Ronald Lavallée. – L’homme aux mille peaux. – Montréal : Fides, 2026. – 318 pages.
Roman
Résumé :
Au retour de l’ultime chasse, Couteau sera
riche. Mais lorsqu’il découvre la trahison de son associé, commence une traque
aux confins de territoires hostiles où il provoquera sa propre chute. Lui qui
dans les plaines était respecté et craint. Lui qui en une seule saison tuait
des milliers de bisons. Lui qui marchandait autant avec l’ange qu’avec le diable.
Combien sont-ils, finalement, à le haïr ? Contraint de fuir pour ne pas y
laisser sa peau, Couteau s’exile avec tous ses remords au-delà de la frontière
du Nord.
Des années plus tard, le vieux chasseur
croise le chemin de Léo Galli, un policier new-yorkais en déroute qui, comme
tant d’autres, croit pouvoir refaire sa vie dans l’Ouest. Sur cette vaste terre
où rêve de liberté et désir de vengeance se confondent, l’homme aux mille peaux
et le flic déchu fraternisent. L’âme des anciens se glisse entre silences et
confidences jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à réparer, plus rien à espérer.
Une seule chose reste alors à faire : se remettre en chasse.
Commentaires :
Lorsqu'un auteur parvient à faire revivre une
époque (1876-1897) au point où le lecteur croit entendre le vent balayer les
plaines, sentir la fumée des campements et deviner les silhouettes des
chasseurs de bisons se découper dans un environnement hostile, il se passe
quelque chose de rare. C'est précisément ce que réussit Ronald Lavallée avec « L'homme aux mille peaux ».
Plus qu'un simple roman historique, l'œuvre
nous transporte dans un Ouest nord-américain (Dakota, Montana, Minnesota,
Dakota, au sud et Manitoba au nord) en pleine transformation, à une époque où
les frontières sont mouvantes, où les certitudes vacillent et où les destins se
construisent la plupart du temps, dans la violence. Dès les premiers chapitres,
l'auteur installe une atmosphère à la fois rude, mélancolique et profondément
humaine qui ne quitte plus le lecteur jusqu’au dénouement du récit.
Le personnage de Couteau, chasseur redouté
dont le passé le poursuit comme une ombre, s'impose rapidement comme une figure
marquante. À ses côtés, Léo Galli, ex-policier new-yorkais en quête d'un
nouveau départ, apporte un regard différent sur ce territoire immense où les
rêves de liberté se heurtent souvent aux réalités les plus brutales. Leur
rencontre donne naissance à une relation complexe qui constitue l'un des grands
points forts du roman. Le roman alterne les périodes, permettant de découvrir
progressivement les histoires personnelles et les motivations des deux hommes.
L'une des plus grandes réussites de Ronald
Lavallée réside dans sa capacité à recréer avec une remarquable justesse les
lieux, les mentalités et les tensions propres à cette période de l'histoire.
Rien ne semble artificiel ou plaqué. Chaque détail contribue à bâtir un univers
crédible où les personnages évoluent avec une authenticité indéniable. On sent
derrière le récit un important travail de recherche historique, mais aussi une
connaissance intime du territoire, Ronald Lavallée ayant grandi dans les
plaines de l'Ouest canadien. Voici quelques extraits révélateurs :
« Le pays est d'un brun uni, terne et plat. Le
ciel forme les huit dixièmes du paysage. De grands chapelets d'oies passent au
zénith comme à l'horizon, oies blanches et grises, voyageant séparément,
ségrégationnistes depuis toujours. Des colverts et des sarcelles filent comme
des balles sifflantes. Les mouettes ont disparu. De toute la journée, Léo ne
verra qu'un seul mammifère, un coyote à l'amble nonchalant, le regard rieur,
qui cherche des lièvres et des suisses. Tous les autres animaux de la plaine
vivent sous terre ou sous les arbres, le long des rivières, à l'abri du vent
sempiternel. »
« Un pied de vent se forme à l'ouest. Le
soleil bas émerge de sous les nuages et répand un feu liquide sur la plaine.
Dans le petit bois, il pleut des feuilles jaunes. »
« Le
temps s’est adouci. Les grandes herbes perdent leurs perruques de neige. »
« Les peupliers lancent leurs graines
duveteuses dans le couchant comme des planètes nouvelles. »
Ronald Lavallée et un excellent conteur. Son
écriture est à la fois sobre et évocatrice, parfois crue. Elle laisse toute la
place aux personnages, aux paysages et aux émotions. Certaines scènes frappent
par leur intensité, notamment dans les scènes de violence et de chasse. Le
lecteur tourne les pages avec l'impression de traverser un monde disparu qui
reprend vie sous ses yeux. La scène de « boucherie chez les Cournoyer » aux pages 171-175 où on égorge
un cochon est éloquente. Et celle de l’arrivée des oies dans la mire des
chasseurs tapis dans les hautes herbes qui débute ainsi :
« Les nuages blêmissent. De la lumière et un
peu de grésil dégoulinent sur le monde. Une faille d'acier s'est ouverte sous
les ailes des grandes oies: la rivière Winnipeg, enfin. Ni-hak! La matriarche
signale la descente. Les bêtes fatiguées qui la suivent claironnent leur accord.
Leurs ailes ont brassé des étoiles toute la nuit, ainsi que la précédente.
