Le crime du garçon exquis (Ronald Lavallée)


Ronald Lavallée. – Le crime du garçon exquis. – Montréal : Fides, 2024. – 307 pages.

 

 

Polar

 

 

 

Résumé :

 

Matthew Callwood a fui les forêts sauvages du Nord canadien pour un continent de ruine et de boue. Alors qu’il pense avoir enfin largué sa vie de policier, une enquête troublante l’y replonge. Bertie Quilliams, un jeune soldat, est accusé d’avoir tué son rival amoureux à la sortie d’une maison close.

 

Si les généraux exigent des preuves qui mèneront le coupable tout désigné au peloton d’exécution, Callwood doute qu’il s’agisse d’une simple affaire de mœurs. Mais par où commencer sa mission quand la scène de crime est un vaste champ de bataille ? À qui faire confiance dans ce pays qui regorge d’espions ? Et puis, que vaut la justice des hommes lorsque tout le monde est complice de la plus grande tuerie de tous les temps ?

 

 

Commentaires :

 

« Le crime du garçon exquis » est un autre roman auquel je n’hésiterais pas à donner 6 étoiles. Bien que ce thriller captivant ne soit pas rempli de rebondissements inattendus, il se distingue par sa représentation authentique et poignante de la Première Guerre mondiale. Dès les premiers chapitres, l’auteur, Ronald Lavallée, plonge le lecteur au cœur de l’enfer des tranchées, où règnent les tirs d’artillerie constants, les conditions de vie difficiles et l’horreur quotidienne vécue par les soldats :

 

« Soixante hommes sales dorment dans une étable, épaule contre épaule, dans la paille ou à même la terre battue. Depuis huit jours, ils ne se sont ni dévêtus ni déchaussés. Ils sentent mauvais. Leurs uniformes sont raides de crasse. Les figures et les mains sont terreuses. Seuls les fusils sont propres: c'est le règlement. Ils dorment avec détermination, les poings serrés, prêts à casser la gueule à quiconque se mettrait en tête de les réveiller. »

 

Comme le souligne l’analyse de Michel Bélair publiée dans Le Devoir le 9 novembre 2024 :

 

« Bien au-delà de l’intrigue, c’est toutefois le ton du roman et la précision dévastatrice de l’écriture de Lavallée qui captivent tout du long. Sa description des tranchées et du sentiment qui habite les soldats entassés dans la boue, l’ébahissement frénétique de ces hommes face à l’intensité quotidienne qui les fait littéralement craquer, tout cela donne à son histoire une crédibilité totale soutenue par des personnages solides et attachants. Malgré la dureté du sujet, voilà un livre tout en nuances qui ne laissera personne indifférent. »

 

L’histoire se déroule en Flandre (Belgique), au printemps 1916, à l’approche de l’offensive allemande, tandis que l’ancien policier du Grand Nord, Matthew Callwood, personnage principal de « Tous des loups », a rejoint l’armée canadienne. Il reçoit la mission de mener une enquête « en cinq jours, six pas plus » afin de confirmer l’exécution d’un « garçon exquis » au sujet de qui une série de questions se soulèvent tout au long du récit. Quel acte criminel grave est reproché au détenu originaire des Cantons-de-l’Est ? Ses penchants homosexuels ou le meurtre qu’il aurait perpétré ou dont il serait l’auteur présumé ? La réponse se cache-t-elle dans la découverte d’un « carré de drap [qui] porte deux boutonnières… » ? Ou est-ce plutôt dans les ailes de deux moulins à vent ?

 

Dans sa quête de vérité, Callwood fréquente deux personnages du précédent roman, devenus ses camarades : Conrad Morneau (Moïse Corneau) et Frederick Simpson, un ancien joueur de polo qui lui a volé sa fiancée, Pamela.

 

Je ne m’étendrai pas davantage sur le récit soigneusement élaboré par Ronald Lavallée, qui met en évidence les compétences littéraires exceptionnelles de l’auteur, grâce à une documentation approfondie.

 

L’armement :

 

La baïonnette française qui « laisse une trace particulière » : « ... quelqu’un, un jour, a dessiné cette arme, lui a donné la pointe et les arêtes précises pour transpercer la peau et les organes, pour refermer la plaie en se retirant... ».

 

Les ballons d’observation et les aérostiers, « étoile stationnaire [qui] s’allume et s’éteint à mi-ciel » ; les fusils Lebel et Ross ; les bicylindres Douglas ; les bombes faites « avec des boîtes de confiture de prunes » ; les « grenades en forme d’ananas » ; et les nouvelles armes qui sortent tous les mois : « Les gaz, les lance-flammes, les fusées électriques: il va venir un moment où plus personne ne pourra faire la guerre. Parce qu'on va se massacrer tous. »

 

L’habillement des soldats :

 

« La plupart des soldats au parapet ne portent que la traditionnelle casquette de laine. », les montres à radium, les casques d’acier dans les tranchées. 

