Les auteurs célèbres ne devraient pas traverser en dehors des clous (Camille Lagarde)


Camille Lagarde. – Les auteurs célèbres ne devraient pas traverser en dehors des clous. – Paris : Eyrolles, 2024. – 328 pages.

 

Roman

 

 

 

Résumé :

 

Honoré Dourakine, vingt-six ans, est un écrivain raté. Personne ne veut de ses nouvelles en rimes libres et le jour où son premier recueil est enfin publié, il en vend trente-cinq exemplaires. Dégoûté, il se décide à intégrer la petite entreprise familiale : chez les Dourakine, on est en effet auteurs de romans de genre de père en fils. Le père, Léonard, écrit des romans à l'eau de rose, la mère, Charlotte, des thrillers sanglants, et son frère Alexandre, des romans de développement personnel.

 

Honoré choisit la fantasy et se crée un alter ego qui, à l'instar des Daft Punk, n'apparaîtra que maquillé. Soutenu par l'enthousiasme de son éditeur, le célèbre Grégoire Gallois, le succès est fulgurant. Mais voilà que Daisy, une critique littéraire, tombe chez un bouquiniste sur son recueil de poésie ; elle écrit un article dithyrambique et tient absolument à rencontrer ce jeune auteur talentueux. Honoré, flatté, mais honteux, lui cache sa deuxième carrière. Pendant qu'il tente de préserver son secret, un mystérieux tueur en série élimine un à un les grands auteurs populaires : Janine Boissard, Michel Bussi, Raphaëlle Giordano... meurent subitement. La famille Dourakine est-elle en danger ?

 

 

Commentaires :

 

Vous aimez la littérature en général ? Les polars et les thrillers ? Les tueurs en série et leurs motivations ? Et découvrir un peu les dessous du monde de l’édition ? À la française ? Le roman au titre presque interminable « Les auteurs célèbres ne devraient pas traverser en dehors des clous », publié sous pseudonyme, vous fera rigoler. Comme moi, vous devinerez assez tôt le personnage qui trucide des célébrités de la littérature qui cartonnent dans les salons du livre et les librairies. Ce n’est pas l’objectif visé par l’énigmatique Camille Lagarde qui, selon l’éditeur, a « vu le jour à l'étranger, dans un pays francophone » et dont les « romans ont été publiés par de prestigieuses maisons d'édition parisiennes ».

 

À l’image d’un de ses personnages principaux, la journaliste Daisy Martel, il n’existe aucune trace de Camille Lagarde sur Internet : « Pas de photos. Pas de références sur LinkedIn. Pas de profil Facebook. » Sous le drap de ce fantôme se cache quelqu’un qui connaît bien le milieu éditorial de l’Hexagone, ses consorts et leurs travers biscornus. Deux indices – on est tout de même dans une enquête sur des meurtres à la chaîne – me laissent croire qu’il s’agit d’une ou d’un Français,e qui glisse dans les dialogues l’expression langagière « du coup » ainsi que des expressions anglaises et qui confond Québécois et Canadiens : « ... tu me rappelleras d'écrire aux Canadiens ? Ça peut les intéresser ».

 

Dans « Les auteurs célèbres ne devraient pas traverser en dehors des clous » qui a été réédité en format poche sous le titre Meurtres, best-sellers et petits-fours à 40% du prix de la version originale, une brochette de figures bien connues sont mentionnées donc certaines susceptibles d’être la cible du tueur ou de la tueuse :

 

« ... Franck Thilliez, Carène Ponte, Mélissa da Costa, Valérie Perrin, Olivier Norek, Gilles Legardinier... Thilliez était tentant. Quel pied, pour un tueur en série, de se faire un auteur de thrillers. Mais Gilles Legardinier, avec ses chatons et ses ratons laveurs, était un bel appât pour un fou haineux. Ou Bernard Werber et ses fourmis. »

 

En préambule, l’auteur et l’éditeur « remercient chaleureusement les romanciers qui ont accepté de prêter leur nom à cette histoire », ajoutant que les « propos de ce roman sont évidemment fictifs et n'engagent en aucun cas les auteurs cités » et que certains détails « ont été volontairement brouillés, afin de préserver l'intimité des personnalités qui, bien que publiques, n'en ont pas moins droit à une vie privée. » Parce que « quoi qu'en pensent certains, l'intérêt d'un roman est de s'amuser avec la réalité. Même si elle dépasse la fiction. » Et Michel Bussi  jouant le jeu en remerciant « Camille de [lui avoir] réservé la plus belle des morts... Et comme disait un petit héros blond [qu’il aime] particulièrement, j'aurai l'air d'être mort, mais ce ne sera pas vrai ! »