Elles sont parties des berges plates de la baie d'Hudson où se forme déjà la
banquise. Elles ont survolé la toundra rousse, la forêt noire et, dans un
moment, vont déboucher dans l'immense plaine qui mène jusqu'à la mer chaude.
Encore un peu, encore
un peu... la forêt se morcelle, de grands fjords d'herbe se dessinent entre les
épinettes. Les oies ne sont plus qu'à une centaine de pieds du sol. Le grésil,
à cette altitude, se change en pluie fine. L'eau perle sur les plumes. Les oies
ont chaud. Les puissants muscles de vol dégagent trop de chaleur. Pour voler
des jours durant dans leurs robes de duvet, il leur faut les vents glacés en
altitude. »
En filigrane de l'intrigue se dessine la fin
d'une époque. Celle des grands chasseurs de bisons, des pistes qui semblaient
infinies et d'un territoire où la nature imposait encore ses propres règles.
Ronald Lavallée met en scène des personnages qui assistent, souvent sans
pleinement en mesurer les conséquences, à l'effacement progressif d'un univers
auquel ils appartiennent. Le roman illustre avec beaucoup de finesse l'émergence
de la modernité : les territoires autrefois dominés par les chasseurs, les
trappeurs et les peuples autochtones sont peu à peu soumis à de nouvelles
règles : développement des villes, contrôle des frontières, émergence de
structures policières et judiciaires...
L'un des mérites du roman est également de
présenter les relations entre les nations autochtones, les Métis et les Blancs
en rappelant que l'histoire de l'Ouest s'est construite à travers des
rencontres, des conflits, des métissages et des rapports de force complexes
entre les différentes communautés qui partageaient ce vaste territoire. Il fait
aussi ressortir la position singulière des Métis, souvent appelés à naviguer
entre plusieurs cultures et plusieurs identités, une réalité qui confère une
profondeur supplémentaire à l'histoire et rappelle la réalité sociale de cette époque.
Au-delà de l'aventure, de la traque et des
règlements de comptes, « L'homme aux
mille peaux » est aussi un roman sur les remords, la mémoire, la loyauté
et la possibilité ou non de se réconcilier avec son passé. Le tout porté par
une galerie de personnages profondément humains, avec leurs contradictions,
leurs faiblesses et leurs blessures.
« L'homme
aux mille peaux » est une œuvre remarquable qui se distingue autant
par la richesse de son ambiance que par la qualité de sa reconstitution
historique, la profondeur de ses personnages et l'élégance de son écriture. Un
roman qui démontre une fois de plus tout le talent de Ronald Lavallée et qui
mérite amplement la note parfaite.
Je ne peux m’empêcher de citer quelques
autres extraits qui illustrent la qualité d’écriture de Ronald Lavallée :
« La semelle de sa bottine gauche prend
lentement congé de l’embout. »
« On voit sortir du bois un toit vermoulu,
fortement ensellé, où pousse de l’herbe sauvage. »
« Un rai de soleil orangé pénètre la coulée.
Une sturnelle
annonce l'aube. [...] Un cerf mulet
est descendu jusqu'au ruisseau et trempe ses lèvres dans l'eau couleur de feu.
C'est une biche. Tout en buvant, elle tourne ses longues oreilles vers les
humains. Elle a peur. Mais elle a soif. Elle a raison d'avoir peur. Elle n'est
que beauté, grâce et vulnérabilité. [...] La biche relève la tête, des gouttes d'eau pleuvent de ses lèvres comme
des étoiles. »
J’ai aussi noté cette remarque intéressante
sur l’impact social de découpage des terres à la française ou à l’anglaise :
« Au
Québec, ils avaient l'habitude de vivre
en rang, constamment sous l'œil du voisin. Ici, le système cadastral anglais
les condamne à un splendide isolement, chacun au centre de ses terres. Cela
fait moins de chicane, mais on s'ennuie six jours sur sept. »
En refermant le roman, on ne peut s'empêcher
de penser que les personnages de Ronald Lavallée vivent ce que toutes les
générations finissent par connaître : le moment où le monde auquel elles
appartiennent commence à disparaître pour laisser place à un autre. La finale
en est une belle illustration.
La lecture de « L'homme aux mille peaux » est définitivement marquante. Elle
continuera longtemps d'habiter l'imaginaire du lecteur après avoir refermé le
livre.
* * * * *
Ronald Lavallée est un ex-journaliste et réalisateur de Radio-Canada qui a grandi dans les plaines de l’Ouest. Auteur de plusieurs livres, il est lauréat du prix Champlain pour « Tchipayuk » et du prix Saint-Pacôme du meilleur roman policier pour « Tous des loups ». « L’homme aux mille peaux » est son sixième roman. Il vit aujourd’hui dans les Cantons-de-l’Est au Québec.
Je tiens à remercier les éditions Fides pour l’envoi du service de presse.
Au Québec, des redevances symboliques me sont
versées si vous commandez votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérez à la
librairie indépendante de votre choix.
Évaluation :
Pour
comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu
du site [https://bit.ly/4gFMJHV],
qui met l’accent sur les aspects clés du
genre littéraire.
Intrigue et suspense
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Originalité :
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Personnages
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Ambiance
et contexte :
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Rythme
narratif :
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Cohérence
de l'intrigue :
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Style
d’écriture :
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Impact
émotionnel :
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Développement
de la thématique :
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Finale
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Évaluation globale :
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