 

L’environnement olfactif et sonore :

 

L’« odeur de chimique et de pourriture » qui se mélange à celle omniprésente des gaz d’échappement des véhicules.

 

« L’air se teinte d’une odeur de charogne ».

 

« Une alouette fuse vers le ciel et mitraille le pré de ses notes extatiques. Des canons lointains tonnent derrière le petit bois. »

 

« Les moustiques violonent. Les hirondelles et les martinets sillonnent le ciel pâle en poussant leurs chants de crécelle. »

 

« Le chant des grenouilles devient incommodant. Un vrai vacarme. [...] Si les coassements avaient été aussi forts le soir du meurtre, on aurait pu ne pas entendre un coup de revolver depuis la ferme. »

 

« Un rossignol, de l'autre côté de la toile, s'est égosillé toute la nuit. Le chant du rossignol est joli pendant une minute ou deux. Mais ces trilles extatiques lancés dans la nuit noire, coupés de silences étonnés, comme si l'oiseau captait un message de l'autre monde, sa manière d'y répondre par un long sifflement mélancolique, finissent par peser sur l'âme. »

 

Le quotidien des soldats :

 

« On rentre la tête dans la tranchée, comme un chien de prairie dans son terrier » alors que les officiers se tiennent loin des unités de combats.

 

 « Vous êtes dans la tranchée. Vous tirez à travers la fumée sur une masse d'hommes mouvante. Le terrain est tout retourné. Quand on porte le masque à gaz, on ne voit rien. On ne sait plus si on fait feu sur un Allemand ou sur un tas de boue. » 

 

« Sur toute la ligne des Flandres, jamais une journée sans attaque ou contre-attaque. Mines pour mines, gaz pour gaz, grenades pour grenades. Il se perd un millier d’hommes par jour dans le secteur sans qu’il y ait d’offensive majeure. Au QG, on appelle ça du ‘’ gâchage ‘’ ».

 

« Au début de la guerre, les officiers ennemis pouvaient conclure une trêve pour récupérer les blessés et les morts. Ça se fait moins. On s’accuse, de part et d’autre, d’avoir tiré sur les secouristes. »

 

L’existence de bordels réservés aux officiers, « une faible lampe bleue » à leurs fenêtres ou rouge pour les simples soldats.

 

L’alimentation :

 

Au Collège Saint John’s House où a étudié Matthew Callwood : « ...  les petits pois gris en conserve, les œufs morveux, la purée de pommes de terre délayée à l'eau, ou les tranches de corned-beef rissolées dans la poêle, [...] le foie-de-bœuf aux oignons, ces lambeaux noirâtres, doucereux, truffés d'artères invisibles qui craquent sous la dent et vous donnent le frisson. »

 

Dans les tranchées ou au camp militaire : le café qui goûte le chlore ; le « gras ragoût de mouton et [les] fayots » ; les morceaux « de mouton combatif » ; les lampées de rhum matinales ; et, pour les officiers des rôtis de porc ou, au déjeuner, « biscuit marin et bacon avec beaucoup de graisse, le mets préféré de la troupe. Prunes confites pour le transit. Et pour secouer les neurones, un thé noir, sirupeux, sucré, qui est le bienvenu. »

 

Les descriptions de lieux :

 

« Des centaines de tentes cloches ont poussé à la place des betteraves. »

 

Le « bois tapissé de jacinthes bleues ». Même « les fleurs sauvages ont un petit air cultivé. » Elles « vont se faner ; elles en sont à leur dernière journée de gloire. Comme si elles avaient attendu l'arrivée du lieutenant pour laisser tomber leurs robes somptueuses. »

 

« Le chêne sous lequel ils s’assoient fait lever un monticule ... [et] ... offre une douce pente bien drainée contre laquelle s’incliner. [...] fait aller ses yeux sur les fleurs sauvages qui profitent avec joie de la disparition des vaches. »

 

Une maison flamande : « Murs épais passés à la chaux. Poutres noircies par les lampes à pétrole. Âtre en briques encrassées de suie. Meubles locaux en bois lourd, cirés et polis par des générations de rudes mains féminines. Mais contrairement aux autres maisons flamandes où il est entré, pas un crucifix, pas une madone, pas le moindre saint aux couleurs naïves. »

 

« Il est dans la zone de tir des canons ennemis. Les champs retournés par les obus flamboient; les coquelicots sont en fleur.

Jamais il n'y en a eu autant. Les paysans ne les toléraient pas dans leurs cultures. À présent, les fleurs sanglantes sont partout, formant des rivières écarlates dans les champs désertés.

