
du Seuil pour l’envoi du service de presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca
et le récupérez à la librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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