 

Ce roman rend « ... hommage à la littérature de genre et au grand roman à la française. » Il contient des réflexions intéressantes sur la création littéraire :

 

« ... l’intérêt d’un roman est de s’amuser avec la réalité. Même si elle dépasse la fiction. »

 

« être publié [équivaut] à une sélection aux Jeux olympiques, se réjouir de l’exploit [est] une obligation contractuelle... »

 

« Un livre qui plaît à tant de gens est forcément de la soupe. » 

 

« Du polar ? Mais ce ne sont pas de vrais auteurs ! »

 

Allant jusqu’à déclarer qu’un « auteur n’est intéressant que par ses livres. » Alors que les entretiens de « Quelques nuances... d’auteur.e.s de polars » que j’anime à la Librairie La Liberté de Québec affirment le contraire.

 

La plume mordante et pleine d’humour de Camille Lagarde m’a beaucoup amusé tout au long des 50 courts chapitres dont les titres partiellement contrefaits évoquent des romans plus ou moins célèbres – à la manière de « ... l'assassin [qui] trouve la mise en scène de chaque meurtre dans les titres, les résumés ou le visuel de la couverture. » – et ce jusqu’à la chute finale digne du « Cri » d’Edvard Munch.

 

Rigolote cette scène Honoré Dourakine, à la recherche d’un genre littéraire pour prendre ses distances des choix d’écriture de la dynastie familiale :

 

« Le roman animalier ? Avec la montée du véganisme et la félinophilie galopante, il avait le vent en poupe, mais j'ai horreur des bestioles, à poil ou à plumes. Le roman d'aventures ? Le genre n'existait plus, ou si peu, que la poésie le dépassait. Le roman d'espionnage ? Trop technique. Je n'ai aucun goût pour la science-fiction, quant au roman jeunesse, je n'y connais rien, je n'en ai pas ouvert un depuis l'âge de dix ans et il s'agissait d'une œuvre de Jules Verne, aussi éloignée des standards contemporains qu'une montgolfière d'un Airbus. »

 

Que dire de cette description du cimetière Montparnasse :

 

« Montparnasse est un Who's Who informel où la crapule fusillée côtoie le président de la République, où l'académicien dort près de la religieuse à peine lettrée, où le poète romantique tutoie le capitaine d'industrie, où le résistant fréquente le milicien. »

 

... des prix littéraires :

 

« Le prix de l'Académie française ouvrait le bal [...] les immortels avaient la fâcheuse manie de choisir des romans d'un classicisme effrayant, des ouvrages écrits pour être lus, ce qui est loin d'être ce qu'on exige d'un bon livre. Un bon livre devait donner à penser. Il devait déconstruire les schémas narratifs. Il devait proposer une nouvelle langue, pas tourner en rond en alignant sujet, verbe, complément et maintenir une tradition éculée depuis dix siècles.

 

Heureusement, le prix de l'Académie était suivi à quelques jours près par un autre, celui du Goncourt, qui apportait un peu de piment. Malgré ses ventes proches d'un thriller à sensations ou d'un feel-good, le Goncourt était un feu d'artifice, tout le monde le scrutait, on l'adorait ou on le détestait, il pulvérisait les tièdes.

 

Après ce morceau de choix, les Femina, Médicis, Interallié, Décembre, Flore et autres Wepler paraissaient bien fades, mais ils offraient un zeste d'animation dans les soirées. Des prix yuzu. »

 

... de l’Académie française elle-même :

 

« L'Académie est secrète; elle est aussi très lente, si lente qu'elle évolue dans une dimension parallèle. Il lui faut des années pour remplacer un membre décédé : dix-huit mois pour déclarer le fauteuil vacant, comme si ce temps était nécessaire pour admettre qu'un immortel est mortel et qu'il ne reviendra pas d'entre les morts reprendre sa place ; un an, parfois deux ou trois, pour choisir le bienheureux élu, et un an encore pour que celui-ci soit ‘’ reçu ‘’ officiellement. Il avait fallu cinq ans à la compagnie pour réviser l'ensemble de la lettre R du dictionnaire, huit ans pour publier le deuxième tome de la neuvième édition dudit dictionnaire et onze ans pour le troisième tome...