Les hommes disent que les coquelicots se nourrissent du sang des morts. C'est injuste. La plante raffole des sols dérangés, voilà tout. On prétend que les obus, en éclatant, enrichissent la terre de nitrates. »

 

Les descriptions de personnages :

 

« Cheveux roux, cou brûlé au rasoir, pomme d’Adam d’exception, oreilles diaphanes prenant le large. »

 

Il « entre dans la maison et prend sa place sans un mot. Il apporte à table un petit parfum de sueur de cheval. »

 

La découverte de nouvelles expressions :

 

·        « Courir la bouline » : punition qui consiste à faire passer un délinquant entre deux haies d’individus qui le frappent avec des garcettes ou boulines.

·        « Munitionnette » : femme travaillant dans une usine d’armement en temps de guerre.

·        « Batman » : serviteur d’officier, du français « homme de bât ».

·        « Maconochie » : ragoût en conserve qui entre dans les rations des soldats.

·        « Redcaps » : casquettes rouges de la police militaire britannique.

·        « Montre-bracelet pour gaucher » dont la « couronne [est] située de l’autre côté du boîtier. »

·        « Berdaches » : travestis sioux.

·        « Gotha » : bombardier biplan allemand.

·        « Dixies » : sorte de sceaux fermés remplis de ragoût.

·        « Sceau à charbon » : casque d’acier des soldats allemands appelés ainsi par les Britanniques.

 

Malgré le côté sombre et parfois insupportable du récit (comme cette scène à la page 159 d’un mulet pris au piège dans un trou d’obus), Ronald Lavallée a incrusté quelques touches d’humour comme l’illustrent bien ces extraits :

 

« Ils aiment tout ce qui vient de l’Écosse, sauf les Écossais ».

 

« L’accent canadien c’est... c’est large, c’est flamboyant, c’est comme la Normandie en plus rigolo. »

 

Il « passe comme l’éclair entre le camion et les énormes roues de fer de l’obusier. Il récolte des insultes au passage, dont un ‘’ tabarnâk ‘’ bien senti : il a rejoint le 22e bataillon du Québec. »

 

« – La prochaine fois qu’il y aura une guerre, je propose qu’on la tienne en Saskatchewan. On aura les pieds au sec, tout au moins.

– Le défi sera de trouver des gens prêts à s’entretuer pour la Saskatchewan. »

 

On découvre aussi les récentes avancées en matière de transfusion sanguine réalisées à l'époque aux États-Unis.

 

« Les médecins de l'armée de Sa Majesté procèdent encore par transfusion directe entre donneur et receveur, sans trop se soucier des groupes sanguins, avec incision ouverte des veines et coagulation partielle du sang dans le tuyau de caoutchouc entre les deux bras. Le docteur Tupper, lui [qui a étudié à New York], fait transiter le sang dans une bouteille stérilisée, paraffinée pour éviter la coagulation. Il n'a pas besoin de la présence physique du donneur et peut contrôler très exactement le volume de sang transmis. »

 

Sur les « plaisirs » des déplacements en aéroplane :

 

« Callwood lui parle du bruit insensé du moteur, de la flexibilité des ailes qui tressautent en vol et qui ont l'air de vouloir se détacher, du sentiment de déraper quand l'avion s'incline, des trous invisibles qui truffent le ciel — « Hein! des trous!» -, qui vous font perdre vingt mètres d'un coup en vous décrochant l'estomac. »

 

Et en ce qui a trait à certains aspects culturels :

 

« Pour un Européen, se donner le bras entre hommes est tout naturel. Mais pour un Canadien, c’est gênant en diable. »

 

Finalement, j’ai noté quelques passages notables :

 

« Des fleurs de fumée grise, chacune s’ouvrant sur un œil de flamme, survolent les crêtes. »

 

« Une rivière d’étoiles s’allume au-dessus de la tranchée. »

 

« La longue Molly [monture de Callwood] a une allure chaloupée qui vous berce comme un landau sur ressorts. »

 

« Une voix ensommeillée s’élève d’une couverture couleur de glaise. »

 

« On n’endure pas de voir les animaux souffrir. Mais quand un blessé chiale trop, on lui dit de la fermer ».

 

« Le chemin le plus bref entre deux preuves [...] est parfois un long détour. »

 

Quel hasard de terminer la lecture de ce thriller captivant juste avant le 11 novembre, date anniversaire de l'Armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, célébrée chaque année en Europe et dans les pays du Commonwealth.

 

* * * * * 


Ronald Lavallée, qui a été journaliste et réalisateur à Radio-Canada, est l’auteur de plusieurs livres. Il a remporté le prix Champlain pour son roman « Tchipayuk » et le prix St-Pacôme du meilleur roman policier pour « Tous des loups ». Il réside dans les Cantons-de-l’Est au Québec.

 

Je tiens à remercier les éditions Fides pour l’envoi du service de presse.

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérer dans une librairie indépendante.

 

 

Originalité/Choix du sujet : *****

Qualité littéraire : *****

Intrigue :  *****

Psychologie des personnages :  *****

Intérêt/Émotion ressentie :  *****

Appréciation générale : *****


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