 

La moitié des académiciens ayant travaillé sur la lettre A ne parviendrait jamais jusqu'à Z, mais cette indolence avait quelque chose de philosophique : les habits verts passaient, le dictionnaire restait. Les lettres survivaient à tous les immortels, ils pouvaient mourir en paix. »

 

... des délibérations à l’Académie française :

 

« Dany Laferrière tenait à retirer le mot ‘’ sciotte ‘’, l'Académie ayant déjà supprimé son cousin, ‘’ sciotter ‘’, la malheureuse ‘’ sciotte ‘’ se retrouvait orpheline. La proposition avait indigné Amin Maalouf qui proposait à l'inverse de rétablir ‘’ sciotter ‘’, les ‘’ sciottes ‘’ existant toujours, leur verbe avait droit à la parole. ‘’ Tant qu'il y aura des sciottes, les marbriers sciotteront ‘’, avait-il lancé d'un ton péremptoire. Par pure provocation, il déclara ensuite que si un mot était à supprimer, ce serait ‘’ scion ‘’ ».

 

 

... du travail et du rôle de l’éditeur :

 

« Soixante-dix manuscrits, répéta-t-il un ton plus bas. J'en jette la moitié au bout de trois pages, et malgré tout, je lis tous les soirs jusqu'à avoir les prunelles en zigzags, je lis en me brossant les dents après mon petit-déjeuner, je lis dans le taxi, je lis en mangeant, et quand je pars en vacances, je n'ai même plus de place dans ma valise pour y glisser un slip de bain. Elle est pleine de manuscrits. De quoi me dégoûter de la littérature et des romans. Je suis dans la position d'un pâtissier qui teste ses recettes jusqu'à l'écœurement. Je me fade des kilomètres de textes insipides, de mauvais Angot, de pseudo-Musso ou de Rowling au rabais, des montagnes d'autofictions aussi intéressantes qu'une notice de lave-linge. Pourtant, je m'obstine, je lis encore et encore parce qu'on peut toujours être surpris, je lis avec l'espoir de tomber sur une pépite... »

 

« Je ne suis que l'éditeur, je ne suis pas écrivain, vous me méprisez un peu, ou peut-être beaucoup et parfois à la folie, alors que j'ai une entreprise à faire tourner et quarante-sept salariés à payer. Je ne suis pas un mécène... »

 

... de l’impact de la mort d’un écrivain adulé dans les médias et auprès de son lectorat :

 

« Un auteur de thriller sauvagement assassiné ? L'événement était trop beau; il envahit tous les médias. Les chaînes télé programmèrent des soirées spéciales ‘’ Polars ‘’, ‘’ Crimes non élucidés ‘’, ‘’ Meurtres célèbres ‘’, les journaux alignèrent les unes gonflées à l’hémoglobine. D'autres osèrent le pas de côté, avec des dossiers plus ou moins travaillés... ».

 

« Les ventes de polars, romans noirs, thrillers grimpèrent de vingt pour cent en une semaine, écrasant les manga et les BD. »

 

« Vous devriez tous faire semblant de mourir, ça boosterait les ventes. »

 

Il faut savourer les portraits d’Amélie Nothomb et de Michel Houellebecq dont les personnalités font douter qu’ils soient parmi les victimes potentielles, voire les auteurs des multiples crimes relatés tout au long de ce récit savoureux.

 

J’ignorais tout de l’existence de Georges-Jean Arnaudun « auteur français parmi les plus prolifiques de la littérature populaire du XXe siècle ; il aurait écrit quatre cent cinquante romans ». Ausis de la capnomancie, un « art divinatoire ancien [qui] consistait à lire les présages dans la forme et la couleur de la fumée. »

 

J’en ai assez dit : faites-vous plaisir en vous laissant entraîner dans l’imaginaire créatif de cette femme ou de cet homme de lettres qui gagnerait à se faire connaître J.

 

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Tiré du site web des éditions Eyrolles

 

 

Au Québec, vous pouvez commander votre exemplaire du livre via la plateforme leslibraires.ca et le récupérer à la librairie indépendante de votre choix.

 

 

Évaluation :

Pour comprendre les critères pris en compte, il est possible de se référer au menu du site [https://bit.ly/4gFMJHV], qui met l’accent sur les aspects clés du genre littéraire.

 

Intrigue et suspense :

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Originalité :

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Personnages :

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Ambiance et contexte :

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Rythme narratif :

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Cohérence de l'intrigue :

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Style d’écriture :

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Impact émotionnel :

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Développement de la thématique :

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Finale :

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Évaluation globale :

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